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ALOERMAN LIBRARY
UNIVER8ITY OF VIRGiNM
OHARLOTTC0VILLC, VIROINlA
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TRAVAUX ET MÉMOIRES DE L'UNIVERSITÉ DE LILLE
NOUVELLE SÉRIE
I. Droit-Lettres. — Fascicule 5
L'ORIGINALITÉ
DE ^ .
GOTTFRIED DE STRASBOURG
dans son poème de TRISTAN ET ISOLDE
ETUDE DE LITTERATURE COMPAREE
PAU
P. PIQUET
l*rofesseur à la Faculté des Lettres de l'Université de Lille.
LILLE
AU SIÈGE DE L'UNIVERSITÉ, RUE JEAN B ART
4906
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fT
.PS
Le Conseil de V Université de Lille a ordonné Vimpression de ce mémoire
le 2 y mai tgo5.
L'impression a été achevée le 5 octobre jgo5>
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A Monsieur Joseph BÉDIER
Professeur au Collège de France
En témoignage de gratitude
et d'affection.
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L'ORIGINALITÉ DE GOÏÏFRIED DE STRASBOURG
dans son poème de Tristan et Isolde
INTRODUCTION
C'est vers I2i5 que Gottfried de Strasbourg, s'inspirant du
poème français de Thomas, composa son Tristan, qu'il ne lui fut
pas donné de terminer. Ce chef-d'œuvre de grâce et d'élégance,
qui avait fait la joie de tant de lecteurs ou auditeurs durant le
moyen âge et dont l'influence apparaît si profonde sur tant
d'auteurs anciens, retrouva son succès à l'époque de la renais-
sance des études germaniques. Il fut édité à diverses reprises,
souvent étudié, maintes fois traduit en langage moderne ou
imité. Longtemps on le tint pour une œuvre originale. Les criti-
ques le jugeaient comme s'il était né de la fantaisie de Gottfried.
Aujourd'hui encore persiste cette coutume. Fort peu voient le
modèle français derrière le poème allemand, et celui-ci bénéficie
d'éloges ou subit des reproches également immérités (i).
(i) U convieht de mettre hors de caose quelques critiqués plus avisés.
Ainsi M. Golther, dans son édition du Tristan de Gottfried (Stuttgart, 1888,
p. vui s.) dit au sujet des relations du poète allemand et de son original des
choses très justes. Si ses appréciations restent d'une vague généralité, il
faut l'en excuser sur Tabsence d'une étude comparative des textes, étude qu'il
réclamait dans la préface de son livre : Dos HolandsUed des Pfajfen Konrad,
p. T, et qui est celle que j'ai tenté d'écrire.
Univ. de Lille. Tr, et Menu Dr.-Lettres. Fasc. 5. 1.
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2 INTRODUCTION
On sait cependant — depuis longtemps — que Gottiried n*a
pas imaginé la matière de son poème. M. Bossert a découvert,
il y a quarante ans, Tidentité d'une page du Tristan allemand et
du roman de Thomas, et affirmé la dépendance de Gottfried (i).
Une preuve plus décisive encore a été apportée par Kôlbing,
qui en éditant la version Scandinave du poème de Thomas et en
la rapprochant de celui de Gottfiied, fit voir que ce dernier,
pour les faits du récit, a souvent limité sa tâche à celle d'un
traducteur (a). Enfin tout récemment M. Bédier, dans son édition
du Roman de Tristan par Thomas (3), signala plus exactement
que Kôlbing les concordances du poème allemand et de l'œuvre
française. Le parallèle institué ne laisse subsister aucun doute :
GottMed a imité Thomas, et parfois de très près (4)*
Mais si le poète allemand n'a fait que reproduire Tœuvre
d'autrui, son mérite décroit singulièrement. U n'y a pas à le glori-
fier de beautés dont il n'est pas en somme Fauteur. Et voici une
nouvelle opinion qui se répand : on reporte sur Thomas les éloges
précédemment décernés au Tristan allemand, qui tombe au rang
de copie (5).
C'est donc contre deux appréciations diverses mais également
inexactes qu'il faut défendre Gottfried : contre ceux qui lui accor-
dent ou lui infligent la respotisabilité de traits dont il convient de
laisser à Thomas l'honneur ou la charge ; contre d'autres qui lui
refusent toute initiative et ne voient guère en lui qu'un traduc-
teur passif.
(i) A. Bossert: Tristan et iseaU. Paris, i865.
(a) E. Kôlbing: Tristrams Saga ok hondar, Helibronn, 1878.
(3) Paris, 190a (Société des anciens textes français). Cest à cette édition
que se référeront mes citations du poème de Thomas.
(4) Je dois beaucoup aux travaux de Kôlbing et de M. Bédier. La péné-
trante et attentive étude entreprise par ce dernier pour reconstruire le texte
de Thomas m*a été surtout d*un grand secours. Aussi Tai-je fréquemment
citée. Je ne suis pas toujours d'accord avec lui. Le respect que j'ai pour son
intelligence et son discernement n'a pu me faire adopter toutes ses opinions:
il m'a contraint à un redoublement de réflexion et de prudence dans les cas
où j'ai dû me séparer de lui.
(5) V. O, Glôde : Der nordische Tristan roman und die àsthetiache Wàr-
digung GoiiJ'rieds von Strasaburg. Germania, 33, p. 17 ss. L'auteur de ce
court article, plein de bonnes intentions, mais insuffisamment documenté, a
déjà fait voir, en citant des jugements où se trahit une rare inintelligence
des choses, combien est nécessaire une réhabilitation de Gottfried (cf. Germ.
34, p. 187 ss. et 35, p. 344 ss.).
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iNTRODUCTtON 3
n est évident qu'en bonne justice il est nécessaire, avant toute
critique, de faire dans Fœuvre de Gottfried le départ de ce qui est
imité et de ce qui est original. Nous n'aurons le droit de prononcer
un jugement sur ce poète que lorsque nous saurons jusqu'où
s'étendent ses altérations et quel en est le caractère (i). Alors
seront évitées des fautes dont voici un exemple. Un critique repro-
che à Gottfried d'avoir incorporé à son poème l'épisode de Bran-
gain livrée aux serfs. A tort certainement. Gottfried l'a trouvé dans
son texte. Il a déclaré avec une significative insistance qu'il tenait
pour son premier devoir de respecter, à l'égard des faits, l'inté-
gralité de l'œuvre de Thomas et de conter fidèlement la « véri-
dique histoire » de Tristan. Il convient donc — quelque regret
qu'on éprouve qu'il se soit ainsi borné — de se souvenir de la
règle qu'il s'est délibérément imposée et qui est justifiée par
^'usage de la plupart de ses contemporains aussi bien que par les
exigences des lecteurs. C'est sur Thomas, dont Gottfried n'est ici
que le reflet, qu'il faut reporter le blâme.
Par contre on trouve dans ce môme épisode un trait qui montre
l'erreur de ceux qui dénient toute originalité au poète allemand.
Pour ne pas détruire l'harmonie du caractère d'Isolde, Gottfried
excuse l'acte de cruauté de son héroïne en invoquant l'affolement
d'une heure d^'angoisse. De ce motif, important puisqu'il révèle un
souci d'art, le poète allemand est seul responsable et réclame le
bénéfice.
Cet exemple, pris entre bien d'autres, montre la nécessité d'une
étude sur l'originalité de Gottfried. Cette étude n'aura pas seule-
ment pour résultat de fixer les droits respectifs de l'auteur fran-
çais et de son imitateur. Elle permettra d'obtenir une impression
exacte de la personnalité de Gottfried. L'examen du sens et de la
portée de ses modifications aboutira à une vue juste de son carac-
tère d'homme et de son talent de poète (a).
(i) Kôlbing a critiqué avec raison comme « dénués de fondement solide »
les jugements portés dans Touvrage de C. Luth : Der Ansdruck dichterischer
Individualiiàt in Gottfrieds Tristan, où Tauteur apprécie le poète allemand
sans connaître son original (E. Kôlbing : Sir Tristrem, Heilbronn, i88a,
p. a84).
(a) La seule inspection des « Traits différentiels i» que M. Bédier a ajoutés
à chacun des chapitres de son édition de Thomas donne une idée de la
nature et de l'importance des divergences de Gottfried.
M'excusera-t-on de rappeler que la nécessité de mettre en relief Tindivi-
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4 INTRODUCTION
A un autre égard encore il est utile de démêler les traits origi-
naux du poète allemand. Les œuvres des auteurs anciens sont d*un
grand secours pour Thistoire de la civilisation. On y découvre
Taspect des mœurs, des usages et des croyances des siècles passés.
Mais quand on appelle en témoignage un adaptateur comme
Gottfried, on risque d'errer. Est-il allemand ou français ce trait
de mœurs qu'on lit dans son Tristan ? On ne peut affirmer son
existence en Allemagne que si le poète Ta ajouté à sa source. S'il
figurait déjà dans Toriginal, il est évident qu'on ne saurait, sans
plus, assurer qu'il fût aussi indigène. De là résulte la nécessité de
-discerner les parties ajoutées ou modifiées dans les si nombreuses
adaptations allemandes du moyen âge (i).
La comparaison des poètes originaux et de leurs adaptateurs
est donc l'un des plus pressants devoirs de la critique scienti-
fique. Mais si ce travail est aisé lorsque le poème imité sub-
siste — il suffit alors de confronter les textes et de relever les
divei^ences — la tâche est plus ardue lorsque la source a dis-
paru. C'est ici le cas. Du poème de Thomas il ne reste en effet
que des fragments, et ces débris, sauf une centaine de vers dont
nous apprécierons plus loin la valeur pour nos recherches, relatent
la dernière partie des aventures de Tristan, celle justement que
Gottfried n'a pas traitée. Ils sont pourtant d'un utile secours. Ils
renseignent sur le tempérament littéraire de Thomas et permet-
tent de fixer les limites de son talent. Cette connaissance peut
servir, lorsque tout autre contrôle fait défaut, à déterminer les
droits du poète français.
En dépit de leur prix, ces moyens de comparaison sont évidem-
ment insuffisants. Ils peuvent être les supports de quelques idées
générales, mais non les critères nécessaires pour démêler les
parties originales de Gottfried. Heureusement nous avons mieux.
Un favorable destin nous a conservé le Tristan de Thomas dans
deux versions étrangères, dont l'une au moins en reflète assez
fidèlement la physionomie : un poème anglais du XIII« siècle et
dualité d'un poète imitateur m'est apparue il y a déjà longtemps et que
plusieurs chapitres de mon Étude sur Hartmann d'Aue (Paris, Leroux, 1898).
poursuivent cette fin ?
(i) Cette observation n'est pas nouvelle. Elle a été faite avant moi,
notamment par M. J. Mêler (v. Zeitschr, f. Deutsche Philol., a4, p. 374).
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INTRODUCTION 5
une traduction Scandinave, faite en 1326 par le moine Robert pour
le roi de Norwège, Hakon (i).
C'est donc de trois éléments d'examen que nous disposons pour
notre travail : i^les fragments conservés de Thomas, surtout les
deux passages qui ont été mis en œuvre par Gottfried ; a» la version
anglaise (Sir Tristrem) ; 3^» la traduction Scandinave (Tristrams
Saga). Quelle est la valeur de ces textes ?
1° Les fragments de Thomas utilisés dans le poème allemand
sont pour notre étude d'un prix inestimable (2). Les comparer aux
vers concordants du Tristan de Gottfried c'est acquérir la preuve
que ce dernier en a usé ici fort librement vis-à-vis de son texte,
constatation qui vaut évidemment pour tout le poème, Gottfried
n'étant pas passé de l'imitation aisée que l'on observe ici à la
traduction servile que certains supposent partout ailleui^s. C'est
aussi obtenir une indication utile sur la méthode d'adaptation du
poète allemand, que nous avons le droit de supposer constante,
et par là gagner un moyen de contrôle pour des cas difficiles.
Deux objections peuvent, il est vrai, être élevées contre nos
déductions. Si l'authenticité du second fragment (Sneyd ^) ne peut
être mise en doute, est-il certain que le premier (Cambridge)
appartenait au poème de Thomas? A cette question posée par
Heinzel, qui s'est prononcé pour la négative (3), Kôlbing a
répondu en affirmant de façon convaincante la légitimité de l'attri-
bution à Thomas de ce fragment (4).
Mais le même Kôlbing a émis en divers endroits de son intro-
duction à la Trisirams Saga une opinion, qui, si elle était exacte,
ruinerait notre système. 11 a pensé que Gottfried a pu avoir sous
les yeux une version du Tristan français dépendante de Thomas,
mais présentant déjà les altérations qu'offre le poème allemand.
Nous montrerons dans la 2® partie de cette étude, en nous appuyant
surtout sur le caractère permanent des modifications, que cette
théorie est inadmissible pour le premier fragment. Quant au reste
(1) Ces œuvres ont été éditées par Kôlbing et signalées plus haut. Avec
cet auteur et M. Bédier j'adopte les sigles E pour Sir Tristrem, S pour la
Saga et G pour le poème allemand.
(a) V. éd. Bédier v. i-5a (fragment de Cambridge) et v. 53-i4a (fragment
Snexdy.
(3) V. Anzeigerf. deutsches Altertum, 8, p. ai3 ss.
(4) V. Sir Tristrem, p. xx s.
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6 INTRODUCTION
du poème, c'est précisément l'un des résultats de ce travail de faire
voir que les changements apportés au texte de Thomas ont pour
auteur un hojnme doué d'un sens littéraire très fin et de hautes
facultés poétiques. Cet homme n*est pas un simple remanieur. En
lui se révèle le vigoureux et délicat esprit que Ton découvre dans
les passages du Tristan allemand qui sont certainement originaux,
telle la fameuse digression littéraire (v. 4619-798) (i).
2° Sir Tristrem est d'une faible utilité pour la reconstitution du
texte français et par suite pour la distinction des passages origi-
naux de Gottfried. L'auteur anglais s'est bien inspiré de Thomas,
mais il a considérablement abrégé son texte, et s'est souvent livré
à son imagination. Aussi son témoignage n'est-il pas fréquemment
invoqué.
3° Il n'en est pas de même de la version Scandinave. Robert a
en général traduit fidèlement son original. La démonstration de
cette exactitude relative est faite dans la i" partie de ce travail,
où les divergences des fragments français et de la version norwé-
gienne sont signalées. Comme Robert a très vraisemblablement
usé des mêmes procédés dans la traduction des autres parties du
poème, on peut par analogie conclure ici, dans des cas douteux, à
l'intégralité ou à l'infidélité de sa reproduction.
C'est donc la version Scandinave qui servira avant tout à notre
comparaison. Elle suffirait à elle seule si elle était calquée sur le
Tristan français. Mais Robert, qui ne modifie que rarement son
texte et qui n'y ajoute presque jamais, est sans scrupule à l'égard
des suppressions (a). Il a tranché dans le vif et surtout sacrifié les
passages d'étude psychologique. Si, en ce qui touche les faits
conservés par elle, la Sdga offre un témoignage habituellement
sûr, il n'en est pas de même pour les cas où elle est suspecte d'éli-
mination, et lorsque Gottfried présente des idées ou des faits
étrangers à Robert, on doit se demander si c'est le premier qui a
(i) L'épisode qui fait Tobjet du premier fragment (la surprise dans le
verger) se rencontre dans le Roman en prose française, comme Ta fait voir
M. Rôttiger : Der heatige Stand der Tristanforachnng. Hambourg, 18^7,
p. 32 s. 11 est vraisemblable qu'il est des plus anciens ; les divers conteurs
Font utilisé, mais transposé et modifié. (Cf. Béroul v. 589 ss., dont le texte
est altéré, v. Rôttiger, p. 18; Eilhart 3a5o-a89).
(2) Les mutilations du texte Scandinave peuvent être en partie le fait de
scribes. Le manuscrit qui le contient en son entier n'est que du xvii* siècle.
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INTRODUCTION 7
amplifié ou si c'est le second qui a abrégé. Parfois la question est
insoluble. Le plus souvent pourtant Tusage de critères extérieurs,
soit ceux dont il a déjà été question, soit ceux que nous allons
envisager, parvient à tirer d'incertitude.
i^ On peut invoquer comme preuve de Foriginalité de Gott-
fried le ton personnel. Il ne suffit pas, à vrai dire, qu'un poète se
serve du Je individuel pour que nous soyons autorisés à croire
qu'il est l'auteur de l'idée exprimée sous cette forme. Ce peut être
en effet simple artifice de traducteur. Mais si l'on acquiert la certi-
tude que dans certains passages l'originalité supposée par l'emploi
de 7e est confirmée par d'autres témoignages, et qu'en revanche le
ton personnel est absent des passages imités, on aura quelque droit
d'affirmer que ce poète est indépendant quand il se met en scène.
Ces deux sortes de démonstrations sont aisées à faire pour le
Tristan de Gottfried. La seconde résidte de la lecture du texte et
ne peut être appuyée de citations. Pour la première les preuves
abondent. Le poète allemand se sert du tour personnel dans la
digression littéraire, dans l'exposition du sujet (où il exprime sa
conception de la poésie) et dans nombre de passages qu'on ne
peut lui refuser, comme par exemple celui qui est examiné à la
fin du chapitre VII de notre 3« partie.
oP Nous croirons au contraire à l'imitation quand Gottfried
dira qu'il se réfère à sa source. Pour un certain nombre de cas où
le contrôle est possible, le témoignage de la Saga garantit la
sincérité de Gottfried. Pour d'autres, où le mutisme de la ver-
sion norwégienne ne permet pas la vérification, rien n'empêche
de croire que le poète allemand n'ait à bon droit déclaré qu'il
s'appuie sur son modèle. Jamais il ne peut être pris en flagrant
délit de mensonge. On a donc tout lieu d'admettre que toujours il
est sincère quand il affirme qu'il reproduit un trait de son original.
Voici les cas où l'authenticité de l'affirmation de Gottfried est
assurée par le récit de Thomas :
G V. 164 ss. (i), Î144 s., 3x8 s., 341 s., 1643, 1798, 21 15, 2761 (2),
(i) Ne sont pas cités les cas où Gottfried fait allusion, non à sa source,
mais à la tradition, comme au vers 6881.
(a) Ici Gottfried dit s'appuyer sur la véridique histoire {wâre mœre), ce
qui peut être une critique adressée à Eilhart, dont le récit diflère en ce point
de celui de Thomas.
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8 INTRODUCTION
5884 s., 7i55, 8946, 14248 ss., iSgig, i6io5 (i), 1^565 s., 18696 (2).
Vraisemblable, mais non susceptible de démonstration, à cause
des lacunes de la Saga, est la sincérité des allégations suivantes :
G V. 448. 1944 (3), 2259, 2545,3547, 4557, 5177, 5257, 6558, 6871,
i58io, 15894, 16357, 16707 (4), 18733.
Prenons aussi en considération un fait isolé. Gottfried, se réfé-
rant à un trait antérieur du récit qu'il n'a pas trouvé dans sa
source, n'invoque pas l'autorité de l'original, mais allègue son
propre dire (v. 4^43)*
3^ Nous trouverons un cntère sûr de l'indépendance de
Gottfried. vis-à-vis de Thomas dans les imitations qu'il a faites
d'auteurs allemands. Ce serait allonger sans profit cette étude que
de citer tous les passages où Gottfried s'est inspiré de ses devan-
ciers. Qu'il suffise de dire que notre poète a parfois imité, parfois
critiqué soit Henri de Veldeke, soit Eilhart d'Obei^, auteur d'un
Tristan (écrit entre 1170-80 et dont Gottfried ne dédaigna pas de
tirer parti tout en lui décochant quelques traits) (5), soit enfin
Hartmann d'Aue. Il ne saurait être contesté que dans ces pas-
sages l'auteur du Tristan allemand s'écarte de sa source. Nous
mettrons en lumière au cours de notre étude ceux qu'il importera
de relever (6).
4^ n est également impossible de douter de l'originalité de
Gottfried lorsque, s' écartant des versions norwégienne et anglaise,
il justifie son exposition ou insiste sur sa divei^ence. De quelle
(i) Ce qui est assuré ici par Gottfried, d'après Thomas, c'est que le géant
emporta sa main coupée dans son château. Il n'est pas certain que Thomas
ait dit qu'il la mit sur la table.
(2) Gottfried se sert parfois de l'expression aU ich ez las non dans le sens
de « j'ai lu ». mais de « j'ai dit » (ex. 274^1. i86o5). 11 a fallu écarter de nos
citations les cas où le poète affirme simplement qu'il se répète. La distinc-
tion n'est pas toujours aisée ni sûre.
(3) Cependant Gottfried est très près de S (16 : 26 ss.).
(4) L'attestation de Gottfried ne s'applique qu'aux vers 16708-10.
(5) Dans sa digression littéraire Gottfried n'a pas nommé Eilhart, parmi
les poètes épiques dont le talent honore l'Allemagne. Est-ce mépris pour
l'art fruste du vieux conteur? Est-ce crainte d'entourer d'une auréole
glorieuse un concurrent gênant ?
(6) Le Tristan de Gottfried offre aussi des données allemandes, et que par
suite on ne peut mettre sur le compte de l'imitation. Ainsi le chant de
départ des matelots cornouaillais lorsque Tristan et Isolde quittent l'Irlande
(v. v. II 536 ss. et Hertz : Tristan und Isolde^, p. 53o s).
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INTRODUCTION 9
ntilité en effet seraient et justification et insistance s'il était
d'accord avec le texte qu'il avait sous les yeux ? Voici quelques
cas saillants.
Le poète allemand indique les raisons pour lesquelles il n'a
pas rapporté les lamentations de personnages affligés (v. 1726 ss.»
i852 ss., 7201 s.), ou décrit une armure (v. 65o6 ss.), ou désigné
des remèdes (v. 7989 ss.) ; il entre en polémique avec Thomas en
transformant un duel en un combat de deux troupes (v. 6870 ss.),
en aflirmant que Marc n'a pas bu le philtre (v. 12655 ss.) et que
c'est Huden et non Petitcrû qui accompagne les amants dans la
forêt (v. 16661 ss.) ; il relève avec une significative attention la
légitimité de traits qui ne sont pas chez lui tels qu'on les voit dans
sa source : à deux reprises il dit qu'une escorte de 12 chevaliers
(elle est de 20 dans l'original) suffisait à Riwalin (v. 4^ ss.) ; il
déclare expressément que la Grotte des amants n'était ombragéç
qxie d'un seul tilleul (il y en a trois dans le texte, v. 16734 ss.) ;
enfin il affirme que les amants peuvent vivre sans nourriture
matérielle (critique d'Eilhart, mais aussi de Thomas, v. 3« partie,
ch. XVII, sous V. 1681 1-927).
50 II ne semble pas téméraire de croire à l'indépendance de
Gottfried lorsqu'il fournit un trait, absent de la Saga et de Sir
Tristrem, sur lequel il revient une ou plusieurs fois par la suite.
Pour quelques cas notre hypothèse est confirmée par des preuves
d'ordre différent (i). Mais il en est où tout autre témoignage fait
défaut (2). Sans vouloir accorder une valeur décisive à cet argu-
ment, nous pensons qu'on peut admettre, en l'absence d'indices
défavorables, que si les deux versions n'offrent aucune trace d'un
trait répété une ou plusieurs fois par Gottfried, on l'attribuera à
ce dernier sans grandes chances d'erreur.
60 Le lecteur qui a examiné les procédés de style de Thomas et
les a comparés à ceux de Gottfried dans les passages dont Forigi-
nalité ne saurait être contestée est frappé de la différence qui se
révèle entre les deux poètes. L'exposition est plus vive, plus
ardente, plus colorée dans le Tristan allemand. Ici abondent les
(i) Ainsi pour le thème des envieux (v. 3« partie, eh. XII, sons v. 8627-
633).
(a) Un exemple nous est offert par le motif des captifs cornouaillais
(v. 3« partie, ch. XV, sons v. 10879-11370).
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10 INTRODUCTION'
effets de forme et de sons : comparaisons, antithèses, allitérations,
jeux de mots. Ces effets témoignent de plus de science, d'une plus
grande maîtrise verbale. Quand un passage suspect découvrira
en abondance ces qualités de facture qui sont le propre de
Gottfried on aura quelque raison de le lui attribuer. Il serait
certes imprudent de se dissimuler Tincertitude de ce critère. On
peut dire en effet — et le cas se produit — que Gottfried a animé
de sa verve et orné de son talent une idée puisée dans sa source.
Cependant cet ordre de preuve, surtout s'il s'ajoute à d'autres,
nous a paru dans certains cas devoir faire pencher la balance en
faveur du poète allemand.
Ces moyens critiques ne sont ni les seuls, ni les plus fréquents
auxquels il ait été fait appel pour discerner la part d'invention
de Gottfried dans son Tristan. Ce qui est essentiel c'est l'étude
attentive du développement de l'action dans chacune des versions.
La logique du récit, la présence ou l'absence d'un détail signifi-
catif, l'incohérence d'une donnée, l'apparition injustifiée d'une
pensée sont des indices rarement décevants et qui ont en premier
lieu déterminé notre jugement. Aussi n'avons-nous pas reculé
devant les détails les plus minutieux de la comparaison des textes
dans notre 3* partie.
Démêler les passages originaux de Gottfried n'était pas toute
notre tâche. Il fallait coordonner les enseignements recueillis et
les grouper méthodiquement pour mettre en lumière les diverses
faces du caractère du poète et de son esprit. C'est l'objet de
la 4* partie de cette étude. L'appréciation qu'on y trouvera de
Gottfried est basée uniquement sur les traits qui lui sont person-
nels. L'image évoquée est donc un portrait fidèle de l'un des
plus grands poètes de l'Allemagne ancienne.
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PREMIERE PARTIE
LES FRAGMENTS DE THOMAS ET LA SAGA
I
Comparaison des textes
Afin de déterminer exactement les procédés de^raduction de
Robert il est nécessaire de comparer sa version avec le texte fran-
çais. Dans ce premier chapitre seront signalées ses divergences,
dans le second seront réunis les enseignements qu'offre cette
comparaison.
Nous passerons sous silence les passages repiK)duits exacte-
ment ou à peu près et nous relèverons seulement les addi-
tions (+) (i), les suppressions ( — ) (a), les modifications (M), les
abréviations (A) et les transpositions (Tr) de quelque impor-
tance (3).
I. Fragment de Cambridge
(Bédier i-Sa. S 8i : Sa-Sa : a4)
— 6 : « Mes, merci Deu, bien demorerent. »
(i) Pour la commodité des vériûcalions, chaque addition de S (SagaJ sera
précédée de rindication du passage français auquel Robert a ajouté un trait
personnel.
(a) Les passages de quelque longueur seront résumés.
(3) Le texte français est cité d'après Tédition de M. Bédier. Les chiffres
mis en tète de chaque passage se rapparient aux vers de cette édition.
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12 LES FRAGMENTS DE THOMAS ET LA SAGÀ
— i6 : « Car el paies va il son pas ».
+ 35 : Car ceux qui nous haïssent vont revenir 8a : i5 s.
+ 36 : Dieu nous garde et nous protège 8a ; i6 s.
M47S. :« ... Si grant pitié, ne lel tendror — Quant doi partir
de vostre amor ». S : Je n'ai jamais eu si grande
angoisse au sujet de ma vie que j'en éprouve de notre
séparation 8a : a3 (i).
— 49 s. « Nos cors partir ore convient, — Mais l'amor ne partira
nient ».
2. FragTnent Snej'd^
(Bédier 53-94o. S 83 : 37-87 : aS)
— 53-a34 : Conflit de sentiments. Tristan se demande si Isolde
l'aime encore : il Texcuse et Taccuse par trois revire-
ments successifs. Finalement il se décide à se marier
pour oublier son amante.
— a37 : « En grant estrif e en esprove ».
M a44 : « Pur sun (d'Isolde) seignur u pur délit ». S : pour
son (de Tristan) profit et pour sa joie 84 : 5. (a).
— a5i-84 • Répétition (sauf a67-a70 qui ajoutent un trait nouveau)
de pensées déjà exprimées (cf. a5i-a57 et a49 s. ; aSj-
a66et aii-a34 ; a7i-a84 et a49 ss.)
— a85-356 : Développement de cette pensée : les hommes renon-
cent de gaieté de cœur au bien qu'ils possèdent pour
acquérir, par amour du changement, un bien de moin-
dre valeur.
— 357-418 : Analyse de sentiments Tristan se détermine au ma-
riage non par haine ni par amour pour Isolde la reine,
mais afin de se délivrer de son mal.
A 43o-3 : Enumération de jeux chevaleresques plus brève en S
84 : 14-16.
M 435 s. : « Cum a itels festes aflirent — E cum cil del siècle
requirent ». S : comme c'est la coutume en d'autres
pays 84 : 16.
(i) Cette modification est due évidemment à une erreur de lecture on
d'interprétation .
(3) Robert a probablement mal lu « seignur » ou Ta mal compris et rap-
porté à Tristan ce qui est dit d'isolde dans le texte.
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COMPARAISON DES TEXTES l3
M 44^ ' « Bien ert séant, al pmn estreit ». S : le vêtement
lui allait bien 84 : 19 (i).
Tr 4^6^ • -A. la vue de Tanneau, Tristan se rappelle la recom-
mandation faite par Isolde au moment de la sépara-
tion. Robert a placé ce motif immédiatement après
la chute de Tanneau 84 : ao-aa.
— 469 s. : « Ço est tuit par mun fol corage, — Ki tant m'irt jolif
e volage ».
— 47ï"5 - Tristan s'accuse de ne pas avoir songé à Isolde la reine
quand il Ta trahie en épousant Isolde de Bretagne.
— 479"82 et 485-640. Tristan reprend le thème exposé auparavant.
S'il consomme son mariage avec Isolde, il trahit la
reine ; s*il garde sa fidélité à la reine, il manque à ses
dévoilas envers Isolde. Plusieurs variations de la
pensée. S exprime en quatre lignes la lutte de senti-
ments chez Tristan et la résolution de ce dernier de
reposer chastement près dlsolde 84 : a7-3i.
+ 482 : Cependant, advienne ce qui doit arriver 84 : 3o s.
M 641-3 : Isolde prodigue ses caresses à Tristan. Sans doute par
suite d'un contresens, Robert renverse les rôles 84 :
31-33 (2).
— 649-65 : Tristan est empêché par son amour pour la reine de
remplir ses devoirs d'époux. Développement de la
pensée 645 ss. Il se demande par quel « engin » il
s'excusera de son abstinence 669 s.
M 684-93 : Tristan explique à Isolde qu'il souffre d'un mal interne.
Les fatigues éprouvées en ce Jour l'ont lassé au point
qu'il n'ose s* « emveisier ». 11 ajoute : « Uncques pois
ne me travaillai — Que par treis feiz ne me pasmai ».
S ne parait pas avoir saisi la pensée et dit que le mal
de Tristan provient de ses nombreuses fatigues et
veilles. Quand la douleur le saisit il s'évanouit
85 : 1.4.
(i) Le traducteur n*a pas compris que c'est parce que le a bliaut » est
étroit du poignet que, lorsqu'on l'ôte, l'anneau se détache du doigt de
Tristan. Ce n'est donc pas une simple suppression.
(2) V. Kôlbing : TrUtramg Saga^ p. 211. La traduction du vers 64? parait
aus^i être fautive.
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l4 LES FRAGMENTS DE THOMAS Kt UL SAGA
h 700 : Rien ne manquait à Tristan que l'autre Isolde 85 :
9 s. (i)
+ 701 : Au nom d'Isolde S ajoute « épouse du roi Marc ».
85 : II. Cette précision n*est pas inutile, attendu qu*il
vient d'être question de l'autre Isolde.
— 7i3 s. : Isolde ignore que Tristan est en Bretagne et le croit en
Espagne.
— 716 : Le nom du géant Orguillus est supprimé par S.
+ 719 : Le géant est gros, grand et orgueilleux 85 : 16 s.
M 726 : « en tere ». S : dans son royaume 85 : 21 (2).
— 739.41 : Répétition de jaS et 733 s.
— 755-60 : Si Arthur ne consent pas à donner sa barbe au géant
il y aura combat.
M 772 s. : « Ensemble vindrent puis andui, — E les pels e la
barbe mistrent ». S n'a pas compris le sens ^ mirent
comme enjeu » et traduit : « le géant lui montra le
manteau fait avec les barbes des rois ». 85 : 87 s.
+ 780 : Arthur délivre les terres des rois et comtes soumis
par le géant et le punit de son orgueil 86 : 3-5 (3).
+ 789 : Le roi d'Espagne fut pris d'effiroi (quand le géant lui.
demanda sa barbe) 86 : 7 s.
— 790 : « Mais ne la volt a lui doner ».
+ 796 • Quand Tristan apprit que personne n*osait protéger
rhonneur du roi 86 : 10 s.
M 797 : Tristan affronte le géant en S pour honorer le roi
86 : 12, chez Thomas « pur s'amur ».
+ 810 : Les envieux taisent les mérites de ceux qui leur sont
supérieurs, accusent les gens de bien et dissimulent
leurs propres fautes en décriant autrui 86 : 18 s. S a,
développé la pensée de Thomas.
— 8i5-22 : Reprise et variation des vers 8i3 s.
M 8a3 s. : « Tristrans ad compainuns asez — Dunt est halz u poi
amez ». S a compris à rebours : Tristan a maintenant
(i) Cette idée est manifestement absurde. On peut la considérer comme
une malheureuse addition d'un scribe.
(a) Kôlbing suppose un contresens (v. Tristrams Saga^ p. aia). C'est au
moins une inexactitude.
(3) Il est prudent de ne pas tenir compte de cette divergence, qui» comme
le pense M. Bédier, peut être attribuée à une lacune du ms. Sneyd^
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GOBfPARAISON DBS TEXTES l5
beaucoup de compagnons qui Thonorent 86 : ai s. Le
sens de la pensée reste cependant cohérent, grâce â
Taddition de « maintenant ».
— 835-46 : Nom et sujet du lai composé par Isolde. Façon dont il
est chanté par la reine.
M 847 : « Cariado ». S : Mariadokk 86 : 28 (i).
+ 849 : Cariado (Mariadokk) est d'Angleterre 86 : a8 s.
M 874-6 : S ne paraît pas avoir compris le passage, obscur
d'ailleurs, du poème français (2) 87 : 3 s.
+ 8821 : La fresaie vole d'habitude avant le mauvais temps
87:7.
— 889-93 : Comparaison de Cariado avec un « perechus ».
— 893-9021 : Développement et application au cas particulier de la
pensée exprimée v. 885-8. Le tout est donné en une
ligne par S 87 : 9 s.
M 904 : <^ mais ne sais dont ». S : Mais je ne sais combien fou
serait... 87 : 11. Robert n'a pas compris « dont ».
M 906 : « Si sui huan, e vos fresaie ». iS : Si je suis chouette,
tu seras ma servante (mon amie) 87 : 12 (3).
+ 914 : Tristan, dit Cariado, a épousé une femme plu9 belle
(qu'Isolde la reine) 87 : 16.
+ 917 : A Tépithète de « huan » 5 a ajouté celle de loup
87 : 18.
M 920 : Modification amenée par celle du v. 906.
M 921 et — 922 : « Vos m'avez dit maie no vêle, — Ui ne vos la
dirai jo bêle. » S : Malgré que vous m'ayez dit du mal
de Tristan, jamais je ne vous aimerai 87 : 19 s (4).
(i) Sans doute erreur d'un copiste. (V. Kôlbing : Triatrams Saga,
p. Gxxm.
(a) V. Dédier, p. 296 s.
(3) Kôlbing traduit « sa servante », ce qui accentue encore la divergence
de Robert. Mais à la note de la p. aia, Kôlbing donne le sens exact, qui est
attesté par la traduction du v. 920 : « S'en dreit de vos ne sui fresaie » que
Robert a rendu par : « si je cède à Ion vouloir et à ta folie » 87 : 19. Comme
Robert a compris le mot fresaie auparavant (87 : acte.) il faut admettre que
c'est afin de ne pas prêter à Cariado un propos discourtois (la comparaison
d'isolde avec une « fresaie ») qu*il a raodiiié son texte.
(4) S a fondu deux idées de Thomas et fait disparaître Tantithèse des
vers 921 s. c Jamais je ne vous aimerai » est la reproduction des vers
suivants du texte français.
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l6 LES FRAGMENTS DE THOMAS ET LA SAGA
— gaj s. : « Maternent porchacé oûsse, — Se la vostre amor
receûsse. »
M 929 s. : « Milz voil la sue aveir perdue — Que la vostre aveir
reeeîie. » S : J*ainierais mieux me tuer que d'accepter
votre amour 87 : 21 (i).
— 9*3i s. : Répétition de 921 ss.
3. Fragment de Turin^
(Bédier 941-1196. 5 94 : 36-95 : 36)
— 941-4 • Agitation de Tristan à l'aspect de Timage d*Isolde (2).
— 946-68 : Tristan fâché contre Isolde en songeant qu'elle peut
céder aux sollicitations de Caiîado.
M 969-72 : Tristan se plaint à Brangain de Tinfidélité dlsolde.
S II prodigue à limage de Brangain les mêmes caresses
qu'à celle dlsolde 96 : i s (3).
— 973-90 : Confiance de Tristan fondée sur le souvenir de l'atti-
tude d'Isolde avant la séparation,
-f 991 : Tristan est irrité contre ceux qui ont troublé le bonheur
de sa vie et maltraite l'image de Cariado 96 : 4-3 (4)'
— 995-1010: Triâtan malheureux parce qu'il est sous le pouvoir
d'un véritable amour.
— 1011-91 : Opposition des peines des quatre amants: Marc, Isolde
la reine, Tristan et Isolde de Bretagne.
— 1092-1123 : Reprise de la même idée.
— 1124-34: Exposition d'une pensée déjà émise 641 ss.
M ii38 : « A une feste ». S : en un lieu saint 95 : 10.
— ii46s. : « Gel a Gaerdin se.desroie, — E l'Ysolt contre lui
s'arbroie ».
+ 1147 : Isolde saisit la rêne 96 : 14.
(i) La cause de Terreur de Robert parait évidente. Il a lu o vie » au lieu
de « sue ».
(a) Les lignes 94 : 36-95 : i où Tristan baise limage dlsolde et lui murmure
de douces paroles sont probablement le résumé d'un passage précédent du
poème français, dont un trait est repris au v. 945.
(3) Cette modification parait être la conséquence de la suppression
précédente.
(4) M. Bédier se demande si ce trait est une invention de S ou s*il faut
supposer une lacune du fragment (p. 3i4). Rien ne peut tirer d'incertitude.
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COMPARAISON DES TEXTES Ij
— iiSa S. : « Por soi tenir la destre estraint. — Li palefrois avant
s'enpaint. »
— ii56 s. : « li piez de novel ert ferrez : — Ou vait el tai s'est
encrosez ; — Al flatir qu'il fait el pertus (i) ».
— 1161 s. : « Quant ele ses cuisses ovri — Por le cheval que lerir
volt. » (2)
— ii63 : « De la fraidur s*efroie Ysolt ».
M ii65 : « si ère une quarentaigne ». 5 : elle chevaucha presque
un demi-quart de mille en riant 96 : 18 s. (3).
+ 1178 : Pourquoi (avez-vous ri...)? 96 : aS.
M 1180 : « Se la veire achoison ne sai ». S : Je ne sais si c'est
en moi ou en vous que vous trouvez à rire 96 : ïïS s.
M ii83 : « Se j'après m'en puis aparçoivre ». S : Si je n'en
acquiers pas de certitude 96 : 28 (4).
+ 1191 : Isolde précise une donnée en rappelant que c'est au
moment où son cheval sauta dans l'eau que celle-ci
jaillit 95 : 3a s.
4. Fragment de Strasbourg \
(Bédier 1195-1264. S 100 : ao-3o) (5).
— I20I-3 : A quoi sert un récit ne relatant pas ce qui convient?
(intervention du poète).
(i) Ce dernier vers est ainsi résumé en S : « par là » 95 : 16.
(a) Cette explication est superflue en 5, où la suppression de quelques
traits de description rapproche ii5o s. de 1161 s.
(3) Le passage français est peu clair (v. Bédier, p. 394). I^ ^^t probable que
Robert Ta mal compris. Le mot « demi 1», qui est une addition au texte,
témoigne de son embarras. Rire pendant un quart de mille lui a paru chose
invraisemblable : il a réduit de moitié Taccés d'bilarité d*Isolde. La traduc-
tion obscure du vers suivant: « Oncore s'en tenist a paigne » coniirme cette
supposition.
Par contre Robert a bien traduit les vers 1169-71 ; c*est la version de Kôl-
bing (« il crut qu'elle avait appris à son sujet » pour « il crut qu'elle lui avait
entendu dire ») qui est défectueuse. L'erreur provient du sens attribué à
fregit^ qui signiiie ici « entendre », et non <r apprendre ».
« Amerus » (v. 1173) traduit par vinsœll (95 : 2a) est une inexactitude.
Robert ne disposait pas de terme norrois pour rendre convenablement ce
mot : il Ta supprimé en deux autres endroits (cf. v. 2199, 3a86 et S 107 : 6,
107 : 20),
(4) Robert aura lu « n'en puis ... » au lieu de a m'en puis... ».
(5) Une longue discussion a été engagée au sujet de Tattribution du
fragment de Strasbourg à Thomas. On la trouvera . résumée dans l'édition
Unw, de Lille, Tr, et Mém, Dr.-LeUres, Fasc. 5. 2.
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l8 LES FRAGMENTS DE THOMAS ET LA SAGA
— 1:216-64 : Tnstan et Kaherdin, montés sur un chêne, voient
défiler le cortège royal, que le poète décrit longue-
ment (i).
Pin du poème
(Bédier ia65-3i44. 5 io3 : 8-iia : ai).
— iaj6 : « Vus m'en pramîstes grant honur ». S : Dieu sait que
j*ai agi ainsi pour votre honneur et non pour mon
plaisir io3 : i4 s. (a).
+ ia8a : Gomme on le fait à Tégard des voleurs io3 : 18.
A ia9o-i336 : S résume en trois lignes la suite des reproches que
Brangain adresse à Isolde io3 : ao-a3.
M 1348 : « Ne a la quel se puisse prendre ». S : quoiqu'elle pût
faire io3 : 3o (3).
A i353-^ : Isolde accuse Tristan de tous ses maux. S dit la chose
en quelques mots, sous forme de récit io3 : 33-36.
— 1399-1614 ' Longue discussion entre Isolde et Brangain. Celle-ci
finalement menace Isolde de tout révéler au roi.
de M. Bédier, p. 335. Sans vouloir entrer dans le fond du débat je ferai
remarquer que Tun des arguments de M. Vetter {La légende de Tristan,
Marbourg, i88a, p. i5), reproduit par M. Bédier, manque de justesse. M. Vetter
explique que Kaherdin n'a pu reconnaître Isolde et Brangain, dont il avait
cependant vu les « images », par le défaut de ressemblance de ces repré-
sentations. Ceci esA contredit par le témoignage de la Saga, qui affirme que
l'image d'isolde est a par la forme, la beauté et la taille, aussi semblable à
Isolde que si c'était Isolde elle-même » iS 93 : 15-17). M. Bédier ajoute : « l'art
du portrait dans la statuaire était encore trop embryonnaire au xu* siècle
pour que Thomas ait pu attribuer aux images taillées par Tristan une valeur
de parfaite ressemblance ». Il est cependant assuré que les hommes du début
du xui* siècle croyaient cette fidélité possible. La Thidrekssaga rapporte
que le forgeron Wieland, ignorant le nom de l'homme qui lui avait volé ses
outils et voulant le connaître, en fit une statue qu'il revêtit et plaça dans
une saUe où. le roi Nidung devait passer. La figure était si ressemblante que
Nidung, en l'apercevant, crut voir le personnage qu'elle représentait et lui
adressa la parole. Wieland dut tirer le roi de son erreur après avoir appris
le nom de Vinconnu. {Thidrekas,, ch. ai).
(i) Il n'est pas certain que ce passage se soit trouvé dans le manuscrit
traduit par Robert
(a) Ce contresens de Robert a déterminé rincorrection de la phrase
suivante, constatée par Kôlbing (p. ai4), qui ne parait pas avoir vu l'origine
de l'erreur.
(3) Robert n'a pas compris l'opposition.
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COMPARAISON DES TBXTBS 1^
A i6i5-i73a : Brangain se rend près de Marc, mais, au lieu d'ac-
cuser Tristan, porte les soupçons du roi sur Cariado.
S paraît avoir résumé cette démarche de Brangain en
deux lignes io3 : 36-38.
— I j33-5a : Marc chai^ Brangain de surveiller Isolde (i),
— 1753-63 : Etat d'âme de divers personnages.
4- 1763 : Quand Tristan et Kaherdin étaient ensemble dans la
forêt io3 : 38 (n),
— 1773-7 : Déguisement de Tristan.
M 1783 : « Tut s*apareille cum fîist lazre». S : dételle sorte que
sa voix fut enrouée comme celle d'un lépreux io4 : 7(3).
— 1787 s. : « Met i de buis un gros nuel, — Si s'en apareille un
aavel » (4).
A 1791-5 : L'attitude de Tristan devant le palais est brièvement
présentée par S 104 : 9-1 1.
— 1798 s. : « Pur oïr i le grant servise. — Ëissuz en ert hors del
paies ».
— i8oa : « Mais Ysolt nel reconnut mie ».
M i8o3 : « e si flavele ». 5 : et il agitait son hanap io4 : i4 (5).
M 1807 : « Grant eschar en unt li serjant ». S Les seigneurs
s'étonnèrent io4 : i5 s.
+ 1809 : . . . (parce qu'il suivait et) importunait la reine io4 : 16 s.
+ 1809 : Si Tristan avait voulu user de sa force, il se serait vite
vengé 104 : 17 s. (6).
(i) Les abréviations et suppressions qui viennent d'être signalées portent
sur une étude de sentiments intéressante, mais sans grande utilité pour
l'action puisque Brangain ne met pas sa menace à exécution et que la mis-
sion qu'elle reçoit de Marc reste sans effet bien visible sur les événements.
On comprend que Robert ait pu trancher dans le vif.
(a) On peut se demander si la disposition des vers 1771 s., placés par S
avant 1769 s., est bien le fait de Robert. Il semble plutôt qu'on doive croire
que c'est le copiste français du ms. Douce qui a mis à tort 1771 s. après
17698.
(3) C'est le mot « s'apareille » qui a été mal lu ou mal compris.
(4) Cette suppression semble avoir pour origine l'ignorance de Robert.
Ne sachant pas le sens de « flavel » (v. plus loin aux v. i8o3 et 1818) il a
simplement éliminé le passage.
(5) Cest peut-être le vers 1818 qui est traduit ici, inexactement d'ailleurs.
La transposition est trop insignifiante et incertaine pour être notée.
(6) On dirait que Robert a voulu mettre en évidence la force de Tristan
(v. V. 1854).
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20 LES FRAGMENTS DE THOMAS ET LA SAGA
— i8i5 S. : Pensées des « serjant ».
M 1817 s. : « Suit letresquanz en la capele ». 5 : il implorait et
obsédait la reine io4 : ai (i).
— i8a5 s. : Indication des signes auxquels la reine reconnaît
Tristan.
— et M 1827-9 : La reine est effrayée à la vue de Tristan et pâlit,
car elle a peur du roi. S : soudain, sa disposition d*âme
changea io4 : ^4*
M i83i ss. : Isolde, dans le poème, a Tintention de donner son
anneau à Tristan, mais n'exécute pas son dessein. En
S elle jette Tanneau dans le hanap du faux lépreux
104 : 25. Cette légère divergence se poursuit dans tout
le passage.
M i836 : « De sa cuintise s'aparçut ». S : elle (Brangain) lui dit
avec le ton de la colère 104 : 26 s. (2).
)d 1887 s, : Le discours indirect de Thomas devient en S discours
direct 104 : 27 s.
— 1889 s. : « Les serjanz apele vilains — Qi le sufrent entre les
sains » (3).
M 1844 • « A. malade u a povre gent ». S : k de telles gens
104 : 3o.
+ 1844 :«... alors que vous refusez maintes choses à des
hommes de haute condition » io4 : 3o.
M 1847 ^' • ^^ Ne donez pas a si grant fès — Que vus en repentez
après. » S : car c'est un perfide et un trompeur io4: 3i s.
— 1849 s. * Répétition de 1847 s.
M i85i : « As serjans ». S : à ses ennemis io4 : 33 (4).
M 1854 • « E Tristan n ose preier plus ». S : et Tristan supporte
ces choses io4 : 34 (5).
(i) Sur 1818 V. p. 19, n. 5. — Ce n'est sans doute pas Robert qui s'est
trompé au vers 1819, mais Kôlbing qui a donné un autre sens au texte en
traduisant : « elle était pleine de chagrin et de souci x> pour « elle (en) fut
chagrinée et ennuyée ».
(2) Robert a-t-il mal entendu, « cuintise » et substitué au vers i836 une
pensée difl'érente ? Ou bien a-t-il, pour une raison qui n'apparaît pas, voulu
éliminer ce vers et ajoutera l'exposition une idée nouvelle?
(3) Cette omission pourrait être due à l'embairas du traducteur qui
semble ne pas avoir compris « serjant ». ou avoir manqué de mot pour
traduire exactement ce terme (v. v. 1807 et i85i).
(4) V, note précédente.
(5) V. p. 19, n. 6.
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COMPARAISON DES TEXTBS 21
— 1867 S. et 1860-7 • Sentiments de Tristan.
— 187a : « Ë sa vie que tant le meine ».
— 1874 : « De jeûner et de veiller ».
— 1876 : Reprise du v. 1870.
M 1878 : « Ja ne leverad senz aïe ». S : puisque personne ne
voulait lui venir en aide io5 : 2 s. (1).
A 1880-4 ■ Deuil d'Isolde abrégé par S io5 : 3 s.
M 1889 s. : Au lieu du pluriel, qui comprend Isolde et Marc,
S emploie le singulier et désigne Marc io5 : 6 s. (a).
-h 189a : Le portier (3) veilla longtemps io5 :8 s.
M 1895 s, : Le portier dit à sa femme d'aller chercher du bois ;
S d'allumer du feu, afin qu'il pût se chauffer io5 : 10.
— 1900-a : Détails précisant les circonstances.
M 1908 : « (Trove s'esclavine) velue ». S : (touche son manteau)
qui était humide de froid io5 : la s. (4).
M i9o7-a8 : Dans le poème français la femme du portier va appe-
ler son mari, qui, muni d'une chandelle, découvre
Tristan. En S c'est à la femme que Tristan dit sur-le-
champ son nom. Le portier vient ensuite le chercher.
Le récit de S est plus court io5 : 14-18 (5).
— i9a9-3a : Le portier transmet à Isolde le message de Tristan (6).
M 1939 : « Jal saliez vus tant amer ». S : car je l'aime à jamais
io5 : 24 (7).
— i94o-4 : Isolde tente de fléchir Brangain en faveur de Tristan.
— 1948-61 : Brangain motive son refus d'aller chercher Tristan. Elle
invoque surtout comme raison les reproches qu'Isolde
lui a adressés auparavant et que S a supprimés (8).
(i) Ici encore la modiflcalion est amenée par une erreur,
(a) Cette altération décèle un souciée clarté.
(3) S n'emploie pas le mot « portier » mais se sert d'une périphrase. 11
semble que la chose et le mot soient inconnus à Robert, qui ne rend pas non
plus le terme « loge » (1894, 1974), mais se sert d'expressions générales.
(4) Robert a-t-il mal compris le mot « velue » ?
(5) On devine aisément que le traducteur a tendu ici à Tabréviation, non
sans nuire à la clarté et à l'effet.
(6) Cette lacune compromet rintelligence du récit de 5. On ne sait com-
ment Isolde est informée du séjour de Tristan chez le portier. Aurions-nous
affaire à une coupure d*un copiste négligent?
(7) Modiiication due à une erreur d'interprétation.
(8) V. v. 1399-1614 et les rimes 1696 s. — 1953 s.
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SQ LES FRAGMENTS DE THOMAS ET LA SAGA
M 1962 : Brangain se plaint qu'Isolde Fait fait honnir par
Kaherdin. En S elle dit que Tristan l'a vilainement
trompée io5 : 27.
M 1965 : « Iço que par curuz vus diz ». iS : ni me quereller, ni
me faire des reproches io5 : 28 (i).
— 1969 s. : « Car ja mais haitez ne serra — Se il a vus parlé
nen a ».
— 1975-7 : Description de l'aspect de Tristan.
-h 1984 : Brangain fait savoir à Tristan les motifs de son mécon-
tentement io5 : 34 s.
— 1998-2057 : Tristan et Kaherdin retournent en Bretagne, d'où
un message d'Isolde rappelle Tristan, qui avec son
ami revient en Cornouailles (2).
— 2059 s. : Tristan et Kaherdin se rendent en Angleterre (3).
— 2061-4 • Nature du déguisement de Tristan et de son ami. Leur
arrivée à la cour. S se borne à dire qu'ils se dégui-
sèrent 106 : 7.
A 2070-7 : Ënumération des jeux plus complète dans le poème
français 106 : 11 (4).
— 207a : Ce vers est repris plus loin, v. 2078.
— ao8o : « Venqui les altres par engin ».
M 2087 : « En grant aventure se mistrent ». S : ils prirent part
aux jeux 106 : 17 (5).
+ 2087 : Tristan et Kaherdin avaient la pratique des armes et
firent un mauvais parti aux autres 106 : 18.
— 2092-4 : Kaherdin tient rengagement qu'il a pris de se dis-
culper (6).
(i) L'excuse dlsolde devient un reprcxîhe, sans doute par erreur.
(a) Ce passage recèle des traits ob^urs ou peu cohérents : connaissance
attribuée à Isolde de Bretagne de Tamour de Tristan pour Tautre Isoide,
présence inattendue d'un neveu de Tristan, inutile motif du cilice, puisque
la reine Isolde s'est réconciliée avec Tristan, oubli de raccomplissement
de la promesse faite par Tristan de disculper Kaherdin. On ne peut croire
cependant que ce soient ces raisons qui ont déterminé Robert à la coupure
que présente la Saga.
(3) Suppression causée par la divergence précédente.
(4) Il est surprenant que Robert ait signalé le saut wai^elois /Valejrs/, qu'il
confond d'ailleurs avec le saut walois du vers précédent.
(5) Probablement erreur de Robert.
(6) Cette suppression est la conséquence de la coupure 1998-2057 .
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COMPARAISON DES TEXTES a3
M Qioi-4 : Légère divergence dans les détails de la fuite de Tristan
et de Kaherdin io6 : a3 s.
+ aio4 : Tristan et son ami tuent beaucoup de chevaliers
cornouaillais. Ils s'embarquent, larguent leurs voiles
et cinglent vers la haute mer 1 06 : ^^-^6,
— 2107-56: Thomas expose les principes d'après lesquels il a écrit
son récit. Il cite son autorité et critique un trait
d'autres conteurs.
— 2171 s. : « Le jur i aveient déduit — De l'ennui qu'il orent la
nuit ».
— 2175 s. : « Avant furent lur cumpaingnun : — Nen i aveit se
eus deus nun ».
— a 177 : « La Blanche Lande traversèrent ».
+ ai8i : Ils furent surpris, se demandant où il allait si vite.
106: 35 s.
— 2ii8a-4 et ai86 s. : Description de l'armure de Tristan le Nain.
4- 2193 s. : Caractère courtois des salutations échangées 107 : 2 s.
— Q199 : Surnom de Tristan : FAmerus.
M aîio3-6 : Tristan dit qui il est. En S Tristan découvre au cheva-
lier étranger, de façon énigmatique, qu'il est auprès
de lui (de Tristan) 107 : 7 s. (i)
— aaio : « E main dreit sur la mer d'Espaine ».
+ aaio : C'est à tort, dit le chevalier étranger, qu'on m'appelle
le Nain, car je suis un homme de taille 107 : 11.
M aaii : « Castel i oi e bêle amie ». S a remplacé « bêle amie »
par « frû » (épouse) 107 : 12.
— 22i5-8 : C'est Estult l'Orgillius Castel Fer qui a ravi l'amie du
Nain. Il la détient dans son château.
M 2223 : « N'en puis senz li aveir confort ». S : si quelqu'un
ne vient à mon secours 107 : i4 s.
— 2224-6 : Deuil du Nain au sujet de la perte de son amie.
— 2227-9 : Proverbe mis dans la bouche du Nain.
— 2248-88 : Le Nain, mécontent de ce que Tristan diffère l'expédi-
tion, lui adresse des reproches. Tristan revient sur sa
résolution et se met en route incontinent. En S le Nain
(1) C'est le vers : a Ne vus estut avant aler » qui parait avoir donné lieu
à la méprise.
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^4 LK8 FRAGMENTS DB THOMAS ET LA SA G A
passe la nuit dans le château de Tristan et l'expédition
a lieu le lendemain.
Tr aagô s. : « En Turaille d'un bruil descendent, — Aventures ilqc
attendent ». S 107 : 26 s. (i).
M 2298 : « Ses (six) frères ot a chevalei's ». S : il avait sept
jfrères 107 : a5. (2)
— 2802 : « Par le bruillet cil s'embuscherent ».
+ 2802 : C'est à trois heures après midi que se produit Fattaque
des deux frères d'Estult 107 : 27 s. De plus, les deux
frères ne venaient pas d'un tournoi selon S, mais sor-
tirent du château pour assaillir les étrangers (23oi. S
107 : 28) (3).
+ 2*307 : Ceux du château s'armèrent à la hâte 107 : 82.
— 2811 s. : « Cil furent mult bon chevalier, — De porter lur
armes manier ».
Tr et + 2816 : Les sept frères fnrent tués et avec eux tous les
hommes de leur suite, qui étaient plus de cent 107 :
348.(4).
— 2824 S. : Répétition de 2817-20.
— 2828 : Reprise de 2826 s.
— 2887 s. : Remèdes employés pom* guérir Tristan. (Cf. aussi le
mot « emplastre », au v. 2885, disparu en S).
— 28421-4 • Desciiption des effets du venin.
M 285i : ... si Isolde le savait malade. iS : ... si Isolde pouvait
venir 108 : 9.
— 2854-6 : Causes pour lesquelles Tristan ne peut aller en Cor-
nouailles.
— 2857-68 : Isolde non plus ne peut se joindre à Tristan. Souf-
frances et plaintes du blessé.
— 2865 : « Descovrir lui volt la dolur ».
— 2866 s. : AfTection mutuelle de Tristan et Kaherdin.
(i) De plus S a supprimé : « En Taraille d'un bruil ».
(2) Robert a dû commettre une erreur, car plus loin il dit que Tristan et
son compagnon tuèrent les sept frères, c'est-à-dire Orgillius et ses six frères
107 : 34.
(3) Il est probable que, comme le présume M. Bédier, le texte français
offre une lacune après le vers 23o6.
(4) La première partie de la phrase est transposée (se trouve chez Thomas
au V. a3a3) et la seconde est une addition.
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COMPARAISON DBS TRXTBS il5
— 0367-70 : Tous sont éloignés de la chambre du malade.
— a373 : « S'il le secle vule gnerpir ».
M 2875 : « Mult par en est en grant eflfrei ». S : et comme elle
voulait savoir pourquoi tous deux tenaient conseil
108 : 12 s.
-h 0887 : Tristan et Kaherdin rappellent leurs nombreuses
prouesses 108 : 17 s.
M aSga : (Ils ont grand deuil) « Quant si deit partir lur amur ».
S : de se quitter 108 : 19 s. (i),
— S1395-400 : Tristran dit qu'il n*a en Bretagne ni ami ni parent,
sauf Kaherdin (q).
M a4ïo : « . . . E, se le sei'ist, le vuleir ». S : ... et les connais-
sances nécessaires 108 «q5.
— 34^3-5 et ^419-35 : Répétition d'idées exprimées 2408-10.
+ 04^5 ' Mieux que personne Isolde s'entend aux remèdes et
aux choses courtoises qui conviennent à une femme
108 : 27-29.
— 2416-8 : Tristan ne connaît personne qui lui puisse servir de
messager,
-f- 2429 : Il n'est pas d'hommes en qui j'aie autant de confiance
qu'en vous, ni de femme que j'aime comme elle, et elle
a fait pour moi plus que personne 108 : 3o-32.
M 2434 : « Si pur mei empernez la veie ». S : agissez selon mes
prières et mes espérances 108 : 34 (3).
— 2439 s. : Sentiments de Kaherdin.
A et + 2443-54 : Kaherdin promet d'affronter tous les périls pour
servir son ami. S : (il remplira sa mission) si Dieu lui
permet de l'exécuter 108 : 87 s.
Tr 2457 s. : Tristan remet l'anneau à Kaherdin avant de lui con-
seiller de se déguiser en marchand. En S Tordre est
renversé 109 : i s.
M 2459-61 : Discours direct dans le texte français, indirect en S
et suppression de 2461 en S 109 : i s.
(i) Sans doate négligence du traducteur.
(2) Contradiction avec le vers 4^. Dans le passage 2ii3i ss. Thomas admet
aussi que Kurvenal est auprès de Tristan en Bretagne. Il n*est pas impos-
sible que cette contradiction ait frappé Robert.
(3) Sommes-nous en présence d'une erreur ou d'une altération voulue ?
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26 LES FRAGMENTS DE THOMAS EU UL SAGA
Tr aSjS : Le discours de Tristan est interrompu dans la Saga
par l'indication des préparatifs de voyage de Kaher-
din 109 : 6 s. (i).
A 24^7-80 : Tristan demande à Kaherdin de saluer Isolde. Le
discours direct du texte français devient indirect en
S 109 :8 s.
— 2481 526 : Evocation des souvenirs de la vie amoureuse de
Tristan.
Tr et A 2527-41 : Raisons pour lesquelles Isolde doit venir au
secours de Tristan (2).
— 2542-9 : Tristan donne mission à Kaherdin de saluer Brangain
et se dit près de mourir.
— 2549-60 : Aussi demande-t-il à Kaherdin d'accélérer son voyage,
lui fixant un délai de quarante jours. Il lui recom-
mande de ne rien dire à sa sœur et de présenter
Isolde au retour comme une femme médecin (3).
Tr 256i-8 : Motif des deux voiles, présenté par S plus loin, au
moment du mensonge d'Isolde de Bretagne m : 9-1 1.
— 2569-11 : Tristan finit son discours en recommandant Kaherdin
à Dieu.
— 2572 s. : Attendrissement des deux amis.
— 2577-94 : Détails du départ de Kaherdin (4), marchandises em-
portées, description de la traversée. S n'a rendu que
le V. 2578.
— 2595-605 : Les femmes sont excessives dans Tamour comme dans
la haine.
— 2606 s. : Le poète ne veut pas exprimer d'opinion personnelle.
— 26i3-6 : Irritation d'Isolde de Bretagne.
— 2619-38: Pensées de vengeance d'Isolde de Bretagne. Ses faux
semblants à l'égard de Tristan.
(1) n semble que le traducteur ait voulu arrêter le discours de Tristan à
Tendroit où il mentionne les préparatifs de Kaherdin, puis que, s*étant
ravisé, il soit revenu ensuite aux dernières recommandations de Tristan.
La disposition du texte de la Saga témoigne en tout cas de la corruption de
tout le passage.
(2) Cette donnée paraît percer plus haut en S 109 : 4-6.
(S) Sur les femmes médecins et les fées guérisseuses v. Gottfried : Tristan^
1275 s., E. Martin : Giidrun, note à la str. 529, San Marte : Arthur-Sag'e,
p. 20, Hartmann d'Aue : Erec 5i3i ss., Iwein 3423 ss.
(4) Sur la transposition adectant le v. 25^5 cf. plus haut, n. i.
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COMPARAISON DES TEXTES 2^
M a64i s. : « De si la qu'il vent à la terre — U vait pur la reïne
querre ». S : en Angleterre 109 : i3.
— 2643-8 : Détails de Farnvée de Kaherdin à Londres (i).
— a65i-63 : Description de Londres.
— 2669 s. : « E une cupe ben ovree : — Entaillée est e neelee ».
Tr et M 2671 : Kaherdin donne la coupe à Marc. S (plus loin) :
Kaherdin fit trois présents à Marc 109 : 210.
+ 2671 : Kaherdin se rendit au palais du roi 109 : i5.
— 2677-80 : Précision de détails au sujet de la « paix » donnée par
Marc à Kaherdin.
+ 2681 : Kaherdin salue la reine poliment et courtoisement
109: 21.
— 2682 : « De ses avers li volt mustrer ».
M 2683-94 : Kaherdin fait présent à la reine d'une agrafe d'or fin,
tire de son doigt l'anneau donné par Tristan et com-
pare les deux objets. S : Kaherdin prit deux anneaux,
les montra à la reine (2), et lui dit de choisir celui qui
lui plairait 109 : 22 s.
M 2702 : « E quel aveir il en vult prendre ». S : elle ne voulait
pas accepter de présents 109 : 28 (3).
A 2707-58 : Kaherdin répète, en abrégeant un peu, ce que Tristan
lui a dit de mander à la reine. S résume en quelques
• mots 109 : 29-33.
— 2762-4 et 2775-80. Douleur dlsolde et de Brangain.
M 2771 s. : Isolde fonte à Brangain comment elle a appris la
blessure de Tristan. S : elle dit à Brangain que dans le
pays il n'y avait nul homme capable de guérir Tristan
109 : 37.
M 2781 s. : Isolde et Brangain prennent ensemble la décision du
départ d'Isolde. S : Brangain conseille à Isolde d*aller
en Bretagne 109 . 38 - iio : i.
— 2785 s. : « Pur le mal Tristan conseiller — E a sun grant bosing
aider ».
(i) Kaherdin laisse sa nef « en un port » dans la « bûche » de la Tamise
et gagne Londres sur son bateau.
(a) Robert n'a-t-il pas compris « aûçail »? D'autre part « i'altre » du v.
^690 donne matière à réflexion.
(3) Erreur du traducteur.
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aS LES FRAGMENTS DE THOMAS ET LA SAGA
— 2791 : . « Mult cuintement, par grant eûr ».
— 2793 : « Qui desurla Tamise esteit ».
— 2794-801 : Kaherdin et les deux femmes prennent un bateau
pour accéder à la grande nef (i).
— 28o3-io: Traversée des voyageurs et énumération des pays
qu'ils ont successivement en vue .
-h 2812 : Ils s'imaginaient que les choses se passeraient autre-
ment qu'il n'advint (iio : 6) (2).
+ 2812 : Revenons maintenant à Tristan S iio ; 7.
M 2815-7 • Inutilité des efforts de Tristan pour obtenir le soula-
gement de son mal. S : personne dans le pays ne pou-
vant le secourir/ 1 10 : 9 (3).
— 2818-25 : Désir de Tristan de voir arriver Isolde.
— 2828 : « Altre désir al quer nel tent ».
— 283o-2 : « ... — Sun lit faire juste la mer — Pur atendre e veeir
la nef — Coment el sigle e a quel tref » (4).
+ 2832 : Quand il ne se fiait pas à d'autres 1 10 : 11 s. (5).
— 2833-6 : Variation et développement de la pensée exprimée au
V. 2828.
M aS37 : « Quanqu'ad el mund ad mis a nient ( — Se la reïne a
a lui ne vient) ». S : il ne désire ni manger, ni boire,
ni autre chose no : 12 s.
— 2839-53 : Craintes et impatience de Tristan.
M 2854-8 : Appel de Thomas à l'attention et à la sensibilité du
lecteur. S : il (Tristan) entendit conter un triste évé-
nement 110 : 14 (6).
— 2862 s. : « Eissi que la terre unt veûe, — Balt sunt e siglent
leement ».
(i) C4ette suppression est la conséquence d*une divergence d*exposition
antérieure. (V. p. 27, n. i).
(2) On ne peut guère croire à un contresens de 6\ le vers 2812 paraissant
traduit 110 : 5. Pourtant Robert se garde de ce genre d'additions et le passage
reste suspect.
(3) Cette idée est chère à Robert. V. plus haut 2771 s. et 5. 109 : 87.
(4) Les vers 2880 est une précision de détail. La suppression du vers
2832 est la conséquence de la transposition signalée sous 2661-8. Robert
n*ayant pas encore parlé du molif des deux voiles ne peut en tirer parti ici.
(5) Peut-être addition, peut-être inintelligence des v. 2839 s.
(6) La méprise est si grossière qu'on peut se demander s'il n'y a pas ici
erreur de copiste et si « mâtti » est bien le mot employé par Robert ? Une
légère correction remettrait les choses au p oint.
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COMPARAISON DES TEXTES ÛQ
— 2864-86 : Description de la tempête.
Tr 2876-80 : La barque mise et oubliée à la mer est brisée par les
vagues. Le trait se trouve plus loin en S, en regard
duv. 2989, où Robert est contraint d'expliquer la dis-
parition de la barque no : 29 s.
A 2887-910: Plaintes d'Isolde, dont il ne reste presque rien en S
no : 17-22.
— 291 1-66 : Suite des plaintes d'Isolde que S se borne à indiquer
no: 23 (i).
+ 2966 : Les matelots redoutaient de périr dans la tempête
no : 23 s.
M 2967 s. : « Itant cum dure la turmente, — Ysolt se plaint, si se
démente ». S : Isolde était plus affligée pour Tristan
que pour elle-même no : 25 s.
M 2969 : La tempête dure cinq jours ; en S dix jours no : 26.
M 2972 : « Le sigle blanc unt amunt trait ». S : ils hissèrent
leurs voiles no : 27 s. (2).
— 2975-82 : Kaherdin fait hisser très haut la voile blanche, car ce
jour est le dernier du délai fixé par Tristan.
— 2985-8 : « ...Ëissi qu'il ne poent sigler. — Mult suef e pleine est
la mer ». La nef vogue au gré des flots.
M 2997-3oo3 : Isolde est affligée. « A poi ne muert de sun désir ».
S : elle perd presque l'esprit no : 3i s.
— 3ooi s. : Terre désirent en la nef, — Mais il lur vente trop
suef (3).
— 3oo3 : Variation de 2997 ss.
— 3009 : « Plure des oiis, sun cors detuert ».
M 3oio : « A poi que dei désir ne muert ». S : il en perd pres-
que Tesprit no : 35 (4).
— 3oi7 s. : « Nequident jo Tai si veiie, — Que pur la sue l'ai
conue ».
-h 3o2i : Comme s'il (Tristan) était guéri m : 3.
(i) Il est même possible que dans cette ligne S ait simplement traduit
le y. 2968. Cependant la première supposition est plus vraisemblable, le
V. 3968 paraissant avoir Inspiré la phrase 118: :t5 s.
(2) Cette altération, comme la suppression qui suit, est une nouvelle
conséquence de la transposition notée aux v. 256i-8.
(3) Le vers 3ooi est mis en opposition au v. 3oo4.
(4) Cf. 299;-38o3.
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3o LES FRAGMENTS DE THOMAS VT LA SAGA
Tr 3oa8 : Robert est foi'cé d'expliquer ici le thème des deux
voiles, omis au passage correspondant à a56i-8.' S
111:9-11.
M 3o3a : « Deus sait Ysolt et mei ». S : vous me haïssez Isolde
111 : i5.
M 3o34 : « Pur vostre amur m'estuet murrir ». S : je meurs par
Yotre faute m : 16.
M 3o38-4o : Vous aurez grand deuil de ma mort et cela m'est une
consolation. S : j'ai grand deuil et souci de ma maladie
111:17(1).
— 3o48 : « Puis le cuchent sur un samit».
M 3o57 : « Pur quei il fiini tel soneîz ». S : ou quel message
ils avaient reçu 1 1 1 : a6 s. (2).
— 3o64-7 : Eloge de Tristan et cause de sa mort.
+ 3082 : Le texte se contente de dire : « Pur lui prie pituse-
ment » ; S contient une longue prière d'isolde m :
35-112:8.
+ 3082 : Je vous ai beaucoup aimé iia : 9.
•» 3087-113 : Lamentations dlsolde. S déclare qulsolde fit un
long discours 112 : 11 s.
— 3120 : « Pur la dolur <Je sun ami ».
M 3iî2T : « Tristrans murut pur sun désir ». S : Tristan mourut
si vite parce qu'il croyait qu'Isolde Tavait oublié
112 : 14 s.
— 3i23 s. : « Tristrans murut pur sue amur. — E la bêle Ysolt pur
tendrur ».
+ 3ia4 • Merveille des arbres entrelacés (3).
— 3 125-44 • Thomas prend congé du lecteur.
(i) Cette altération et les deux précédentes sont évidemment la consé-
quence d'une méprise.
(2) On ne peut guère se tromper en croyant à un contresens de Robert.
(3) Il est possible que ce motif soit emprunté à Thomas (v. Bédier, p. 4i6).
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II
Caractère de la traduction Scandinave
La comparaison qui vient d'être faite conduit à un premier
résultat. Elle démontre que la Saga est la traduction du poème de
Thomas dont les fragments nous ont été conservés, et que le texte
que Robert a eu sous les yeux est celui qui est représenté par les
manuscrits connus aujourd'hui ou une copie qui en différait fort
peu. Le plus souvent, en effet, la Saga s'adapte exactement à ce
texte et reproduit, à part les altérations dont nous allons examiner
rétendue et le sens, non seulement les faits, mais aussi le ton du
récit.
Même lorsqu'il est en désaccord avec son original, Robert
laisse voir qu'il Fa devant lui. Ainsi il s'abstient parfois de
reproduire tout ou partie des monologues et dialogues de Thomas,
surtout de ceux où l'auteur français décrit des sentiments ou émo-
tions ; mais en les supprimant ou en les abrégeant il certifie sou-
vent qu'ils existent ou ont plus d'ampleur dans sa source. Voici
quelques-uns de ces témoignages.
lo « Elle accabla la reine de reproches... » S io3 : 20 s.
Ces reproches se trouvent tout au long dans le texte français
(v. iî290-i336) (I).
oP « Elle accuse Tristan en termes amers.... » S io3 : 33-36.
Indice d'un monologue qui se trouve dans la source (v. i353-98).
(i) J'espère n'avoir laissé échapper aucune erreur de chiffre dans les
nombreuses citations qui vont suivre. Cependant, comme ce chapitre et le
précédent étaient écrits avant l'apparition de Tédition de M. Bédier et que
j'ai dû remanier toutes mes références pour les adapter à cette publication,
je n'oserais affirmer qu'aucune inexactitude n'a été évitée.
Les passages cités sont presque tous signalés au chapitre précédent.
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3a LES FRAGMENTS DE THOMAS ET LA SAGA
3° «Tristan le pria en un long discours d'aller en hâte.. . »
S 109 : 7 s. Ce « long discours » se rencontre à Tendroit corres-
pondant du poème de Thomas (v. 2467-571).
4® « Puis il' lui fit part en quelques mots du message qu'il
devait porter ». S 109 : 3i-33. Le message est énoncé en discours
direct et développé dans Toriginal (v. 2707-58).
50 « C'est de cette façon et par d'autres paroles semblables
qulsolde se lamentait ». S 110 : a3. Les lamentations dlsolde
sont présentées en effet dans le poème français (v. 2911-66).
6^ « Elle dit encore d'autres choses rappelant leur amour, leur
vie et leur séparation » S iia : 11 s. Le discoui*s dlsolde, que
laissent supposer ces paroles, ne fait pas défaut dans le texte de
Thomas (v. 3087- ii3).
Ce n'est pas là le seul, ni le plus important des enseignements
fournis par notre comparaison.
lo Suppressions. — On constate en premier lieu que Robert
a notablement abrégé son original, et c'est avec raison que M.
Novati l'appelle une « epitomatore ». Mais il n'a pas abrégé sans
méthode. Ses suppressions ont un caractère particulier et qu'il
convient d'apprécier.
En général il laisse intacts les faits de l'action. A part trois
coupures, qui ne sont peut-être pas toutes imputables à Robert
(1615-1732, 1998-2057, 2248-88), à part aussi quelques cas où le
texte français présente de l'obscurité ou est suspect d'altération
(1216-64, 2395-400) et d'autres où une déviation d'exposition est la
conséquence d'ime divergence antérieure (2092-4* 2794-801, 2832,
2975-82), on ne le surprend que rarement élaguant les données de
l'original (1615-1752 (i), 1929-32, 2549-60) ou l'abrégeant (1907-
28) (2), même lorsqu'il s'agit de faits secondaires (16, 1 791-5,
2367-70). Les cas les plus fréquents sont le rejet de traits sans
importance, soit des indications de noms de lieux et de personnes
(713 s., 716, 2177, 2199, 2210, 22i5-8, 2643, 2648, 265i (3), 2793,
28o3-io), soit des détails, habituellement peu nécessaires ou faciles
à suppléer, d'une action ou d'une situation (^55-60, 790,1146 s.,
(1) Sur la raison de cette élimination, v. p. 19, n. i.
(a) V. p. 21, n. 5.
(3) Ces trois cas sont la conséquence de la suppression de tout un passage.
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CARACTÂRE DE LA TRADUCTION SCANDINAVE 33
ii5î2s., ii56s., 1161 S., ii63, 1773-7, 1787 S., 1798 S., 1802, i8a5s.,
1839 s., 1873, 1874, 1900-a, 1940-4» ao8o, 2171 s., 2175 s., 2295,
23o2, 23ii s., 2337 s., 2357-63, 2373. 2416-8. 2461,2^67-80,2569-
II, 2643^, 2677-80, 2682, 2785 s., 283o s., 2862 s., 2985-8, 3009,
3017 s., 3o48, 3064-7), soit enfin des éléments ou développements
dune description (1976-7, 2061-4, 2342-4, 2577-94, 265i-63, 2791-13,
2864-86).
On conçoit aisément que le traducteur ait omis des détails de
mœurs qui lui étaient inconnus ou qu'il jugeait sans intérêt. Ainsi
il rejette Ténumération de jeux chevaleresques, des pièces d une
armure, d'objets de luxe. Ces suppressions sont cependant peu
nombreuses (43o-3 (i), 835-46, 2070-7, 2182-4 ^t 2186 s., 258i-5,
2669 s.).
Il est non moins naturel que Robert, qui n est qu'un truche-
ment^ n'ait pas pris à son compte les passages où Thomas inter-
vient directement dans le récit, où il expose sa conception du
sujet ou entame un colloque avec le lecteur (i2oi-3, 2107-66, 2606 s.,
2854-8(?), 3125-44).
Si le rédacteur de la Saga s'est rarement abstenu de repro-
duire les réflexions de Thomas au sujet d'un fait ou d'une situa-
tion (6) aussi bien que d'utiles explications (2354-6, 2367-10), on
constate qu'il n'a pas toujours respecté les pensées générales et
les maximes ou leur développement (285-356, 2227-9, 2595-6o5).
Mais c'est à l'égard de deux points essentiels surtout que Robert
s'est montré abréviateur violent et méthodique. En premier lieu
il n'a presque rien laissé subsister des études psychologiques, qui
sont une part importante de l'originalité et des mérites de Thomas.
Soit dans le récit, soit dans les monologues, soit dans les dialo-
gues, il a le plus souvent efl'acé toute trace des peintures morales.
On ne retrouve pas dans la Saga les passages suivants du poème
français, où sont exposés ou développés un sentiment simple, une
disposition d'àme ou d'esprit, la raison d'une action (49 s., 237,
469 s., 47i-5> 669 s., 927 s., 941-4» 94^^, 973-90, 995-ioia, loii-
91, 1753-63, i8i5s., 1827-9, 1857 s. et 1860-7, 1940-4, 1948-61, 1969 s.,
2224-6, 2357-63, 2366 s., 2439 a., 2467-526, 2527-41, 2542 9, 2572 s.,
2613-6, 2619-38, 2762-4 et 2775-80, 2818-25, 2828, 3i2o, 3i23 s.).
(i) Robert déclare lui-même qu'il s'agit de coutumes étraagères (v. Kôl-
bing: Tristrams Saga, p. 211).
Univ. de lAlle. Tr, et Mém, Dr.-Lettres. Fasc. 5. 3.
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34 LBS FRAGMENTS DE THOMAS ET LA SAGÀ
A plus forte raison Robert a-t-il supprimé des analyses de
sentiments complexes ou en conflit (53-234, 357-4i8, 479^^»
et 485-640, 1399.1614, 2839-53).
Dans plusieurs cas il a, nous le constatons plus haut, fourni
un bref résumé ou une simple indication du passage supprimé
(1290-1336. S io3 : 20 s., 1353-98. S io3 : 33-36, 1615.1732 (?) Sio3:
36-38, 1880-4. S io5 :3s., 2467-571. S 109 :7s., 2707-58. S 109 : 3i-
33, 2887-966. S iio : 17-23, 3087-113. .S 112 : II s.) (i).
La seconde catégorie de suppressions importantes aflecte les
répétitions de Thomas. Le poète français est diffus. 11 se plaît à
reprendre la même pensée sous une forme presque identique, à
exécuter des variations sur un thème donné. 11 lui arrive même de
refaire le récit d'actions qu'il a contées auparavant.
Robert, à qui importait la concision, a souvent retranché les
redites et variations de Thomas (2) (25i-84, 649-65, 739-41, 8i5-22,
893-902, 931 s., 1092-1 123, 1124-34, 1849 s., 1876, 2072, 2324 s., 2328,
24i3-5 et 2419-25, 2833-6, 3oo3). Il a de même élagué ou abrégé les
répétitions de faits du récit (2481-526, 2707-58).
Ecrivant en prose et soucieux avant tout de l'action, Robert
a négligé les effets de style recherchés par Thomas. S'il a respecté
les comparaisons (v. cependant 889-92), il a presque toujours
négligé les antithèses (ex. 921 s., 3ooi s.), les jeux de mots (ex.
2467-80), les allitérations (3),rabondaïice verbale (ex. 237), etc. (4).
2° Additions. — Il est arrivé quelquefois à Robert d'ajouter à
(1) Cette constatation est d'un grand prix. Elle permet d'affirmer que,
dans la partie de la traduction où l'original fait défaut, un aperçu sommaire
ou une allusion de la Saga tiennent la place d'un développement de Thomas.
(2) il en a cependant laissé subsister une certaine quantité et nous verrons
que Gottfried a été plus impitoyable que lui (v. 4' partie, ch. IV, sous
Concision).
(3) Quelques allitérations se trouvent bien dans la Saga (v. O. Brenner :
Anz, f. (L A Itert, 5, p. 4^9) > niais elles donnent Timpressicm d'une rencontre
plutôt que celle d'une recherche d'eHet.
(4) L'addition des coupures de Robert fournit un total de 2000 vers environ
sur 3i44> soit à peu près les deux tiers. M. Bédier estime à la moitié du
poème la valeur des suppressions du traducteur norwégien (Spécimen d'un
essai de reconstruction conjecturale du Tristan de Thomas. Feslgabe fur
Suchier, Halle, 1900, p. 75). Mais comme la Saga a surtout retranché les
passages psychologiques et que ceux-ci abondent dans la dernière partie du
poème la conjecture de M. Bédier doit, en lin de compte, être bien près de
la vérité.
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CARACTÈRE DE LA TRADUCTION SCANDINAVE 35
son texte. Mais ces additions, peu nombreuses, sont aussi peu
importantes et ne témoignent que rarement d'un dessein suivi. On
ne démêle les effets d'une méthode ou du caractère de Robert
que dans les trois cas suivants.
Il a tenté par une brève explication ou une touche nouvelle
de donner à son texte plus de clarté ou d'énergie (35.6*82 : i5 s.,
701. S 85 : II, 796. 5 86: 10 s., 88a. 5 87 : 7,1147. S g5 : i4, 1178.
595 : 25, 1191. 595 : 32 s., 1809.5104:16s., i844*'S io4 : 3o, 1892.
S io5 : 8 s., 1984. S io5 : 34 s., 2087. S 106 : 18, 2210. S 107 : 11,
23o2. S 107 : 27 s., 2307. S 107 : 32, 24i5. S 108 : 27-29, 2429. S
108 : 3o.32, 2812. S iio : 7, 2832 (?) S iio : 11 s.).
Il a fait une manifestation religieuse (36. 5 82 : 16 s., 2443-54*
S 108 : 38, 3082. 5 III : 35-ii2 : 8) ou loyaliste (796. 5 86 : 10 s.).
Enfin, il lui est arrivé d'accentuer la courtoisie de Thomas et
d'insister sur les détails relatifs à la bienséance (2193 s. S 107 :2s.,
2681. S 109 : 21). Une seule fois, il a développé une maxime de
son texte (810. 5 86 : 18 s.)
Fort rarement, Robert a ajouté des détails d'exposition et des
traits matériels à son original, et encore sont-ils presque insigni-
fiants (719. S 85 : 16, 849. S 86 : 28 s., 914. S 87 : 16, 917. S 87 : 18,
1763. S io3 : 38, 1809. S io4 : 17 s., (i) 2104. S 106 : 24-26, 2387. S
108: 17 s., 2671. 5 109: i5, 2966. 5 1 10 : 23 s., 3o2i. S m : 3,
3082.S 112 : 9).
Ne rentrent pas dans les cas qui viennent d'être examinés : une
comparaison (1282. S io3 : 18), une pensée banale (482. 5 84 : 3o
s.), de rares indications relatives aux sentiments des personnages
(789.S 86 : 7 s., 991, S 95 : 4-7 (?) 2181. 5 106 : 35 s.), une idée inco-
hérente qui n'est peut-être pas de Robert (700. 5 85 : 9 s.), enfin
une anticipation de récit surprenante (2812. S 1 10 : 6) (2).
30 Modifications. — La comparaison du poème français et de
la Saga met en évidence le désir de Robert de respecter la physio-
nomie de son original (3). Ses modifications sont en petit nombre
et de peu de valeur.
Parfois on aperçoit un motif à ses altérations. C'est un trait
(i) V. p. 19, n. 6.
(a) V. p. 28, n. a.
(3) On comprendra que je n*aie pas signale les inexactitudes de traduction
légères et ne compromettant pas le sens.
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36 LES FRAGMENTS DE THOMAS ET La SÀGA
courtois, ou religieux, ou moral, qui apparaît (906 s. ^87 : la (i),
ii38. S 95 : 10, 2211. S 107 : 12), une différence de mœurs qui est
notée (435 s. S 84 : 16) (2), une donnée qui a été exagérée, ou a pris
une forme plus matérielle (1817 s. S io4 : 21, 2837. S iio : 12 s.),
une simplification du texte (1827-9. S 104 : 24, 1907-28. S io5 : i4-
18, 2641 s. S 109-13), une généralisation à la place d'un détail
précis (1844* S io4 : 3o), ou inversement (2837. S iio : 12 s.), une
divergence née d'une suppression ou modification antérieure (969-
72. /S 95 : I s., 1854.S 104 : 34, 2816-7. /Si 10 : 9, 2972. S 1 10 : 27 s.).
Le plus souvent l'altération est imputable à une obscurité du
texte, un souci de clarté (3), une négligence, une erreur de lecture
ou un contresens (47 s. S 82 : 23, 244- S 84 : 5, 44^- S 84 : 191 64i-3.
584 : 3i-33, 684-93. S 85 : 1-4; 726. S 85 : 21, 772 s. S 85 : 37 s.,
823 s. 586 : 21 s., 874-6. 5 87 : 3 s., 904.5 87 : 11, 929 s. 5 87 : 21s.,
ii65. 5 95 : 18 s., n8o. 5 96 : 25 s., ii83. 5 95 : 28, 1276. S
io3 : 14 s., i348. 5 io3 : 3o, 1783. 5 io4 : 7, i8o3. 5 io4 : i4» ^807.
5 104 : i5 s., i836. 5 104 : 26 s. (?), i85i. 5 104 : 33, 1878. 5 io5 :2s.,
1889 s. 5 io5 : 6 s., 1896 s., 5 io5 : lo, 1903. 5 io5 : 12 s.(?), 1939.
5 io5 : 24, 1962. 5 io5 : 27, 1966. 5 io5 : 28, 2087. ^ '^ • ^7»
22o3-6. 5 107 ; 7 s., 2223. 5 107 : i4s., 2298. 5 107 : 25, 2375.5 108 :
12 s., 2391. 5 108 : 19 s., 2410. 5 io8 : 25, 2434. 5 108 : 34 (?) (4),
2702. 5 109 : 28, 2854-8. 5 iio : i4 (?), 2997-3003. 5 iio : 3i s. et
3oio. 5iio: 35, 3o32. 5 m : i5, 3o34. 5 m : 16, '3o38-4o. 5 m :
17, 3067. 5 III : 26 s.).
La raison de l'altération reste cachée dans les cas suivants :
un nombre est changé (2671. 5 109 : 20, 2969. 5 1 10 : 26) ; le
discours indirect est devenu discours direct (1837 s. : 5 io4 : 27 s).
ou inversement (2459-61. 5 109 : i s. (5); une donnée ou un détail
du récit ont été transformés (i83i ss.5 104 : 25, 1847 s.5 io4 : 3i s.,
2101-4. 5 106 : 23 s., 23oi. 5 107 : 28, 235i. 5 108 : 9, 2683.94. 5
109 : 22 s., 2771 s. 5 109 : 37, 2781 s. 5 109 : 38-iio : i, 2967 s. 5
no : 25 s., 3i2i. 5 112 : 14 s.).
4*^ Transpositions. — Non seulement les transpositions de
(I) V. p. i5, n 3.
(a) Cf. aussi p. 21, n. 3.
(3) Le cas est très rare.
(4) Sur 2683.^, V. p. 27, n 2.
(5) V. d'autres cas p. 3i s.
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CARACTÈRE DK LA TRADUCTION SCANDINAVE Sj
Robert sont rares, mais elles portent sur des faits secondaires ; .
elles peuvent quelquefois s'expliquer (i) et, sauf celle qui est
relative au motif des deux voiles, n*aflfectent que des passages
rapprochés (459-61. S 84 : ao-aa, aagS s. S 107 : a6 s., a3i6. S 107 :
34, 345? s. S 109 : I s., îi5a7-4i* S 109 : 4-6» îa56i-8. S m : 9-11,
oSjS. S: 109 :6s, 2671. S 109 : ao, 2876-80. S iio : 29 s.).
L*examen comparatif du texte français et de la traduction
norvégienne autorise aux conclusions suivantes, qui valent — et
c'est là ce qui importe — pour la partie du poème où Foriginal
fait défaut.
10 Robert a traduit les fragments de Thomas, et, selon toute
vraisemblance, le poème entier de façon très fidèle pour ce qui
concerne les faits du récit (2).
2<* La Saga présente de nombreuses suppressions, mais ces
éliminations affectent les études psychologiques, les maximes, les
redites ou variations de la pensée et non, à l'exception de cas très
rares, les données de Faction.
3*» Robert ne s'est pas préoccupé de i*endre le coloris poétique
du récit et a négligé les artifices de style de Thomas.
4** Le roman norwégien n'oftre que de rares et maigres additions
au poème français.
50 Les altérations du traducteur, peu nombreuses, ont leur
origine, le plus souvent, dans un défaut d'intelligence du texte.
60 Robert ne s'est permis que de légères et peu nombreuses
transpositions.
n y aura lieu de tenir compte de ces observations lorsque,
Robert s'écartant de Gottfried, nous serons conduit à nous
demander si c'est la Saga ou le poème allemand qui reflète le
plus exactement l'œuvre de Thomas.
(i) Ainsi les transpositions du motif des deux voiles (a56i-8) et de la
barque brisée par les vagues (2876-80) sont dues au désir de Robert d'éliminer
ces traits. Au cours du récit, le traducteur s'est aperçu de T impossibilité de
les passer sous silence et les a mentionnés à ce moment.
(2) La concordance de Gottfried avec S, qui elle-même reproduit presque
exactement le fragpment de Gambri(^, ressortira de la comparaison des
passages conservés de Thomas et existant chez Gottfried (v. 2* partie).
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DEUXIEME PARTIE
LES FRAGMENTS DE THOMAS TRAITÉS PAR GOTTFRIED
MI
Fragment de Cambridge (Thomas i-5a : Gottfricd i8i3o-3i3).
(La scène du verger)
I
Comparaison des textes
G (i) — Par une chaude journée, à l'heure de midi, Isolde
donne Tordre de préparer un lit dans le verger. Elle envoie cher-
cher Tristan. On ferme les portes du jardin. Brangain fait le
guet. Survient le roi, qui demande où est Isolde. Au désespoir de
Brangain on indique à Marc le refuge de la reine (18130-99).
C — Enz es bras Yseut la reïne(2). G — wîp unde neven die vander
(Bien coidoient eslre a seûr. mit armen zuo ein ander
I H. geflohten nàhe und ange.
18199-201.
C — Conduit par le nain le roi arrive, espérant prendre les
amants en flagrant délit (3-6).
(1) On trouvera en regard les passages où rimitation est évidente. Les
divergences peu importantes sont mises entre parenthèses. Les passages
différents ayant quelque longueur sont analysés. Le fragment de Cambridge
est désigné par C.
(2) M. Bédier propose la correction « Entre ses bras tient la reïne ». Le
sens restant le même, peu importe pour nous l'une ou l'autre forme.
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4o
LES FRAGMENTS DE THOMAS TRAITES PAU GOTTFRIED
G — Tristan et Isolde reposent joue contre joue et étroitement
enlacés. On diraiJt un groupe coulé en airain ou en or (i8ao3-i5).
Quant il endormis les trouvèrent Tristan nnd diu kûnigln
7 . die sliefen harte suoze,
(i* ne weiz, nAch was unmuoze).
i8ai6-i8.
G — Marc est accablé à la vue de sa honte. Jusque là il avait
eu des doutes, mais aucune certitude. Ses soupçons étaient son
plus grand chagrin. Mieux eût valu pour lui rester dans le doute
que d'être assuré de son malheur (i 82 1 9-34).
(Li rois les voit, au naim a dit :
a Atendés moi chi un petit ;)
En cel palais la sus irai, sus gieng er swtgende dan ;
De mes barons i amerrai : stnen rAt und sine man
die nam er sunder dort hin.
(er huop ûf undc seitc in,
das ime gesaget wœre
vur ein wArez maere,
daz Tristan und diu kûnigln
bt ein ander solten stn,
daz si aile mit im gicngen dar)
und nœmen umbe si beidiu war,
und ob man s' alsô funde dA,
daz man im von in beiden sA
reht unde gerihte taete,
alsô daz lantreht hœte.
i8a35-48.
G — A peine le roi s était-il éloigné du lit (182 49-^0»
Verront com les a von trovez ;
Ardoir les frai, quant ierl provez.»
81 3.
Tristan s'esvella a itant.
Voit le roi, (mes ne fait senblant ;
Car el paies va il son pas.)
Tristan (se dreche) et dit : « A ! las !
Amie Yseut, car esvelliez :
Par cngien somes agaitiez !
sô daz erwachete ouch Tristan
und sach in von dem bette gAn.
« A », sprach er,(« waz habt ir getAn,
getriuwe Brangœne !
weiz got, Brangœne, ich waene,
diz slAfen gAt uns an den Itp.)
Isôt wachet, armez wlp I
wachet, herzekûnigln !
ich waene, wir verrAten sîn. »
(« verr Aten?»8prach si «hôrre, wie?»)
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FRAGMENT DE CAMBRIDGE : COMPARAISON DES TEXTES
4i
Li rois a ven quanque avon fait,
An palais a ses ornes vait ;
Fra nos, s'ilpaet , ensenble prendre^
Par jugement ardoir en cendre.
Je m'en voii aler, bêle amie ;
14-24.
C — On ne pouiTa faire la
(lacune de 3 vers) je vais en exil
Tel duel ai por la départie
Ja n'avrai hait jor de ma vie.
Ma doce dame, je vos pri
Ne me metés mie en obli :
En lolg de vos autant ni'amez
Comme vos de près fait avez !
(Je n*i os, dame, plus atendre ;)
Or me baisiés au congié prendre. »
De li baisier Yseut demore, (i)
Entent les dis et voit qu'il plore ;
Lerraent si oil, du cuer sospirc,
Tendrement dit : ce Amis, bel sire,
29-40.
« mîn hôrre der* stuont obe uns hie :
er sach uns beide, und ich sach in.
cr gét von uns iezuo dà hin,
(und weiz benamen aise wol,
sô daz ich ersterben sol :)
er wil ze disen dingen
helf unde geziuge bringen :
er wirbet unseren tôt.
herzefrouwe, schœne Isôt,
nu mûeze wir uns scheiden
18252-71.
preuve de votre faute. Pour moi
(25-28).
sô wsellîch, daz uns beiden
sô guotiu stale niemcr mê
ze frôuden widervert als ê.
(nu nemet in iuwcr sinne,
wie lûterlîche minnc
wir haben geleitet unze her,)
und seht, daz diu noch staete wer;
lât mich ûz iuwcrm herzen nihl!
(wan swaz dem minera geschiht,
dar ûz enkumet ir niemer :
Isôt diu muoz iemer
in Tristandes herzen sîn.)
nu sehet, herzefriundln,
daz mir fremde und verre
iemer hin z'iu gewerre !
vergezzet min durch keinc nôt.
dûze amte, bêle Isôt,
gebietet mir und kûsset mich ! »
Si trat cin lûtzel hinder sich,
siuftendc sprach si wider in :
« herr\
18372-92.
(i) 5 dit (82 : 17) : Dvaldist Isond i lengra lagi, qui est la traduction du
vers 37 de Thomas. En rendant le texte de Robert par leond çerweilte da
langer als er, Kôlbing impose à la rédaction norroise un non-sens qu*eUe ne
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42 LES FRAGMENTS DE THOMAS TRAITES PAR GOTTFRIED
C — Rappelez- vous ce jour de douleur. Je suis plus affligée
que jamais. 11 n'est plus de joie pour moi dès lors qu'il faut vous
quitter. Nos corps peuvent se séparer, mais Tamour ne s'échappera
pas de nous (4i-5o).
G — Nos cœurs et nos âmes sont si étroitement unis que l'oubli
entre nous est impossible. Pour moi, que vous soyez près ou loin,
il n'y aura en mon cœur que le seul Tristan, qui est mon corps et
ma vie. Prenez garde qu'aucune femme ne me sépare de vous;
conservons pures et constantes notre affection et notre foi (18292-
3io).
Nequedent cest anel prenez : und nemet hin diz vingerlln :
For m'amor, amis, le gardés ; daz lAt ein urkûnde sln
5i s. der triuwen unde der minne,
i83ii-i3.
Ici s'arrête le fragment français et par suite aussi la compa-
raison. Les concordances signalées ont démontré que la commu-
nauté d'origine de C et de Gottfried est indéniable. Ceci à la vérité
ne constitue pas encore ta preuve de l'imitation de C par le poète
allemand. On peut en effet prétendre, et c'est ce qu'a fait Kôlbing(T),
que Gottfried s'est trouvé en présence d'un texte contenant
déjà les modifications que nous rencontrons chez lui. Mais cette
opinion ne semble pas mériter créance pour diverses raisons,
r Les divergences constatées dans le texte allemand témoignent,
comme nous le montrerons, d'intelligence, de finesse d'esprit, de
sensibilité et de curiosité psychologique. Le remani^ur doué de
ces qualités poétiques n'eût pas été un vulgaire scribe, mais un
poète égal et à certains égards supérieur à Thomas. 2® Les modifi-
cations qui se présentent ici sont de même nature que celles que
nous aurons à apprécier plus loin à propos du fragment Sneyd \
(7%oma« 53-1 42. Gottfried 19424-552). C'est donc le même auteur
qui, dans les deux cas, a transformé un texte qu'il jugeait insuf-
fisant, en obéissant aux exigences de son sentiment poétique. On
conviendra qu'il faudrait un singulier hasard pour que le même
paraît pas contenir Isolde en effet ne peut pas demeurer là plus longtemps
que Tristan, à qui elle continue à parler et qui reste près d'elle. Dans la
pensée de 5, elle demeura là plus longtemps (qu'il n'est d'usage, qu'il ne
convient, c'est-à-dire assez longtemps),
(i) Tristrams Saga, p. GXLVII.
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FRAGMENT DE CAMBRIDGE : COMPARAISON DES TEXTES 4^
remanieur français de C ait aussi eu à remanier Sneyd ^ et que
Gottfried ait réussi à posséder la copie unique de ce scribe.
S'' En exposant Tétat d*ftme de Marc, Gottfried intervient personnel-
lement dans le récit : ez ist aber mîn wân (iSaîig). Il revendique
donc ici la propriété de cette addition au texte et fournit une
preuve de son originalité.
Il reste maintenant à examiner comment le poète allemand
s*est écarté du texte français.
Reprenons la suite des faits .
Dans les vers i8i3o-42, Gottfried indique les circonstances de
l'incident et motive la faute de la reine. La chaleur du jour (i) et
le feu d'amour embrasent Isolde àTenvi. Elle prétend se soustraire
à ces ardeurs en se ménageant un lit de repos à Fombre, dans le
verger. Mais cette précaution n'a pas le succès attendu. Incapable
de maîtriser son désir, Isolde fait mander Tristan... Chez Thomas,
nous ne constatons rien des dispositions de la reine ni de sa vaine
stratégie. Pas de motif ni d'analyse morale.
Après ces indications, Gottfried donne les détails matériels
utiles : description du lit, message envoyé à Tristan et accepté,
précautions prises, explication précise de la façon dont le roi
surprend les amants. En un mot, le poète allemand situe, avec
plus de soin que le poète français, l'action et en montre plus
minutieusement les circonstances (a).
Du rôle du nain et de Brangain, il sera question plus tard (3).
Le discours d'Isolde diffère sensiblement en Cet chez Gottfried.
Dans le texte françsds, la reine exprime son chagrin de la sépara-
tion. Cette idée manque chez Gottfried au point correspondant.
Pourquoi? Une seule supposition parait plausible. On sait
combien Thomas est enclin à se répéter. Il est vraisemblable
qu'il reprenait le même thème plus loin que l'endroit où s'arrête
le fragment (la Saga aurait abrégé). Pour éviter une redite,
Gottfried n*a accueilli ce motif que la seconde fois où il parait
chez Thomas, c'est-à-dire après le don de l'anneau, dans les vers
(i) Cette donnée, qui manque en S., peut s'être trouvée chez Thomas. Cf.
E V. a576.
(2) On remarquera que, chez Gottfried, Marc conte à ses vassaux qu'on
lui a dit comme chose sûre que la reine et son neveu se trouvaient dans le
verger, alors qu'en réalité 11 les a vus de ses yeux.
(1) V. p. 45 s et p. 47-
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QoO^Qi
44 LES FRAGMENTS DE THOMAS TRAITÉS PAR GOTTFRIBD
i83i9-îi3, dont le sens est celui des vers français 4ï-44* Compa-
rons-les :
Bien vos doit menbpcr de cest jor gedenket an diz scheiden,
Qae partistes a tel dolor. wie nâhen ez uns beiden
Tel pâme ai de la desevranche ze herzen und ze Itbe lit.
Ains mais ne soi que fu pe&anche. gedenket maneger swaeren ztt,
C 4i*44 die ich durch inch erliten hAn,
G i83i9 23
Cette hypothèse ne peut subsister que si Ton suppose après le
vers 5a du fragment de Cambridge une suite qui fait défaut dans
la Saga. Or il est avéré que cette suite a existé et qu'Isolde
devait, après le don de l'anneau, réclamer de Tristan une foi
éternelle. Les fragments conservés ne laissent aucun doute. Ces
vers, mis plus tard dans la bouche de Tristan : « Menbre lî de la
covenance — Qu'ele me fist à la sevrance — El gainiin, quant de
li parti, — Que de cest anel me saisi : — Dist meî qu'en quel terre
qu'alasse, — Altre de li Ja mais n'amasse » (i), font une claire
allusion à l'idée qui a dû être exprimée chez Thomas après C Sa
et qui l'est chez Gottfried aux vers i83i4-i8 et i8324-3i, où
l'anneau d'Isolde doit prémunir Tristan contre toute trahison (a).
Ce motif a d'ailleurs son utilité. C'est en effet Panneau qui, lors
de la nuit nuptiale, rappelle à Tristan ses devoirs envers Isolde
la reine et l'empêche de consommer son mariage avec Isolde aux
Blanches Mains (3). Il n'y a donc pas de suppression à porter à
l'actif du poète allemand.
De cette comparaison des textes dégageons maintenant la
nature des modifications de Gottfried.
(i) V. Bédier, v. a5i5-ao.
(a) Doit-on croire, en se fondant sur les vers i^gSi : « Membre lui de la
covenance — Que il li tist a la sevrance — Enz el jardin, al départir », que
Tristan prenait ici, en des vers disparus, l'en^i^agement de ne jamais aimer
d'autre femme ? Il parait difficile d'admettre cette conjecture. Ni Gottfried ni
la Saffa ne contiennent trace d'une réplique de Tristan après le discours
d'Isolde. De plus le texte cité (25i5-2t>) montre clairement la nature de la
« covenance ». On peut à la vérité objecter que Tristan fait plus loin allusion
• à une foi qu'il aurait jurée à Isolde (491, 5o8 etc.). Mais il semble que dans
ces )>assages Tristan parle d'un devoir envers la reine plutôt que d*un
engagement formel pris par lui (v. v. 6o5 s. « Contre l'amur, cuntre la fci
— Que a Y soit m'amie dei »). Pour ces raisons il y aurait peut-être lieu de
corriger ainsi levers 4^* « Qu'ele li flst... ». Le passage 975-80 n'apporte
aucune lumière.
"(3) V. Bédier, v. 447 ss.
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II
RÉSULTATS DK LA COMPARAISON
Yraisemblance et ordonnance du récit. — Psychologie. — Sensibilité
et délicatesse de GottMed. — Descriptions et comparaisons. —
Conceptions nouvelles.
Vraisemblance et ordonnance du récit
Un point appelle tout d'abord l'attention. Gottfried est plus
abondant que Thomas. A la cinquantaine de vers du poème
français répondent à peu près i8o vers allemands. Cette seule
constatation démontre que Gottfried n est pas un traducteur. La
nature de ses altérations fournit la preuve qu'il n'est pas non plus
un amplificateur.
Il est une donnée de Thomas, transformée par Gottfried, qui
est si importante qu'on s'étonne à bon droit que l'auteur allemand,
en général si scrupuleusement fidèle dans la reproduction des
faits, ait pris sur lui de la modifier. Dans le fragment de Cambridge
(comme aussi dans la Saga et Sir Tristrem) (i) c'est le nain qui a
surpris les amants, c'est lui qui a informé Marc de la présence des
coupables dans le verger, c'est lui enfin qui amène le roi pour
constater le fiagrant délit. Dans le Tristan allemand ce rôle du
nain fait défaut. Poussé par sa destinée Marc vient dans le jardin,
où s'étale la preuve de son infortune. Pourquoi Gottfried a-t-il
ainsi altéré son texte ? La réponse à cette question n'est pas
malaisée à trouver. Le poète allemand s'est appliqué à éloigner
une criahte invraisemblance du récit. Chez Thomas en effet le
(i) Même le Tristan en prose française ne présente pas les faits comme
Gottfried.
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46 LES FRAGMENTS DE THOMAS TRAITÉS PAR GOTTFRIEO
rôle du nain devient à un moment donné tout à fait inexplicable.
Après la découverte le roi ordonne au rusé personnage de rester
là, comme témoin sans doute et comme gardien. Mais il arrive
que ce témoin ne fournit plus tard aucun témoignage, que ce
gardien n'empêche pas Tristan de s'éloigner. Ainsi échouent, pour
des raisons impossibles à dcviner,>6es plans et ceux de Marc. Ce
n'est pas tout. Le nain demeure, spectateur muet et impassible
des adieux des amants. Par leurs confidences il en apprend fort
long sur la nature de leui*s relations. Sa présence aussi devrait
suffire à empêcher les effusions de tendresse de Tristan et d'Isolde
et à interdire à la reine le don de son anneau, instrument des réu-
nions futures. Gottfried a pesé ces raisons et a pris le parti le
plus simple en supprimant ce personnage dont Futilité ne se
conçoit pas et dont, sauf une exception (i), les versions de Thomas
ne nous disent pas quand et comment il a surpris le secret du
rendez-vous.
En revanche ni C, ni la Saga ni Sir Tristrem ne parlent ici de
Brangain. Le poète allemand au contraire attiibue un rôle impor-
tant à la iidèle suivante d'Isolde. Il l'a fait, obéissant à son désir,
plusieui*s fois manifesté au cours du poème, de mettre ce person-
nage en évidence (a).
Enfin l'ordre des faits adopté par Gottfried semble témoigner
d'un plus grand art que celui de Thomas. L'attitude des amants
n'est décrite par le poète allemand que lorsque Marc, le person-
nage si fortement intéressé, les découvre dans une pose révélatrice.
Chez Thomas le lectetir est informé tout d'abord, et lorsque Marc
est en présence du spectacle, le poète n'a plus qu'à dire : « Li rois
les voit ».
Psychologie
Plus que Thomas, Gottfried s'est attaché à pénétrer dans l'àme
{i) E 2079. Cette particulai'ité de E est fort vraisemblablement une addi-
tion du poète anglais.
(a) Kôlbing pense que cette modification est due à un remanieur français,
auteur du manuscrit dont se serait servi Gottfried. On a dit plus haut (v.
p. 43 s.) les raisons qui s'opposent à cette opinion, contredite aussi par une
observation de Kôlbing lui-même (Tristrama Saga, p. LXV), qui reconnaît
que le poète allemand montre « une surprenante prédilection pour Brangain».
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FRAGMENT DE CAMBRIDGE : RESULTATS DE LA COMPARAISON 4?
de ses personnages, à scruter les mobiles de leurs actes et à
dévoiler leurs émotions.
La malencontreuse idée venue à Isolde de mander Tristan près
d'elle nous est expliquée : la cbalem* du jour et le feu intérieur
qui la consume se conjurent contre elle. Elle imagine pour se
défendre un stratagème qui aboutit à sa défaite (i8i3o ss.).
L'émotion douloureuse de Marc, à qui, suivant Gottfned, il eût
mieux valu rester dans l'incertitude que d'acquérir la preuve de
la trahison, est assez longuement exposée. L'intérêt du poète pour
le mari trompé se fait jour dans le vers 18198 : « Marc se dirigea
vers l'endroit où il trouva le tourment de son âme ».
Sensibilité et délicatesse de Gott/ried
Cette addition du poète allemand à son texte a pour nous un
autre intérêt : elle nous révèle la sensibilité de Gotlfried. Nous
n'avons nulle raison de croire que Thomas se soit intéressé à
Marc. Le roi de Comouailles n'était pour lui que le personnage
légendaire, nécessaire à l'intrigue du roman (i). Gottfried a songé
à la triste situation de l'époux ti*ompé et, à diverses reprises,
manifesté son apitoiement pour le malheur immérité de Marc. Cet
intérêt se fait jom* dans l'exclamation : « c'est aussi mon avis »
(qu'il eût mieux valu pour le roi rester incertain de la trahison).
Le rôle attribué ici à Brangain par le seul Gottfried est aussi
une preuve de sa sensibilité. Non seulement Brangain fait œuvre
d'amie dévouée en veillant à la sécurité des amants, mais elle
montre son affection en déplorant la fatale et indomptable passion
de sa maîtresse et en témoignant son effroi et sa douleur lorsqu'elle
prévoit la surprise (18169-93).
(1) Si Ttiomas a l'air de s'intéresser aux peines de Marc dans la suite du
récit, alors que le roi de Comouailles a le chagrin de savoir qulsolde aiine
Tristan plus que lui {lO^S-ê et 1093-6), ce n'est pas par compassion pour Marc,
mais alin d'exposer le problème du plus malheureux des quatre amants.
D'ailleurs le vers 1026 qui évoque l'état d'âme du roi ci E de ce se derve e
enrage » renseigne sur le genre de compassion qu'éprouvait Thomas pour le
mari trompé. — GottIVied a bien montré ailleurs le caractère de Marc sous
un jour défavorable en lui attribuant une sensualité dépourvue de délicatesse
(17727 ss.). C'est là un des points de vue d'où l'on peut considérer le mari
de la femme infidèle.
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48 LES FRAGMENTS DE THOMAS TRAITES PAR GOTTFAIED
L*âme de Gottfried était délicate autant que sensible. Elle
répugnait aux choses violentes. Aussi le poète allemand n'a-t-ii
pas suivi Thomas lorsque celui-ci, à deux reprises, fait dire par
Marc que les amants seront livrés au bûcher s'il peut prouver l'adul-
tère. Gottfried a atténué le caractère farouche de la menace. Le roi
chez lui déclare qu'il fera juger les coupables par les lois du pays
(18246 8). La seconde fois (où c'est Tristan qui parle), il n'est ques-
tion que de mort, de façon générale, et non de supplice (18269).
Le poète allemand prête aussi à son Tristan des pensées moins
égoïstes que Thomas. Il a suppnmé du discours que tient à Isolde
le jeune chevalier toute allusion aux adversités qui attendent dans
Texil le neveu de Marc.
Descriptions et comparaisons
Gottfried s'est complu à présenter un tableau des amants
enlacés et endormis, esquisse gracieuse et finement tracée. Thomas
ne paraît pas lui avoir servi en cela de modèle. Il faudrait, pour
accepter l'opinion contraire, supposer que Gottfried a opéré une
transposition, puisque celte description suit dans le texte allemand
la constatation de la surprise, qui répond aux vers i s. du poème
français. Thomas aurait donc foui*ni cette description avant le
début du fragment de Cambridge. Mais cette suppeMttpn n'est
étayée d'aucune preuve et elle est infirmée par le témoignage de la
Saga.
Il en est de même de la description du lit d'Isolde, de la compa-
raison des amants avec un groupe plastique et de l'allusion humo-
ristique et leste du vers 18218. Ou bien ces traits ont été fournis
par Thomas avant l'arrivée du roi, ou bien, ce que le silence de la
Saga et de Sir Trisirem rend presque certain, ils ont été ajoutés
par l'ingénieux Gottfried.
Ce n'est pas une longue description, mais un vigoureux crayon
que présente le poète allemand quand il montre Brangain, sursau-
tant d'efïroi à la vue de Marc, laissant tomber sa tète sur son
épaule (i) et restant toute défaillante (iSigo-S).
(i) Ce trait est familier à la poésie française comme aux poêles allemands
prédécesseurs de GoUfried. V. Roetteken : Die Behandlang der einzelnen
Stoffelemente in den Epen Veldekes und Hartmans, p. 5i.
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FRAGMENT DE CAMBR11>GB : RESULTATS DE LA COMPARAISON 49
Conceptions nouQelles
Thomas fait dire à Isolde : « Nos cors partir ore convient, —
Mais i*ainor ne partira nient ». C*est là une conception courante
et maintes fois formulée parles poètes (i). A cette idée Gottfried
substitue une pensée nouvelle (2), celle de rechange des corps.
Isolde dit à Tristan : « Ayez souci de votre corps (ne vous exposez
pas témérairement à la mort), car votre corps c'est moi, et si j'en
sois privée c'en sei*a fait de moi ». Elle ajoute, comme pendant,
que le corps et la vie de Tristan sont en elle. Cette subtile concep-
tion, que le poète d'ailleurs est impuissant à poursuivre toujours,
puisque Tristan plus loin parle de son cœur et du cœur d'Isolde
comme de leurs propriétés respectives malgré l'échange des
personnalités (18279 ss.), se retrouve à d'autres endroits du
poème (3). Elle n'est pas chez Thomas en C, le vers « Nos cors
partir ore convient » l'excluant, ni ailleurs.
(I) Cf. MSF. 216 : 3o s., etc.
(a) Gottfried peut avoir été amené à cette conception par l'échange des
cœurs qui a lieu entre Erec et Enide (Hartmann : Erec 2363-C).
(3) G 18607 ss, 19504. .
Univ. de Lille. Tr. et Mém. Dr.-Lettrea. Fasc. 5.
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IIHV
Fragment Sneyd^
(Thomas 53-i4a : Gottfried i9424-55a) (i)
{Tristan açant son mariage)
m
Comparaison des textes
T — Sis corages mue sovenl, G — und aber dô was naht onde tac
E pense molt diversement gedenkende unde trahtende
(Cum changer puisse sunvoieir, und angesUchen ahtende
Quant sun désir ne puit aveir,) umbe sln leben und umbe sich.
53-6 194^-7
G — Monologue de Tnstan : Ce tourment d'amour qui m'accable
ne peut être calmé que si j'aime une autre femme qu'Isolde la
reine (2). Le Rhin impétueux, si on le dérivait en canaux, devien-
drait un petit ruisselet. Un brasier, si violentes qu'en soient les
flammes, est vite éteint quand on en éloigne les brandons. Je veux
de même disperser mon amour pour raiTaiblir. Il est grand temps,
eu égard aux souffrances que j'ai endurées, de recourir à ce remède
(19428-79).
Ë dit dune : a Ysolt. bêle ami<% A sûeze amie, liebe Isôt,
Mult est diverse nostre vie : diz leben ist nnder uns beiden
(La vostre amur tant se desevre alze sêre gescheiden.
Qu'ele n'est fors pur mei decevre.) 19480-a
57-60
(i) V. note (i) p. 39. Le fragment Sneyd ^ sera désigne par T,
(2) Cette idée se retrouve plus loin chez Thomas. Elle fait le fond du
monologue 20^4^ (cf. spécialement T 2235-4a et G igfaS-SS). Mais, comme la
dit Heinzel, Gottfried a emprunté la pensée et les deux comparaisons qui
l'illustrent à Ovide : Remédia amoris v. 44^ ss. (cf. Hertz ^, op, c, p. 56i s.).
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FRAGBfENT SNEYD* : COMPARAISON DES TEXTES
5l
Q — Il n'en va plus comme autrefois, alors que nons mettions
en commun nos joies et nos douleurs (ig^SS-j).
Jo perc par vos joie e déduit,
E vos l'avez e jor e nuit ;
Jo main ma vie en gprant dolur,
E vos vostre en délit d*araur.
Jo ne faz fors vos désirer,
(E vos nel puez consirer
Que déduit e joie n'aiez
E que tuiz voz bienz ne facez.)
Pur vostre cors su jo em paine,
E li reis sa joie en vos maine :
Son déduit i maine e son buen,
(Iço que mien fu ore est suen.
Ço qu'aveir ne puis daim jo quite,
Car jo sai bien qa*el se délite ;)
61-74
nu bin ich trûric, ir bit frô ;
sich senent mine sinne
nâch iuwerre minne,
(und iuwer sinne senent sich,
ich wsene, mâzlich umbe mich.)
die fronde, die ich durch iuch verbir,
owî, ow!, die trîbet ir
als ofte. als iu gevellet.
ir sît dar zuo gesellet : »
Mark', iuwer hêrre und ir, ir sît
heim' unde gescllen aile zît ;
(sô bin ich fremde und einc.)
19488-99
Transposition de Gottfried :
Ublié m'ad pur suen délit.
nu ruochet si min kleine,
(die ich minn' unde meine
mô danne sêle unde Itp.)
durch si mld' ich al ander wlp
(und muoz ir selber ouch enbern.)
i' ne mac von ir niht des gegern,
daz mir zer werldc solte geben
frôud' unde frôilches leben. i> (1)
19545-52
En mun corage ai en despit
Tûtes aitres pur suie Ysolt ;
De rien comforter ne me volt,
(E si set bien ma grant dolur
E Tangoisse qu'ai pur s'amur :)
75^0
T — Je suis « convoité » par d'autres femmes ; cela redouble
mes ennuis, mais aussi me montre le salut (81-86).
Incapable d'obtenir ce que je désire (Isolde la reine), je me
contente de ce que j'ai (Isolde de Bretagne). A quoi bon m'obstiner
dans un amour sans espoir ? (87-94).
J'ai tant souffert de cet amour (a) que j'ai bien le droit d'y
(i) Limitation est évidente : les trois idées de Thomas, abandon d'Isolde
la Blonde, dédain que professe Tristan pour les autres fenmies, impossibilité
ponr Tristan de trouver réconfort près de la reine sont exprimées dans le
même ordre et de façon presque semblable par Gottfried.
(2) On peut rapprocher les vers 96-97 (T) de 19507-9 (d). Mais l'idée est à
ce point imposée par la situation que l'on peut admettre que Gottfried est
indépendant de Thomas.
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52 LES ITRAGMENTS DE THOMAS TRAITÉS PAR GOTTFRIED
renoncer. Isolde m'oublie. Mais non. Si son cœur n'était plus à
moi, j'en serais averti par le mien. Il me témoigne qu'elle me
garde sa foi (96-1 13).
Bien que je ne puisse satisfaire mon désir de la reine je ne
dois pas la trahir pour une autre femme (i). Si elle ne me donne
pas de marques de son affection, c'est parce qu'elle en est empê-
chée. Elle m'aime, mon cœur me le dit (ii4-32) (a).
Je sens pourtant qu'elle se détache de moi (i33-6).
G — Ce passage a été modifié ainsi qu'il suit par Gottfried.
Je pense (dit Tristan s'adressant à Isolde) que jamais plus je ne
trouverai de consolation en vous. Pourtant je ne puis détacher de
vous mon cœur (igôoo-S).
Pourquoi m'avoir pris mon corps alors que vous n'avez nul
i^esoin de moi ? (19504-6).
Ah ! douce reine Isolde, quelles peines m'accablent ! (19507-9).
Ensuite reprend l'imitation :
Gar,8'ele en san cœr plasm'amast^ and ich lu niht sô maere bin,
D'acune rien nie comfortast. daz ir mich baetcl stt besant
(— Ele, de quei ? — D*icest ennui) . und etswaz nmbe mîn lebenerkant.
— U me trovereit? — Lau jo sui. si mich besande ? â, waz red ich :
— Si ne set u ne en quel tere. nu wâ besande si mich
— Nan ? e si me feist dune querre ! und wie befunde st min leben ?
' 137-42. 19510-15.
G — J'ai été si longtemps le jouet des vents incertains qu'on
ne peut me trouver. Je ne suis ni ici ni là. Où me trouverait-on ?
là où je suis (G 19523 = T i4o) Qui veut me rencontrer cherche
sans trêve. Isolde aurait dû envoyer des messagers en Coi^
nouailles, en Angleterre et dans tout pays où on lui dit que
peut être son ami Tristan (i95i6-44) (3)-
La comparaison qui vient d'être faite conduit à un double
résultat : V Gottfried a évidemment imité le passage de Thomas
(i)La correction proposée par M. Bédier au v. lao (Qu'a mun poeir
m*estuet tenir) ne semble pas heureuse. Cette leçon implique que Tristan
est disposé à abandonner la reine, ce qui est en contradiction avec le contexte.
(Cf. MussaÛa : Per il Triatano di Thomas, éd. Bédier, {Romania 33, p. 4i5).
(a) L'idée exprimée dans ce passage se trouve plus haut chez G i6i46-53 ;
mais rien ne démontre qu'il y ait imitation.
(3) Les vers de Gottfried 19545-511 (transposition) ont été cités p. 61.
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CX>MPARAISON DES TEXTES 53
contenu dans le ms. Sneyd' ou un ms. très semblable à ce
dernier ; 2*> Gottfried a cependant procédé autrement qu'un tra-
ducteur servîle ; il a modifié le texte qu'il avait sous les yeux.
Le premier caractère par où se témoigne Tindépendance de
Gottfried, c'est Fabondance du récit. Au lieu des 89 vers que
présente Thomas, nous trouvons 128 vers chez le poète allemand,
c'est-à- dire plus d'un tiers d'excédent. Les principales additions
sont 1^228-79 ^^ i95i5-44-
Cette constatation, identique à celle qui a été faite lors de la
comparaison du fragment de Cambridge avec les vers 18197-311 de
Gottfried (i), autorise à affirmer que le poète allemand n'a pas
en général craint d'ajouter à son texte. Il sera question tout à
l'heure de la nature de ces additions.
Gottfried a aussi affirmé sa liberté en n'accueillant pas dans
sa traduction des traits qui ne lui paraissaient pas en situation
ou conformes au caractère de ses personnages. Ceci également
ressort de la comparaison établie auparavant (ii).
Enfin, l'auteur du 7>i8^a/i allemand a modifié certaines données
pour des raisons identiques à celles qui l'ont conduit à altérer
le passage i-52 de Thomas.
n s'agit maintenant de faire voir, en recherchant les causes
des changements introduits par Gottfried, que le poète allemand
s'est conformé ici, comme dans le remaniement du fragment de
Cambrîdge, aux exigences de son idéal poétique.
(I) V. p. 45.
(a) V. .p. 45 ss.
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IV
RÉSULTATS DE LA COMPARAISON
Ordonnance du récit. —Psychologie.— Délicatesse de Gottfried. —
Comparaisons. — Conceptions nouvelles.
Ordonnance du récit
Les vers qui nous occupent ne contiennent pas de narration
d'événements. Les faits sont d'ordre psychologique. Si nous n'avons
pas, comme dans le premier passage comparé, à signaler des
déviations de récit, nous constaterons cependant la préoccupation
témoignée par Gottfried de donner à son exposition clarté, logique,
harmonie.
La conduite des idées laisse à désirer chez Thomas. Cela
saute aux yeux dès la première lecture. Tristan passe de la
pensée attristée : Isolde ne m'aime plus, à la pensée consolante :
Isolde m'aime encore, puis revient à sa première idée — pour
reprendre ensuite le ton pessimiste (mais ce dernier retour est en
dehors du fragment observé) (i). Plus heureuse est la disposition
de Gottfried. Au lieu d'aller sans ordre de l'accusation à l'excuse,
Tristan ici formule son projet d'atténuer sa passion en la divisant,
puis justifie ce dessein en énumérant ses griefs contre Isolde, qui
mène près de Marc une existence de joie et qui délaisse son
amant au point de ne pas s'inquiéter de l'endroit où il séjourne,
conduite d'autant moins excusable que Tristan dédaigne toute autre
femme pour elle.
L'unité du morceau a été obtenue par une disposition plus
savante des données : elle l'a été aussi par la suppression de traits
(i) Le premier revirement commence au v. loi, le second au v. i33.
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FRAGMENT SNBYD* : RESULTATS DE LA COMPARAISON 55
inutiles (i),de répétitions ou de variations de la pensée (a), d'inco-
hérences ou de contradictions (3).
Psychologie
Gottfried n'a pas, à vrai dire, introduit de motifs psychologiques
nouveaux et essentiels dans ce passage. Il s*est attaché à mettre le
caractère de son héros plus en relief et mieux en harmonie avec
la situation. Par une addition heureuse il a donné davantage de
couleur à la description de la désolation de Tristan en lui faisant
évoquer le souvenir des joies passées (4) et rendu la situation
plus touchante en mettant dans la bouche de Tristan l'affirmation
de son attachement pour son amante (1950a s.).
n est une omission dont on hésite à faire honneur à Gott&îed.
Le Tristan finançais proclame à diverses reprises et non sans
quelque brutalité que, dans Timpossibilité d avoir ce qu'il désire
(l'amour d'Isolde la reine), il se contentera de ce qu'il peut avoir
(Famour d'Isolde de Bretagne) (5). Rien de pareil chez Gottfried.
Il y aurait cependant quelque témérité à affirmer que le poète
allemand n'aurait pu fournir ce thème plus loin. On ne peut que
constater qu'il ne Ta pas fait ici.
D'autre part on découvre chez Gottfried une modification qui
montre en celui-ci un psychologue plus avisé que Thomas. Le
Tristan du poème français se décide à trahir Isolde afin d'essayer
de combattre par ralTection d'une femme légitime l'amour de la
reine, comme il suppose que la blonde Isolde l'oublie parce qu'elle
est la « dreite espuse » de Marc (6). La pensée est puérile.
Gottfried ne l'a pas admise. En vérité le poète allemand n a pas
(1) r 59 s., 89 8., 139.
(2) On ne peut citer tous les exemples: une bonne partie des vers y
passerait. V. seulement 76 — 99, 107-110 — i3i s , 56 — 87 — 114 —• 119, 73 —86 s.
(3) r 79 s. Tristan dit qu'Isolde connaît ses chajçrins (comment?) et qu'elle
y reste indifférente (cf. aussi i35 s.), ce qui est en contradiction avec iii-ii3.
En r(8i-4) Tristan allrme que d'être désiré par d'autres femmes cela redouble
ses ennui's. Erreur, car Tristan compte précisément sur un nouvel amour
pour se déprendre d'Isolde la reine.
(4) G 19483 ss. Thomas offre quelque chose d'analogue (95 s., 117 s.), mais
ridée vise à un tout autre effet chez Gottfried.
(5) T 66 s., 73. 85-8.
(6) T 309-34, a56-«4.
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S6 LES FRAGMENTS DE THOMAS TRAITES PAR OOTTFRIED
-conduit son œuvre jusqu'au point où Tidée est présentée dans le
texte français. Mais les vers 19430-68 de Gottfried démontrent
qu'il substituait à la naïve donnée de Thomas celle de la guérison
d'un vain amour par le moyen d*un autre amour.
Délicatesse de Gottfried
La délicatesse de Gottfried se fait jour dans quelques atténua-
tions qu'il a apportées au texte de Thomas. Le Tristan français
s'attarde à décrire les joies que la reine goûte près de Marc (i).
Gottfried signale le motif, mais une seule fois et avec discrétion
(19496-8). Ce. ménagement de bon goût que montre son Tristan
reparaît à un autre propos. L'amant prêt à la trahison s'excuse
chez Thomas en accusant Isolde de l'avoir oublié (s). Dans le
poème allemand Tristan dit, d'une façon plus voilée, qu*Isolde
sans doute ne s'inquiète plus de lui (3). Enfin les plaintes de
Tristan ont chez Gottfried un accent plus tendre, plus ému, plus
profondément attristé.
Cette attitude de Tristan est bien en harmonie avec le mono-
logue si éperdument passionné d'Isolde lorsqu'elle déplore le
départ de son amant (G i8495 6o4). Après la touchante explosion
d'affection de la jeune femme le rôle de Tristan, s'il était resté
celui du poème français, eût paru intolérablement dur. Cette
modiflcation prouve la sensibilité de Gottfried. Elle prouve aussi
que le monologue d'Isolde n'existait pas chez Thomas, au moins
tel qu'il se présente chez Gottfried.
Comparaisons
Gottfried a animé sa traduction du passage i-5a de Thomas en
ajoutant au texte une description et une comparaison. Ici nous ne
pouvons attendre de description puisque le fragment traduit ne
contient pas de fait matériel. En revanche nous rencontrons deux
comparaisons (imitées d'Ovide, v. \x. 5o, n. 2) et introduites ici par
Gottfried pour rendre sensible cette idée : l'amour éprouvé pour
(i) T 62, 64, 66-8, 70 s., i55-9, i65-8.
(2)^75,99.
(3) G 19545 Cf. aussi 19500 s.
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RÉSULTATS DE LA COMPARAISON 67
une femme peut ét]*e guéri par d*autres passions (i). C'est l'image
du Rhin et celle du brasier signalées plus haut (p. 5o). Notre
poète a de plus rendu concrète la pensée de Thomas : « où Isolde
peut-elle faire chercher Tristan ? » en montrant les difficultés d'une
telle entreprise, et aussi en énumérant les pays qu'un messager
devrait parcourîr pour avoir chance de découvrir l'ami d'Isolde
(19516-44).
Conceptions nouvelles
La différence qui a été rencontrée entre le fragment de Cam-
bridge et la traduction de Gottfried (2) se retrouve ici. Dans les
vers 107-113 (3) le Tristan de Thomas déclare qu'il est informé,
par une sorte de communication mystérieuse qui existe entre son
cœur et celui de son amante, des dispositions de celle-ci. Gottfried,
qui dès i834o a admis que les amants échangent leurs corps (4)
de telle sorte qu'Isolde est en Tristan comme Tristan est en
Isolde, devait abandonner la théorie du poète français, puisque
Tristan et Isolde ne possèdent plus leurs propres cœurs. Le poète
allemand a d*ailleurs pris soin de rappeler le motif dont il
a tiré parti auparavant en faisant dire par Tristan à Isolde :
« Pourquoi m'avez-vous enlevé à moi-même ? ))*(5).
Les observations failes au sujet de ce fragment et du fragment
de Cambridge ont une très grande importance. L'examen compa-
ratif des textes a fait voir la dépendance et aussi l'originalité du
poète allemand. Il nous a donné la preuve que Gottfried a traduit
le poème de Thomas, aussi bien le premier que le second des frag-
(i) Tristan dit avoir lu en luaint endroit l'indication de ce remède. 11 est
indiqué dans le 11. Buchleirif v. 607 ss.
(a) V. p. 49.
(3) Peut- être même à partir du v. io3 (Bédier,p, a63, n.aux vers io3-io4).
(4) Cf. p. 49 et aussi G i85oo ss. — Gottfried a été plus loin que Veldeke,
Chrétien et Hartmann, où ce sont seulement les cœurs qui sont échangés.
(V. Rœtteken, op, c, p. 61).
(5) G 19504* M. Van Hamel admet {Romaniaf 33, p. 471 s.) que Chrétien a
pu « distiller du passage de Thomas (signalé plus haut) Tidée que deux cœurs,
pour communiquer ainsi directement Tun avec Tautrc, ont dû se trouver
réunis dans le corps de Tristan ».Le savant critique reconnaît donc que l'idée
de réchange des cœurs n'existait pas dans le poème français de Thomas.
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58 LES FRAGMENTS DE THOMAS TRAITÉS PAR GOTTFRIED
ments conservés. Enfin il permet d'aflinner que les altérations
que l'on trouve dans le Tristan allemand sont l'œuvre d'un poète
de haut vol (et non d'un simple copiste), qui sous l'impulsion de
son génie a poursuivi d'une façon conséquente l'amélioration d*un
texte jugé insuffisant et Fa marqué d'une profonde empreinte.
Nous aurons à nous souvenir de ces indications et à en tirer
parti pendant le travail de comparaison, que nous allons entre-
prendre, du poème allemand avec les versions anglaise et norwé-
gienne.
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Qoo^Çi
TROISIEME PARTIE
COMPARAISON DE GOTTFRIED AVEC LA SAGA (S)
ET SIR TRISTREM (E)
Prologue
(1-242)
C'est en six lignes environ que frère Robert expose son sujet,
indique la date et l'instigateur de sa traduction et se nomme.
A ces brefs renseignements Gottfried oppose 242 vere. Nous avons
cependant tout lieu de croire que Thomas aussi avait composé
une introduction à son poème et que Tauteur allemand n'a pas
imaginé entièrement son prologue (i).
Essayons de démêler les passages originaux de Gottfried.
Vers 1-44 (2)- R semble qu'il faille accorder au poète allemand
Tacrostiche du début, composé de quatrains ayant chacun une
rime unique. Cette forme, qui est allemande (3), les antithèses et
jeux de mots chers à Gottfried, le ton personnel de ces vers,
(1) V. Bédier, p. i, n. i.
(a) Les chiffres mis en tête de chaqae développement désignent les vers
du poème de Gottfried, dont j'adopte Tordre.
(3) Cf. //. Bûehlein, 99-ioa.
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6o COMPARAISON DE GOTTFRIED AVEC S ET £
enfin les préoccupations littéraires, qui ne surprennent pas chez
Tauteur du passage célèbre sur les poètes de son temps (i), mais
que l'on serait étonné de rencontrer chez Thomas, permettent
d'attnbuer ce début à Gottftied. On comprendrait mal, d'ailleurs,
que Tauteur du Tristan allemand se fût contenté, pour la
dédicace de son œuvre (a), de reproduire les idées du poète
français.
45-70. Avec moins de certitude et cependant sans grands
risques d'erreur on peut affirmer que les vers 48-70, où apparais-
sent, à côté du ton personnel, les recherches de style qui distinguent
les passages originaux, sont de l'invention de Gottfried. Après
avoir, dans l'acrostiche, exprimé son opinion sur les relations de
l'auteur et du public, le poète allemand met à nu son âme aimante
et éprise d'idéal. H montre le secret accord de sa nature avec les
héros de l'immortelle légende d'amour. Gela évidemment n'est
pas imité (3).
Il n'est pas impossible, semble-t-il, de fortifier cette conjecture
par une observation tirée du <( travail » même de Gottfried.
Après l'acrostiche, il avait d'abord l'intention d'épouser le texte
de Thomas et annonça son sujet aux vers 4^ s. Mais une idée
surgit : il se proposa de montrer qu*il était apte à traiter la douce
histoire des amants de Gomouailles. Ce développement épuisé, il
revint à son texte et reprit en termes presque identiques (v. 71 s.
= 45 s.), celte fois d'accord avec Thomas, l'exposé du sujet.
71-100. Nous trouvons une preuve que l'idée première des vers
71-100 revient à Thomas dans la reproduction de cette pensée:
la diçtraction est un précieux soulagement à ceux qui souflrent
des peines d'amour, pensée offerte par la Saga quelques pages
plus loin (4). Ce n'est certes pas Robert qui est l'auteur de c^tte
réflexion. Cédant à son penchant pourles répétitions, le poète fran-
(i) G 4619-818.
(a) Les quatrains du début sont, on le croit communément, Thommage du
Tristan à un certain Dietrich.
(3) Plusieurs poètes allemands ont, comme Gottfried, fait le procès au
« monde », c'est-à-dire à ta société de goûts grossiers et inattentive aux
mouvements délicats de l'âme. Cf. Rugge : MSF, io5 : 33 ss.
(4) 5 10: 5-7.
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î. PR0L06US. IOI-I18 61
çais Ta exprimée à deux reprises. On peut croire cependant que
Gottfiried a orné des grâces de son style l'idée de Thomas.
101-118. Par contre les vers loi-i 18 paraissent être la propriété
de Gottfried. Le poète réfute ici une objection qu'il dit avoir
entendu formuler à la pensée qui vient d'être exprimée. Il est
vraisemblable que cette objection a été réellement faite dans
l'entourage de Gottfried à la théorie de Tliomas et il est certain
que la réfutation en est très laborieuse. Gottfried a essayé, sans
y i^éussir pleinement (i), de concilier l'opinion soutenue par
Thomas, et qu'il a adoptée, avec la théorie opposée.
1 19-166. S'il n*est pas discutable que le prologue du Tristan
français contenait une dédicace aux amants (2) et si Ton peut
croire que Thomas critiquait les « conteurs » de l'histoire de
Tristan (3) en invoquant l'autorité de Breri, il est évident que
Gottfried a fait œuvre originale en reprenant pour son compte la
dédicace, qu'il termine par deux vers composés d'antithèses,
ainsi que la critique des conteurs, où il substitue Thomas à Breri.
11 ne traduisait certainement pas Thomas loi*squïl disait s'être
livré à des recherches dans les livres « welches et latins » (4) et
avoir arrêté son choix sur la narration de « Thomas de Bretagne »,
qui seul reproduit la véridique aventure de Tristan.
167-186. Il est possible que Gottfried ait trouvé dans son texte
le germe de son développement sur la valem» morale du poème.
Mais si Thomas a touché cette idée, il n'a pas dû s'y arrêter, ni
entrer dans le détail des douces compensations aux <;uisants
chagrins d'amour. Sa dédicace aux amants, à la fin de son poème,
s'abstient de considérations de ce genre. Ailleurs, à l'occasion
d'une controverse amoureuse, il se récuse « por ce que esprové ne
(i) Cf . 4* partie, ch. IV, sous Incohérences.
(a) Bédier, p. 1, n. i. La Saga a supprimé, comme nous l'avons vu, toutes
les interventions personnelles de Thomas. V. p. 33.
(3) Cf. fiédier, v. ai07-56, 011 cependant Thomas ne montre pas vis-à-vis
de ses rivaux Taimable tolérance de Gottfried.
(4) Cf. Hartmann d*Aue : Pauvre Henri 6 ss.
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6î2 COMPARAI dON DE OOtTt^RtBf) AVfiC S ET E
Tai ». (i) Gottfried au contraire parle ici en homme instruit par
son expérience personnelle.
187-1142. Cette raison encore, et de plus le ton passionné (2),
Topposition, banale dans la poésie allemande contemporaine, de
liep et leit, enfin les fortes antithèses et la forme des quatrains qui
terminent le passage, permettent de penser que si le poète fran-
çais, chose possible mais peu vraisemblable, a fourni quelques
éléments à Gottfried, celui-ci est essentiellement responsable de
la fin du prologue.
En somme nous reconnaîtrons au poète allemand les vers i 90,
101-118 et 167-24^ du début du poème.
(i) Bédier, v. 1087. — Cf. aussi 4' partie, ch. II, sous Conception de l'amour,
(a) Comparez les vers 188-aoo avec 12187 ss., qui sont très probablement
originaux.
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II
RlWALlN ET BlANCIIEFLOR
(243-1788)
Dans c6 chapitre, Gottfried, comme Thomas, conte l*histoire
de Riwalin. Il esquisse le portrait de son héros, relate sa lutte
victoiieuse contre Morgan, son voyage en Cornouailles pour
s'initier auprès du roi Marc à la vie courtoise. Il décrit le tournoi où
le jeune Breton et la sœur de Marc s'éprennent d'un invincible
amour, relate leur union clandestine, leur départ pour FErmenie,
la mort du jeune chevalier, tué dans une bataille, et celle de
Blancheflor, qui expire après avoir donné le jour à Tristan.
343-3i6. Le fond de l'exposition de Gottfried, dont l'objet est
de présenter Riwalin, est identique à celui de Thomas, attesté par
laSa^aetpar sir Tristrem, Cependant, il faut noter quelques
divergences sensibles, qui portent sur le caractère de Riwalin.
Dans le poème allemand, les qualités de ce brillant chevalier
sont décrites avec plus de vigueur et illustrées par une série
d'images (254-7) dont le caractère rappelle violemment quelques
vers du Pauvre Henri d'Hartmann (i), de sorte que pour n'être
pas tout à fait original, Gottfried n'en est pas moins en ce passage
indépendant de Thomas.
Mais si Texécution seule est la propriété de Gottfried dans les
vers 243-272, il n'en est pas de même des vers 273-3i6, où le poète
s'est plu à montrer les conséquences de l'intolérance de son
héros (2) et à expliquer son caractère vindicatif par sa jeunesse.
(i) Cf. G 1254-7 et Hartmann 60 ss. Hartmann lui-même imitait Veldeke
{Enéide ia6i4 ss.).
(a) Thomas aussi disait que Riwalin ne pouvait supporter upe injure sans
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QoO^Qi
64 COMPARAISON DE OOTTFRIBD AVEC S ET £
A supposer que Thomas eût consacré un certain nombre de vers
à ce développement, la Saga en eût gardé quelque chose, ou tout
au moins aurait été avertie qu*il ne fallait pas, en exagérant la
pensée du poète français, dire que Riwalin était « intelligent et
sage dans ses conseils, prudent et avisé (i) », qualités qui excluent
l'aveugle passion de la vengeance et que Gottfried s'est gardé
d'attribuer au jeune chevalier (a).
En somme Thomas ti*açait, en quelques vers, une ébauche
du portrait de Riwalin, comme il le fait plus tard pour le séné-
chal irlandais (3) et pour Cariado (4)- Gottfried a donné plus de
relief et de fini à l'esquisse. De plus le poète allemand s'est
appliqué, avec sa bienveillance constante, à expliquer, sinon à
justifier, le seul défaut qui ternisse la gloire du jeune chevalier, sa
soif de vengeance.
On peut se demander si ce développement psychologique est
bien à sa place. Les vers 34o s. de Gottfried font douter que Tintrai
table orgueil de Riwalin soit la cause de sa lutte avec Moi^n et
par suite de sa perte. Il est donc de plus en plus vraisemblable
que nous avons affaire ici à une « dig^ssion » do Gottfried, qui
s'est laissé entraîner par sa tendance à l'analyse.
On ne saurait, par contre, méconnaître que Gottfried a trans-
formé le baron querelleur de Thomas, qui a accru son domaine
par la violence et le rapt, en un chevalier courtois, répondant à
un idéal plus moderne.
Si'j'^oG, Sauf d'insignifiantes transpositions (5) et additions,
le texte de Gottfried s'adapte exactement, de 817 à 36o (où est
en tirer vengeance (cf. K 28), et Gollfried a précédemment reproduit cette
idée (267-721). Il est probable que S a traduit — assez mal — ' la phrase de
Thomas de cette façon : « il était le plus dur entre les durs et le plus farouche
entre les farouches » (5 : la s.),
(i) 5 5 : lo s,
(3) Il aflirme au contraire que Riwalin se comportait comme les enfants
qui rarement agissent avec prudence (299 s.).
(3) S 45 : ao^.
(4) Bédier, v. 847-68.
(5) C'est peut-être simple transposition de Gottfried si Tétymologie du
nom de Kanelengres, au lieu de se trouver après le vers 32i,se rencontre aux
vers 1641 ss. du poème allemand. Ce qui est assuré, c'est que Gottfried a
trouvé l'explication chez Thomas. On s'en douterait s'il ne le déclarait pas
lui-même (1643).
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II. RIWALIN ET BLA^GHKFLOR. 4o7-5o6 65
contée la guerre de Riwalin contre Morgan) au récit de la Saga
et par conséquent de Thomas (i). Il y a même un passage, omis
en partie par Robert, qui a été certainement tout entier calqué sur
le poème français par Gottfried. Ce sont les vers 364-8, où un
proverbe : « Les batailles causent nécessairement des pertes et
des gains » est d'abord exprimé, puis repris sous une forme un
peu différente. C'est là un procédé caractéristique de Thomas (a).
407-506. Comme la Saga, Gottfried conduit Riwalin en Cor-
nouailles. Mais il n'a pas accueilli une description de l'Angleterre
et une énumération des richesses du pays, qu'on lit dans la traduc-
tion Scandinave. Il a jugé que cet exposé était sans intérêt pour
des lecteurs allemands.
De plus que la Saga le Tristan allemand contient une narra-
tion des événements qui ont fait de Marc le maître de l'Angle-
terre. M. Bédier a fourni la preuve que ce jDassage existait dans le
poème de Thomas, qui l'a emprunté à Wace (3). En revanche
Gottfried répète avec une surprenante insistance que la paix faite
avec Morgan était conclue pour un an, et que le séjour de Riwalin
en Angleterre ne devait pas excéder ce terme (4). La Saga ne dit
rien de ce délai. Faut-il voir dans l'addition du poète allemand un
dessein ? Gottfried a pu tenir à justifier l'attaque de Morgan, qui
se produit à l'expiration du traité, et dont Riwalin a oublié la
possibilité au milieu des incidents de son intrigue avec la belle
Blancheflor. Gottfried aurait donc, par cette addition, mis en
lumière la force de l'attachement de Riwalin et le caractère incon-
sidéré de ce personnage en même temps qu'il aurait expliqué l'acte
d'hostilité de Morgan.
(i) Il n'y a pas à se préoccuper d'une légère divergence de la Saga, qui
parle d*une lutte de Riwalin contre « plusieurs rois et ducs » (6 : ai), il
s'agissait certainement chez Thomas, comme chez Gottfried, d'une guerre
avec le seul Morgan. L'erreur de S a été rectiliée par M. Bédier dans sa
reconstruction du texte français.
(a) Sur les redites de Thomas écartées par 5, v. p. 34.
(3) V. Bédier, p. 5 s. Il faut bien reconnaître que la singulière étymologie
de Gottfried, qui dérive.^/i^eZten^ de « Gales » {En-gal-lani) n'a pu être pro-
duite par Thomas. Reste à savoir si le poète allemand l'a imaginée ou s'il a
répété une explication courante en Allemagne.
(4) V. G 396, 4i6, 453 s. Il n'y a pas lieu de s'arrêter à l'indication de sept
années donnée par E (v. Kôlbing: Tristrams Saga, p. xxv).
Vniç. de Lille, Tr, et Mém, Dr. -Lettres, Fasc. 5. 5.
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66 COltfPARAISON DE GÔTTFlltfiD AVBC vS ET E
Gottfried n'a pas jugé bon de décrire le cérémonial, longue-
ment présenté par la Saga, de la réception faite par Marc à
Riwalin et à ses compagnons. Nous avons tout lieu de croire que
les usages signalés par Thomas ne correspondaient pas à la réalité
des faits dans TAllemagne contemporaine de Gottfried (i).
Le poète allemand a aussi laissé de côté le discours dans lequel
Riwalin informait le roi Marc du but de son voyage. G*est là une
redite oiseuse (n).
En revanche on trouve en plus chez Gottfried un monologue
où Riwalin s*applaudit d*être venu dans un pays de si fine
courtoisie {^q^-^j). Ce passage est, à n'en pas douter, une addition
du poète allemand, qui a voulu marquer plus expressément que
Thomas que Riwalin est venu en Angleterre pour acquérir
Télégance des mœurs et des manières. Cette opinion est confirmée
par une divergence précédente (3), et nous aurons d'autres
occasions de constater l'empressement avec lequel Gottfried fait
campagne pour la courtoisie (4).
50J-84. Gottfried a, de plus que la Saga, mis en relief l'affec-
tion que rencontre Riwalin à la cour de Marc (Soj-aa). Nous
voyons ici un des fréquents détails psychologiques que le poète
allemand ajoute à son texte.
Les vers 534-84 de Gottfried donnent un tableau animé, chaud
(i) Thomas n*aurait-il pas emprunté à Wace une partie de ce passage ?
lia Saga concorde de façon curieuse avec le Brut :
£& vous douze homes blans quenus, puis ils se rendirent à la salle du roi
Bien atornés et bien vestus, observant la bienséance et la dignité
Dui a duis ens el palais vindrent, des mœurs courtoises ; ils allèrent
Et dui a dui as mains se tindrent. deux à deux se tenant par la main,
parés de vêtements précieux. Lorsque
Parmi la sale trespasserent, Kanelangres et ses compagnons arri-
Al roi vinrent, se Tsaluerent. vèrent devant le roi, ils le saluèrent
Brut 10903 ss. comme il convient. 5 6 : aS-ag.
(2)56:34^.
(3) Malgré le passage de S 6 : 38 s., on voit par la comparaison des vers
453-61 de Gottfried avec 5 6 : 11 s. que le voyage de Riwalin est chez Thomas
un voyage d^agrément et d'instruction générale, alors que le poète allemand
lui a donné comme motif le désir de Riwalin de s'initier à la vie courtoise.
(4) Il est fort vraisemblable que les paroles de bienvenue adressées par
Marc à Riwalin étaient chez Thomas, comme dans le poème allemand (5o4*6),
sous forme de discours direct. Robert aura, comme cela lui arrive parfois,
préféré le style indirect (v. p. 36).
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II. RIWALIN ET BLANCHEFLÔR. 585*649 67
et coloré du printemps. Est-ce aa poète allemand que revient
cette description ? Rien malheureusement, dans les fragments
conservés de Thomas, ne peut renseigner âur la façon dont Tauteui*
français aurait traite une scène de ce genre. On verra plus loin
que la promenade matinale des amants aux alentours de la Grotte
d'amour, toute embaumée aussi d'un frais parfum de nature,
existait, en germe au moins, chez Thomas. Ceci démontre que le
poète français avait dû là et pu ici tenter une esquisse de descrip-
tion champêtre. Comment a-t-il réussi dans le premier cas ? Il est
difficile de le dire avec certitude. Cependant, comme Thomas
montre habituellement peu de goût pour la description et qu'il fait
voir, quand il s'y livre, quelque froideur et quelque sécheresse (i),
on peut admettre, en considération du ton ardent, des touches
délicates et de l'émotion que révèle notre passage, que Gottfried
est l'auteur sinon de toutes les idées qui s'y rencontrent (a), du
moins de ce qu'on y trouve de plus saisissant et senti (3).
585-649- I^ même que le poète français, Gottfried conte que
les invités sont campés en plein air. Mais dans la Saga, qui
reproduit Thomas, tous les hôtes sont logés sous des tentes.
Gottfried spécifie que si les uns ont des pavillons de soie, les
autres se contentent de l'abri du tilleul ou de loges de feuillage
(589^), ce qui lui a paru plus vraisemblable, étant donné la foule
considérable et de fortunes diverses, rassemblée par Marc.
Ce n'est pas la seule modification du poète allemand.
Pour éviter une redite il a omis de parler des exercices
chevaleresques qui précèdent le festin, et où Thomas fait paraître
les chevaliers nouvellement adoubés (4). U tombe sous le sens
(i) Cf. la description de tempête (v. 2864-76), qui encore n'est pas tout à
fait originale. Y. Bédier, p. 406 s.
(a) La Saga signale la beauté du cadre où se déroulera la fête donnée par
Marc (S 7 : i8-ao — G 54i-3). Ce trait était donc chez Thomas.
(3) Le charme du passage est relevé par des effets de style qui montrent
combien le poète allemand s*est intéressé à cette peinture d'un printemps
idéal. — Kurz nous apprend que Gottfried a pu avoir eu sons les yeux un
spectacle semblable à celui qu'il décrit ici {Germ, i5, p. aao s.).
(4) 5 7 : a3-a8. La joute matinale précédant le tournoi solennel de Taprès-
midi, et semblable à la ifesperie, n'était pas contre l'usage (cf. Hartmann :
Srec a4ia ss.).
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68 COMPARAtSOK t>E C>OtTFRIBt> AVEC 5 ET £
que cette description nuit à celle qui sera donnée du tournoi
après le banquet.
Le banquet lui-même est présenté par le poète français d'une
façon réaliste et que le sens délicat de Gottfried réprouve. Tout au
moins est-on fondé à le croire en comparant Tindication toule
générale que donne le poète allemand sur Tabondance de la chère
avec les détails précis dont la Saga permet de soupçonner l'exis-
tence dans le Tristan français (i).
C'est d'Hartmann d'Aue que Gottfried avait pu apprendre ce
souci de bienséance rafiQnée (n). Cest probablement aussi à l'auteur
d*Iwein qu'il a emprunté le tableau mouvementé des distractions
auxquelles se livrent les nobles invités de Marc (3).
Gottfried introduit Blancheflor avant le tournoi, la Saga
seulement pendant ce divertissement. La disposition du poète
allemand témoigne d'un sens artistique plus On. Gottfried d'ail-
leurs atteint d'un coup un double but. Il met à la place requise la
lumineuse apparition de Blancheflor, puis il rattache habilement
le sentiment de joie de Marc, qui chez Thomas est une vaine
dilatation d'orgueil (4), au. bonheur dont se gonfle le cœur du roi
quand il considère, parmi tant de belles et nobles dames, son
plus brillant joyau, l'unique Blancheflor.
Caractéristique au point de vue des tendances des deux poètes
est le poi^trait de la sœur de Marc. La Saga, qui n'avait nulle
raison d'être infidèle à Thomas, énumère avec ce dernier les
qualités de la jeune fllle (5) et la dit aimée et vantée de princes illus-
tres et de beaux jeunes hommes « qui ne Font jamais vue » (6).
Gottfried, par une modification où se décèle sa sûreté de main,
(i) Cf. 5 7 : 36 ss. cl G 601-10.
(a) Cf. mon Etude sur Hartmann d^Aue, p. 206. Un poète postérieur à
Gottfried, raiiteur du Moniage Tristan, a dit : « Il est d'un glouton de parler
di gloutonnerie » (H. Paul : Tristan als Mônch, v.6a3).
(3) Cf. G. 61 1-8 et Hartmann : Iwein 63-72. M. Heîdingsfeld, qui a relevé
cette analogie avant moi (Gottfried von Strassburg als Schiller Hartmanns
çon Ane, Rostock, 1886, p. 40) pense qu*il n'y a ici qu'une similitude de
forme. Cependant la pensée de Gottfried (611 -3) offre une singulière ressem-
])lance avec celle de Hartmann (63-5).
(4) 57:30-33.
(5) A rexception cependant d'un trait : « elle avait conscience de son prix »
{S 8 :22) qui, comme Ta remarqué Kôlbing, a tout l'air d'une corruption.
(6) 5 8 : 19-29 et spécialement 279.
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II. RIWALIN ET BLANCHEFLOR. 65o JIJ 69
son sens de la sobriété et sa conception délicate des choses
d*amoui% transforme ainsi la pensée fruste de Thomas : « Nous
l'entendons proclamer de telle beauté que nul homme vivant ne
jeta sur elle un doux regard sans en aimer mieux à jamais les
dames et la vertu », et il affirme que la vue de ce « régal des
yeux » a pour effet d'élever les cœurs (i).
650-717. Il ne semble pas que Thomas ait donné l'éclatante
vision du tournoi (2) que nous offre Gottfried (661-78), chez qui
brillent la splendeur des étoffes, la richesse des vêtements élégam-
ment taillés, et les vives couleurs des « chapels ». On a vu que le
poète français n'est pas enclin aux descriptions. D'autre part le
désir de relever la narration par ces magnificences a pu ôti'e
inspiré à Gottfried par im passage de Hartmann (3), où l'auteur
fait valoir la somptuosité des vêtements d'un héros prêt au tournoi
et où nous rencontrons le terme étranger geparrieret dont s'est
aussi servi Gottfried.
Il y a quelque naïveté dans les lignes où la Saga décrit l'im-
pression produite par Riwalin sur les dames présentes, qui toutes
s*éprennent de lui « sans savoir qui il est, de qui il descend, com-
ment il s'appelle », mais simplement parce qu'il est dans la nature
des femmes de « sacrifier la retenue à la satisfaction de leur
volonté » et de désirer ce qu'elles n'ont pas, comme fit Didon (4).
Le fond de ces pensées se retrouve ailleurs chez Thomas (5).
Nous n'avons donc nul sujet de lui refuser ce passage et nous
donnerons acte à Gottfried, qui ne Ta pas reproduit, de sa plus
grande science en matière de psychologie féminine (6).
En compensalion à cette suppression, Gottfried fournit une
suite d'exclamations laudatives par où les femmes présentes au
(I) G. 634-42.
(9) Ce n'est pas à proprement parler un tournoi q^ui a lieu chez Thomas,
mais un bohort. Gottfried le dit expressément, et Texposition de la Saga
contraint à le croire.
(3) V. Erec a338-42.
(4) S 8 : 10-18. Cette remarque concorde avec celle qui vient d*être faite
sur Teffet de la beauté de Blancheflor.
(5) V. Bédier, p. 10, n. a.
(6) Gottfried traite ailleurs un thème qui touche à celui-ci. Mais en si^^na-
lant Tesprit de contradiction des femmes (17929 ss.), il fait une observation
plus exacte et fondée sur la connaissance de leur caractère.
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70 COMPARAISON DE GOTTFRIED AVEC S ET E
bohort manifestent Tadmiration que leur inspire la bonne
mine de Riwalin, Le poète allemand imitait sans doute ici Thomas,
abrégé par la Saga (i).
718-1074* Le i^<^î^ de 1<^ i^^ssAiice <l6 l*£^™oui* dans le cœur de
Riwalin et de Blancheflor est disposé de façon différente dans la
Saga et dans le poème allemand.
Là Blancheflor, spectatrice des jeux chevaleresques, s*épi*end
subitement du brillant jouteur qu'est Riwalin. Cette affection se
manifeste sous forme de douleur poignante que la jeune princesse
exprime dans deux monologues. Après le tournoi, elle donne à
entendre à Taimable étranger qu'il l'a conquise.
Chez Gottfried, la sœur de Marc est bien frappée par l'amour
pendant le tournoi ; mais ce n'est qu'ensuite, après l'aveu Toilé
fait à Riwalin (n), que la passion prend entièrement possession
d'elle, et que la vierge ignorante se rend compte de la nature du
mal qui l'a frappée (S 9 : 20-10 : îi6 = G 955-1074) (3)«
n est clair que l'ordre de Gottfried témoigne de plus de sens
et d'art que celui de la Saga. Ici la jeune fille éprouve, à la façon
d'un choc matériel et soudainement, une commotion violente qui
lui révèle avec la rapidité de l'éclair toutes les angoisses, toutes
les douleurs de l'amour. Il est peu vraisemblable que cette fièvre,
cet état pathologique, ces frissons, ces sueurs, naissent en quelques
instants et que Blancheflor ait, dans le peu d'heures que dure le
tournoi, réussi à pousser si loin l'étude de ses sentiments. Gela
est également d'un médiocre effet au point de vue de l'art. Dès le
premier moment, le poète est allé à l'extrême et a épuisé toutes
les ressources que lui ofifrait la peinture de la passion. Combien
plus habile est Gottfried! La jeune fille ressent d'abord une
profonde impression à la vue du chevalier étranger. Elle se trahit
par ses paroles à double entente. Plus tard seulement, le poète
dévoile les effets progressifs de la passion et montre dans toute
(i) V. Bédier, p. 10.
(3) Entre la scène du tournoi et le monologue où Blancheflor manifeste ses
sentiments se place dans le poème allemand la description des agitations
qui conduisent Riwalin à Tamour. 11 en sera question plus loin.
(3) Gottfried a, comme nous le verrons tout à l'heure, donné un autre
aspect aux plaintes de Blancheflor.
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II. RIWALIN KT BLANGHBFLOR. 718-IO74 ^I
lenr violence les troubles auxquels Blancheflor est en proie et
que le temps nourrit.
Ainsi vraisemblance des données et gradation de l'intérêt,
telles sont les conséquences de la transformation de Gottfried (i).
Mais avons-nous le droit d*imputer à Thomas Tordre que nous
renconti*ons dans la Saga ? Gela ne paraît pas douteux. H est
d'abord peu vraisemblable que Robert, qui se permet si rarement
des transpositions et des altérations, ait ici modifié profondément
son texte, qu'il ait divisé l'unique monologue de Thomas en deux
parties, puis déplacé ces deux fragments. Cette liberté est sans
exemple chez lui.
En outre, on comprend aisément le plan du poète français.
I) présentait dès le tournoi la passion de Blancheflor, et du premier
coup, se rimaginait absorbante, exclusive. Absolument conquise,
Blancheflor faisait à Riwalin Taveu déguisé de sa passion. C'est à
la réflexion seulement que l'imitateur, en présence de l'œuvre
écrite, a vu le meilleur parti à tirer de la situation.
Dernier argument. Considérons le monologue de Blancheflor
dans le poème français. Après avoir donné cours à ses plaintes,
la jeune fille se demande comment elle pourra, foulant toute
pudeur aux pieds, déclarer son amour à celui qui en est l'objet ;
finalement» elle se propose de boire cette honte. Comme ces
réflexions précèdent immédiatement l'entretien avec Riwalin,
où elle met son projet à exécution, nous possédons la preuve
irréfutable que ce monologue se trouvait bien avant la scène
de l'aveu chez Thomas.
Gottfried a donc amendé la disposition ]de Thomas (n). Il a fait
(i) n y a cependant un reproche à faire à l'exposition du poète allemand
et qni sera formulé plus loin. (Y. p. 76).
(a) On a aussi le droit de considérer comme un progrès une modification
de Gottfried. Dans la Saga Blancheflor dit à Riwalin, après le tournoi, qu*il
a commis une faute envers elle (10 :3i-ii : 9), sans expliquer et sans que le
poète explique de quelle faute il s'agit. Dans le Tristan allemand la jeune
fille reproche à Riwalin d'avoir fait tort au meilleur de ses amis. Gottfried
ajoute aussitôt que par cet ami Blancheflor entend son cœur, que Riwalin a
blessé (748-68). Certes Tindication est obscure pour le chevalier, qui cherche
long^mps le sens du propos de Blancheflor ; mais elle est claire pour le
lecteur ; et comme la situation exige que Riwalin reste dans l'incertitude,
puisque c'est de cette incertitude — de la crainte inspirée par le reproche et
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J2 COMPARAISON DE GOTTFRIKD AVEC S ET E
plus. Il a longuement développé les vers où le poète français,
après le tournoi, esquissait les agitations de Riwalin. Cette addi-
tion est importante, non seulement au regard de la quantité des
vei's, mais aussi des qualités poétiques qui s'y dévoilent. Pour
cette raison, il est nécessaire de faire le départ des données qui
appartiennent en propre à Thomas.
Le passage de Gottfried comprend quatre parties : i*» Kivtralin
s'efforce de découvrir le sens des paroles obscures de Blancheflor
et, sous Tempire de Tobsédante pensée de la jeune fille, s'éprend
d'elle comme elle est éprise de lui (790-838) ; ao tel l'oiseau englué
qui, par ses efforts pour se délivrer, se fixe déplus en plus solide-
ment à la branche perfide, tels les amants cherchant à échapper à
l'amour, s'engagent plus profondément dans ses lacs, tel aussi
Riwalin (839-72) ; 3^ le jeune homme passe alternativement du
doute à l'espoir, jusqu'à ce qu'enfin l'espoir et l'amour triomphent
(873-91Î1) ; 4"" la vie de Riwalin est profondément altérée sous
l'influence de l'amour (9i3-54).
Examinons successivement ces divers points.
1° Le témoignage de la Saga (11 : 9-21) contraint à attribuer ce
développement à Thomas. Gottfried a pu ajouter les vers 8o4-i6,
qui rappellent le passage 724-7, selon toute vraisemblance inconnu
au poète français, et enrichir d'antithèses nouvelles le contraste
des pensées diverses qui s'emparent de Riwalin.
2*» On sait la prédilection — attestée par des passages origi-
naux (j) — de Gottfried pour les images tirées de la natui*e et en
particulier celles fournies parles oiseaux. Celte tendance par contre
ne se décèle pas chez Thomas. Il est donc infiniment probable que
l'image où les amants en général et Riwalin ensuite sont comparés
à l'oiseau pris à la glu est une addition du poète allemand.
30 Selonla Saga, Riwalin, après l'aveu de Blancheflor, s'évertue
à deviner le rébus contenu dans ce propos mystérieux. C'est à
cette solution que tendent tous les efforts du chevalier étranger, qui
est épris tout d'abord de la jeune fille et souhaite une nouvelle
entrevue avec Blancheflor pour « changer les dispositions » hos-
de l'espoir fourni par le doux congé de la jeune fille — que naît son amour,
il semble que Texposition de Gottfried soit inattaquable. (V. cependant Bédier,
p. 14, n. a).
(i) V. 4749 ss. 4791 ss.
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II. RIWALIN ET BLANCHEFLOR. 718-IO74 73
tiles, à ce qu'il pense, de la sœur de Marc à son égard (ii : iîi-îi4).
Cette conception paraît exclure la lutte que se livrent dans Fâme
du Riwalin allemand l'espoir et le doute, lutte dont l'issue est le
triomphe de l'espoir, qui conduit h l'amour. On peut, pour étayer
cet argument, faire valoir que Gottfried se complaît singulière-
ment à mettre en œuvre l'opposition de deux sentiments con
traires dans un personnage (i), et que la facture de ce passage
est toute gottfriedienne.
4<> Il ne saurait être douteux que les vers où le poète allemand
montre l'altération produite par l'amour dans la vie de Riwalin
ne lui appartiennent. Ce passage est, chez Gottfried, en relation
étroite avec le début du passage suivant, où Blancheflor éprouve
les mêmes changements dans ses goûts et ses sentiments. Cette
donnée, qui relie les deux descriptions et forme la transition de
l'une à l'autre, ne se pouvait trouver chez Thomas, où les deux
expositions sont séparées par la scène du tournoi et ne formaient
pas l'exact pendant imaginé par l'art de Gottfried.
Enfin, ce qui semble prouver que tout ce passage du Tristan
français était peu important, c'est qu'il n'en reste rien dans
Sir Tristrem, qui, au contraire, consacre une strophe à la descrip-
tion du trouble de Blancheflor.
Le tableau de l'état d'âme de Blancheflor, non seulement est
reculé par Gottfried (v. p. 70), mais est exposé chez lui de tout
autre façon que chez Thomas. A part quelques vers repris çà
et là, tout, chez le poète allemand, est original. Voici des deux
textes une analyse qui permettra d'en saisir d'un coup d'œil les
divergences.
Stiffa Gottfried
Trouble et inquiétude de Blanche- (manque)
flor indiqués d^avance.
Elle éprouve des sentiments lus- ) ^ ^ o
7, . ' = G 976 8.
que-là inconnus. )
(i) Neuf fois on trouve dans le Tristan allemand Marc en proie en même
temps au doute et au soupçon. Il n^est pas non plus sans intérêt de remar-
quer qu'Eilhart montre Tristan passant, comme le Riwalin de Gottfried, de
la crainte à Tespérance (9694-705).
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%
COMPARAISON DE 60TTFR1ED AVEC S ET J?
Cette peine lui semble iiijiwte,pais-
qa'eUen'a fait de mal à personne.
G 1008-14.
A la vue de Riwalin elle loi donne
son amour.
Elle éprouve une douleur soudaine
et violente.
Il lui semble qu'elle porte un faix
pesant.
Son cœur et ses membres trem-
blent ; elle est couverte de sueur.
!•' Monologue : Quelle étrange
maladie !
Je suis dévorée d'une flamme in-
connue.
D*où me vient ce mal qui agit
comme le poison ?
Trouverai-je un médecin pour me
guérir ?
La chaleur me transit et le froid
me couvre de sueur (i).
Interruption du monologue:
Blancheflor distraite par la vue
du bohort,
2* Monologue: Certes cet homme
est un magicien, qui me cause
telle peine.
Si toutes les femmes sont éprou-
vées par lui comme moi, il faut
qu'il dispose d'artiûces funestes.
Comment échapper à ces tortures ?
Lui faire un aveu serait me cou-
vrir de honte.
Cependant il ne me reste qu'à
me confier à lui.
(I) Ici une sentence (S 9: 3o).
Blancheflor est en proie aux mè-
mef> tourments que Riwalin.
L'amour change ses goûts. Elle
perd sa mesure, trouve insipi-
des ses joies passées (955-75).
Aucun homme n'a fait sur elle une
impression semblable (982-6).
= à peu près G U87-93.
(manque)
:= G 1000^.
= <> 994-9-
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II. aiWAUN BT BLANGHEFLOR. 718-IO74 7^
L*examen de ces deux passages montre que le poète allemand
a éliminé deux données, puis transformé entièrement la description
des effets de Famour sur Blancheflior. Voyons d'abord les élimi-
nations.
i^ Gottfried a supprimé l'annonce du trouble de Blancheflor
et Findication fournie par avance des épreuves que lui réserve
son inclination (i). Cette anticipation est évidemment une gau-
cherie d'exposition. Gottfried ne Fa pas imitée : il s'est con-
tenté de prendre dans ces vers une idée qu'il a mise en œuvre
plus loin (n).
tà^ L'interruption du monologue de Blancheflor par le spectacle
du tournoi, qui apporte une diversion aux soucis amoureux de la
jeune fille, ne pouvait trouver place dans le poème de Gottfried,
oh Blancheflor ne prononce qu'un seul monologue, longtemps
après le tournoi (3).
Bien plus grave et plus instructive que ces suppressions est
Fimportante modification que Gottfried a apportée au poème
français.
n suffit de jeter un coup d'œil sur Fanalyse qui vient d'être
donnée du texte de la Saga pour reconnaître que la passion de
Blancheflor aflecte ici tous les symptômes d'un mal physique.
La jeune fille est accablée comme sous la charge d'un lourd far-
deau, ses membres frissonnent de froid, puis se couvrent de sueur.
C'est une maladie, est-il dit expressément, Feflet d'un poison, dont
la guérison dépend d'un médecin (4)*
A cet état pathologique Gottfried a substitué une belle et fine
étude morale. Sous Feflet de Famour Blancheflor est ravie à ses
dispositions familièi*es ; elle perd ses joies accoutumées ; elle est
envahie d'une langueur inconnue. Son pi*emier sentiment, lors-
qu'elle s'eflbrce de démêler ce qui se passe en elle, est celui de
Fétonnement. Elle a, dit-elle, déjà vu bien des hommes et cepen-
(1)5 8:30-9:4.
(a) 5 9:1 -G 100^14.
(3) Cf. 59:35-10:8 et G 955-1074. D'ailleurs, Gottfried a dit auparavant
(77-100) que la distraction est une puissante dérivation aux chagrins d*amour.
(V. p. 60 s.).
(4) Cette peinture de Tamour rappelle celle que donne Ëilhart après la
scène du philtre (a36i-5, a37a-8a).
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76 COMPARAISON DE GOTTPKIED AVEC S ET E
dant aucan ne Ta affectée ainsi. Celui-ci serait-il un magicien (i) ?
Non, il ne peut être méchanl ; tout le monde s'accorde à le louer...
Alors un jour s'ouvre aux yeux de la jeune fille. C'est son cœur
qui est le coupable. D'après ce qu'elle a entendu conter de Tamour,
c'est l'amour qui remplit son élrc, qui cause cette indicible peine.
Cette esquisse si jolie et si vraie de la prise de possession d'un
cœur ingénu par l'amour est assurément de Gottfried. Tout le
démontre, mais en particulier le fait que dans le Tristan français
l'éclosion de l'amour est soudaine et son progrès limité à la durée
du tournoi. Chez Gottfried, au contraire, c'est peu à peu, en un
temps que nous pouvons supposer assez long, que Blancheflor
arrive à discerner la nature de ses sentiments. Autre preuve. U
faut bien reconnaître que le poète allemand a commis une erreur
d'exposition en reportant la découverte que fait Blancheflor de son
amour après la scène de l'aveu. Il tombe sous le sens qu'au moment
de son entretien avec Riw alin la jeune fille avait déjà vu clair dans
son cœur (2). Mais Gottfried ne pouvait répudier la donnée de
l'aveu, qui est essentielle : sacrifiant alors la logique des faits à la
logique des choses il a laissé subsister la scène de l'aveu, qu'il
était impossible de supprimer ou de déplacer, et donné, au lieu
requis par la vraisemblance, le tableau des agitations de Blanche-
fior. Cette faute, qui n'existait pas chez Thomas, est la rançon
nécessaire des avantages que présente la disposition de Gottfried
et en même temps confirme notre conjectui*e.
1075-1116. Comme la Saga affirme expressément qu'il est
inutile de s'attarder à conter de quelle façon les amants réussirent
à s'entendre et à se rencontrer dans des rendez-vous secrets
(1 1 : 3 1-35), il faut croire que le manège amoureux des jeunes gens,
si gracieusement décrit par Gottfried, est une addition du poète
allemand. Ce passage d'ailleurs (ioj5-iii6) est le dénouement
logique de la situation exposée précédemment par lui. Après avoir
pris plaisir à mettre en lumière les doutes et les inquiétudes des
amants, le poète fait voir comment, à l'aide des regards épris et
(1) Ce trait existait chez Thomas (cf. S 10: 11 s. et EHa s.). Mais Gottfried,
qui l*a transpose, lui a donné t4)ute sa valeur en le faisant servir à illustrer
la naïve candeur de son héroïne.
(2) V. G 728-30.
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II. RIWALIN et bLAKCHEtrLOtl. 107a- II16 Jj
des gestes émus, la crainte s'éloigne de leurs cœurs, que remplit
peu à peu la certitude triomphante.
Cette peinture tient lieu chez Gottfried d'un développement
embarrassé de la Saga, Ici les amants ont des entrevues dérobées.
RiwaUn redoute que Marc n'ait connaissance de ses amours. Pen-
dant quelque temps le secret est gardé. Marc pourtant s'étonne que
Riwalin prolonge son séjour en Comouailles. Il apprend enfin la
vérité. Mais il n'en laisse rien voir, étant prêta consentira l'union
de sa sœur avec le chevalier étranger (ii : 35-12 : i4). Remarquons
Tincohérence. Marc, dit la Saga, ne s'oppose pas au mariage des
amants. Pourquoi alors Riwalin enlèvera-t-il plus lard secrète-
ment Blancheflor ? Pourquoi ne l' épouse- t-il pas avant de retourner
en Ermenie? Il y a évidemment ici une faute. Mais est-ce Thomas
qu'il convient d'en rendre responsable ? La suite du poème semble
exiger une réponse négative. Dans l'entretien qui précède le départ
furtif des amants, Blancheflor dit à Riw^alin, chez Gottfried, qu'elle
redoute la colère de son frère (i475-8i). Nous trouvons un écho
de cette pensée dans la Saga^ où Blancheflor confie à son amant
qu'elle « craint pour elle et lui une triste destinée, car il ne mérite
pas une telle fin » ; elle ajoute qu'il serait tué injustement et
qu elle se console de son départ en songeant qu'il échappera par
là à la mort (i3 : 36-i4 *. a). Thomas déclare donc qu'il y a péril
pour Riwalin à ce que Marc découvre l'intrigue des amants,
donnée qui est en contradiction flagrante avec ce que nous venons
de lire dans la Saga (i). Peut-on croire que Thomas se soit à
quelques pages d'intervalle mis ainsi en désaccord avec lui-même ?
Gela est peu vraisemblable. Il est plus naturel d'admettre que le
bon Robert, soucieux de moralité, a essayé de pallier l'inconve-
nance de la liaison des amants en laissant croire qu'elle est tolérée
par Marc et peut aboutira un honnête mariage (a).
En résumé la Saga a suivi Thomas en contant — ce que n'a
pas fait Gottfried, qui est plus réservé — que Riwalin et Blanche-
(i) Cf. aussi S m : 32-35 oh il est dit que Blancheflor n'ose témoigner osten-
siblement son chagrin de la blessure reçue par Riwalin à cause de la crainte
qu'elle éprouve de Marc.
(a) Cf., pour une modification de ce genre, Bédier, v. aaii et S loj: la, oii
« bêle amie » du poème français est remplacé par « épouse » dans le texte
uorwégien.
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78 COMPARAISON DE OOTTPRIBD AVEC S ET £
flor ont un comaierce secret, pais s'est écarté du texte pour rester
dans la moralité.
iii^-iSuS. Les variations du texte allemand dans le passage
111J-7ÎI (omission des détails metlant en relief la valeur de Riwalin,
addition des regrets qu'éprouve Mai'c de la blessure de son ami
et des plaintes proférées par les dames) n'ont qu'un faible inté-
rêt (1). Il n'en est pas de même des vers 117^-84 qui ne sont pas
représentés dans la Saga et qid offrent une description colorée
de la douleur de Blancheflor. Il n'est pas vraisemblable que Thomas
ait servi ici de modèle à Gottfried. Dans les fragments qui restent
du poème français, on ne trouve pas en effet de manifestations
physiques de la douleur, et d'autre part Gottfried a pu être amené
à montrer son héroïne se frappant elle-même par les exemples
qu'il a trouvés chez Hartmann d'Aue (n).
De Gottfried est sans doute aussi une subtile idée que ne
présente pas la Saga, où les choses ont un autre aspect, qui
n'en tolère pas la présence : Blancheflor mourrait de douleur si
son affliction n'était causée par l'amour ; mais comme l'amour la
remplit du désir de revoir Riwalin, elle est rattachée à la vie.
Gottfried expose de façon beaucoup plus animée que la Saga
les scènes qui précèdent l'entrevue de Blancheflor avec Riwalin
blessé : discours directs de la jeune fille à sa gouvernante, réponses
et réflexions de celle-ci, déguisement de Blancheflor en mire (3)
(i 197-1269). Aucun critère ne permet de discerner si nous avons
afiaire ici à des additions du poète allemand. Un seul tirait semble
(iX C'est sans doute par suite d'une de ces méprises si souvent constatées
dans la comparaison des fragments (v. p. 36), que la Saga dit que Riwalin
fut blessé dans un tournoi (dans une guerre, selon Thomas) et semble affir-
mer que Blancheflor apprend la blessure de son ami pendant. que celui-ci
est encore sur le lieu du combat^ alors que chez Gottfried c'est après que
Riwalin a été rapporté à Tintagel que Blancheflor est instruite de Tévéne-
ment. C'est une erreur au sujet du mot Avançais traduit par herUdsitis
(la : 3i) qui gauchit l'exposition de Robert.
(3) I(Q€in 1817 ss., Erec 5756 ss. Y. encore un trait analogue chez Gottfried,
plus loin, V. 7169-75. Cf. cependant À* la : 36 s.
(3) Les vers 1773-7 et ao6i-3, où Thomas précise la nature d'un déguise-
ment sont supprimés ou remplacés dans la Saga par la seule indication :
Us se déguisèrent (S 106 : 7). Cette atténuation autorise-t-elle à croire que
Robert avait quelque raison de répugner au travestissement ? .
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II. RIWAL1N KT BLANGHBFLOR. l329-l4l5 ^9
être assurément la propriété de Gottfried. Dans la Saga (et le
poème français), Blancheflor, afin de trouver Riwalin seul, profite
de rinstant où Ton nettoie la maison (5 i3 : 9 s.). Chez Gottfried,
la confidente a prévenu Riwalin, dans une visite préliminaire, de
Tarrivée de Blancheflor, et le malade a éloigné son entourage
(ia55-74). Cette altération cadre bien avec le souci constamment
relevé chez Gottfiîed d'éviter toute vulgarité et de motiver exac-
tement les faits.
On peut affirmer que la scène de Tentrevue des deux amants
est peinte avec un plus vif coloris par le poète allemand que par
Thomas. Gottfried ne perd aucune occasion de relever le récit
par des traits descriptifs vivants et enflammés, d'enrichir dimages
sa narration ; Thomas est plus froid et plus sobre. La compa-
raison de la façon dont les deux poètes ont traité la scène du
verger nous autorise à croire que le tableau si vigoureusement
enlevé de l'évanouissement de Blancheflor et des tendres embras-
sements des amants appartient à Gottfried (ia95-i3oi).
L'accord de la Saga et du poème aillais invite à croire que
Thomas annonçait en quelques vers le nom et la destinée de
l'enfant qui devait nattre des amours de Riwalin et de
Blancheflor (i). Gottfried s'est dispensé de ces détails, qui pou-
vaient émousser l'intérêt de son récit.
i3a9-i4i5. Ni la Saga ni Sir Tristrem n'offrent un indice de la
présence dans le poème français d'un passage où Thomas, après
la scène d'amour, aurait fait prévoir que Blancheflor était destinée
à une mort prochaine et ensuite célébré les joies actuelles des
amants. Pour ce qui est de la première donnée (i32i9-38), il n'y a
pas de certitude qu'elle soit inventée par Gottfried ; cependant,
des raisons tirées de l'expression, ainsi que l'exposition de la
Sagà^ le font croire. La seconde (1339-70) est certainement, sous
cette forme et à cet endroit, du poète allemand. Thomas, en effet.
Ta traitée auparavant de façon plus tei*ne, portant son attention,
comme il lui arrive fréquenmient, sur les choses extérieures (n).
Gottfried l'a transposée et développée avec sa virtuosité
accoutumée.
(1) .S i3 : 16-19, ^ 109 s.
(a) 5 II : 3i SB., spécialement la : i.
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8o COMPARAISON DE GOTTFRIED AVBC S ET E
La transposition est d*un art intelligent. H convient, en effet,
pour la gradation de F intérêt, qu'avant la blessure de Riwalin,
les amants ne se soient pas vus en particulier, ni fait confidence
de leur inclination (i). Cest l'aube de la passion, la période des
espoirs vagues, des joies incertaines. Ensuite éclate l'amour
triomphant, Tunion indissoluble des âmes, des vies : « il était
elle, elle était lui. »
Pas plus que ce passage, les vers i389-i4i5, où Blanchefior
exprime son chagrin de la séparation prochai ne et maudit Famour,
ne trouvent leur équivalent dans les versions nort^'égienne et
anglaise. Le début du monologue pourrait, à cause du parti qui
y est tiré du mot o«^é(i39i-5), être regardé comme le développement
d'un vers de ÏErec de Hartmann (q). Mais on ne saurait sans
témérité affirmer que Thomas n'a pas composé un monologue,
dont se serait inspiré Gottfried, et que la Saga, comme cela lui
est arrivé maintes fois, aurait résumé en une ligne (3).
i4i6-i58îi. La scène où Riwalin vient prendre congé de Blanche-
fior débute chez Gottfried par l'évanouissement de la jeune fille,
qui reprend peu à peu ses sens sous les caresses de son amant.
Comme la Saga donne cet incident plus loin, après le premier
discours de Blanchefior (4), il n'y a à noter en faveur du poète
allemand qu'une transposition. Cette modification est d'ailleurs
d'un art savant. Dans le Tristan de Gottfried, Riwalin vient et
annonce sans préparation son départ à la jeune fille. Etourdie par
ce coup aussi imprévu que violent, la pauvre Blanchefior perd
(i)V.p.76^8.
(2) ir ander wort was Wi^ ouwê {Erec 6758).
(3) Ce qui conduit à la supposition d'une rédaction hâtive du traducteur,
c'est rimpropriélé du mot vôx dans cette phrase (i3 : a? s.). Robert dit qu*i\
entendre cette nouvelle la douleur de Blancheflor s'accrut. Comme il n'a pas
été conté que depuis la scène de l'union des amants la jeune femme ait éprouve
du chagrin, il faut croire qu'en employant le mot vôx Robert a corrompu le
texte qu'il entendait résumer. — Si cette conjecture était erronée et si
Thomas admettait que Blancheflor n'a pas retrouvé sa joie depuis sa visite
à Riwalin, nous aurions un témoignage nouveaude l'originalité de Gottfried
dans le passage précédent, qui célèbre le bonheur des amants.
(4) 5 14 ' 5-7. Il faut cependant remarquer que dans la Saga Blancheflor
revient à elle sans que Riwalin fasse rien pour la ranimer, et que la scène
est très écourtée.
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It. RtWALIN Et BLANGHÈFLOR. l4l6-ltoa 8l
connaissance. Dans le Tristan français, révanouissement n*est en
rien motivé.
Après avoir repris ses sens» Blancheflor tient chez Gottfried
un discours assez différent de celui que lui attribue la Saga. Ici
elle plaint sa destinée, puis elle engage Riwalin à partir, aûn
qu'il échappe à la mort qui le menace en Cornouailles et qu'ainsi
Tenfant à naiti'e ne soit pas privé de son père.
Telle était à peu près Texposition de Thomas (i). On en voit
au premier coup d*œil le défaut. Riwalin fuyant la Cornouailles,
Tenfant de Blancheflor ne sera pas orphelin, il est vrai, mais que
lui servira d'avoir un père vivant, si celui-ci séjourne en pays
étranger, et séparé de sa mère ?
Au surplus, cette proposition de Blancheflor fait double emploi
avec celle que formulera Riwalin dans sa réponse et que
Blancheflor devra combattre une seconde fois (oi). L'art de Thomas
est donc ici en défaut.
Gottfried a modifié le discours de Blancheflor. Elle a, dit-elle,
trois sujets d'affliction : i^ elle s*effi*aie de sa prochaine maternité ;
q9 elle craint que son frère ne punisse sa faute en attentant à sa
vie ; 3* elle redoute la perte de ses biens (3) et le scandale qui
déshonorera la Ck>rnouailles et l'Angleterre quand sa honte aura
éclaté au jour (i449-i5o8).
Une fois accordé que Gottfried a eu tort d'additionner ces
motifs de douleur, attendu que le second exclut le troisième, mais
aurait dû les présenter comme des hypothèses successives, il faut
reconnaître que la vue de la situation est juste, et que Blancheflor,
après avoir terminé son discours en implorant Taide de Riwalin,
a dit tout ce que réclamaient les circonstances.
La réponse de Riwalin à Blancheflor est plus animée, plus
généreuse aussi et délicate dans le Tristan allemand que dans la
Sagay dont ce passage est, à n*en pas douter, calqué sur le Tristan
français. Le Riwalin de Gottfried rappelle noblement le sacrifice
suprême que lui a fait Blancheflor et prétend partager la destinée
(i) Cf. Bédier, p. 20, n. i.
(a) Cf. S 14 : 1 et 14 : 19 s.
(3) Sur Tappréhension que témoigne Blancheflor au sujet de son héritage
(1478 s.) V. A. Schultz : Dos hôJUche Leben sur Zeil der Aiinneainger * I,
p. 699.
Univ. de LUle. Tr, et Mém, Dr.-Lettres. Fasg. 5. 6.
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(ia COkPARÀlSON DB GOTTFÈIED aVsG S tSH È
quelle qu'elle soit, de son amie. C'est à deux reprises (iSao-ô et
i535-4^) que le jeune cheTalier fait mention de ses devoirs et met sa
vie à la disposition de Blaneheflor. Nous voyons ici un exemple,
et ce ne sera pas le seul, de la plus grande délicatesse de Gottfried.
Quelques détails dans le discours suivant de Blaneheflor et
dans la narration du départ de Riwalin se trouvent en plus dans
le Tristan allemand que dans la Saga (i). Il en est un seulement
que Ton peut attribuer avec certitude à Gottfried, c'est la tristesse
des gens de Marc lorsque Riwalin prend congé d'eux (iSjo-S). Ce
trait est la conséquence d'une addition antérieure de Gott£ried.
A l'arrivée de Riwalin en Comouailles, le poète allemand dit que
les gens de Marc pi^ennent le jeune chevalier étranger en affection
et explique conmient il mérite cette sympathie (a). 11 est natu-
rel que c^tte amitié se manifeste au moment de la séparation.
i583-i653. Dans le Tristan de Thomas, conmie dans celui de
Gottfried, Ruai adressait à son seigneur Riwalin, arrivant en
Ërmenie, un discours de bienvenue et rengageait à épouser Blan-
chettor (3).
Le mariage de Blaneheflor et de Riwalin est traité autrement
par Gottfried que par Thomas. Dans les vei*sions norwégienne et
anglaise l'union se fait selon les formes régulières. Dans le poème
de Gottfried, Ruai conseille à Riwalin d'aller à l'église avec Blan-
eheflor et de déclarer là, devant clercs et laïques, suivant la loi
chrétienne, sa volonté d'épouser la sœur de Marc. Plus tard, lorsque
la guerre sera terminée, le mariage légal se fera en une fête
imposante devant les parents et les vassaux du maître d'Ërmenie.
Riwalin met à exécution la première partie de l'avis de Ruai : il
épouse Blaneheflor à l'église. Gottfried n'ajoute pas, mais nous le
savons par la suite du récit, que le- mariage «civil» proposé
par Ruai, le seul valable (4), n'a pu être accompli à cause de la
mort de Riwalin.
(i) Robert ne dit même pas que Blaneheflor accompagne Hiwalin (v.
Bédier, p. ai, n. i). Thomas n'a pu commettre ce grossier oubli.
(2)V. p.66.
(3) V. Bédier, p. aa, n. i. Gottfried a deux discours, mais le premier est
sans importance.
(4) V. J. Grimm: HechUaltertHmer, p. 454 s., R. Schroeder : Z. /. d. Phil.t
I. p. 270 ss., K. von Amira : Paul, Grundriss, II, a, p. i43 s.
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II. RIWALIN ET BLANGHBFLOR. l654-I788 83
Il n'est pas di£G[cile de découvrir la raison de cette altération
de Gottfried. Par suite de Tomission de Tun des deux actes du
mariage, il plane quelque doute sur la légitimité de la naissance
de Tristan. Il faut qu il en soit ainsi pour que Moi^an ait le droit
— plus tard, lors de sa querelle avec Tristan — de dire à son
adversaire qu'il est le fils d'une concubine (i). Le poète allemand
a donc ici justifié un trait de la narration laissé inexpliqué par
Thomas, chez qui Taccusation de Morgan est dépourvue de tout
fondement (s).
La Saga parait avoir résumé les détails^ donnés par Gottfried
à la suite de Thomas, de Tenvoi de Blancheflor à Kanoêl. Elle
ne cite pas le nom du château et ne dit pas que Blancheflor fut
confiée aux soins de la femme de Ruai. Ces choses étaient cepen-
dant relatées par Thomas, qui, avant Gottfried, tirait le nom
Kanêlengres de Kanêl^ issu de Kanoêl. Thomas, comme son
modèle Wace, se montre curieux de ce genre d'érudition, et
Gottfried déclare avoir lu cette étymologie dans sa source (i643).
Il est cependant assez vraisemblable que c'est Gottfried seul qui
a eu ridée de tracer un crayon — en trois vers — de la bonne
Florete (i648-5o), à qui il a témoigné par la suite, et indépen-
damment de Thomas, une si vive sympathie.
1654-1788. Le combat où Riwalin trouve la mort est décrit
avec plus de vivacité par Gottfried (3) que par Thomas.
11 est en revanche vraisemblable que Thomas s'étendait sur le
deuil des gens de Riwalin. Gottfried déclare qu'il est oiseux de
dépeindre ce chagrin, que la Saga expédie en deux lignes (i5 :
1-3), résumant sans doute un exposé plus long du poète français.
Il répugnait à Gottfried de tracer des tableaux de désolation, lui-
même nous en avertit (4) ; il a supprimé celui-ci et donné à deux
reprises une raison banale de cette élimination (5).
(i) Sur le mariage et sur le concubinat, cf. E. Martin : Gndrun io3o : 4>
O. Hartung : Die dentachen Altert'ùmer des NibelangenUedea und der
Kadran, p. agi s., K. von Amira, op. c, p. i45 s.
(2) Cf. 8 i4: as s et 38 : ao-aa. E i55*65 et 86i s.
(3) Y. les vers 4Gaoss., 4^00 ss. du passage original, où les phrases excla-
malives se suivent comme ici (cf. hei waz... 1668 et hei wie 4800).
(4) V. i86a-8. D'autres preuves de cette répugnance se rencontreront plus
loin.
(5) V. i69a.5, 1703^.
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^ COMPAhAisON DB OÔTTFRIeD AVEC S tft Ë
C'est par on moyen plus ingénieux qu*il a évité de reproduire
les plaintes de Blancheflor, qui forment un long passage de la
Saga (i6 : 7-16). Pour échapper à la nécessité de décrire l'affliction
de son héroïne, il imagine qu'elle perd connaissance pendant
quatre jours, après quoi elle meurt en donnant naissance à Tristan.
Ainsi se trouve expliqué pourquoi la triste Blancheflor ne versa
pas une larme et ne proféra pas une plainte. En même temps se
démontre Fhabileté de Gottfried à esquiver une situation gênante.
Nous allons voir un autre exemple de cette ingéniosité (i).
En considérant que la Saga et Sir Tristrem (a) s'accordent à
dire que les gens de Riwalin déplorent la jnort de leur maître et
de sa dame on croira que Thomas, au moment de terminer la
triste histoire des jeunes amants, a pris congé d'eux par quelques
vers émus, a Les hommes exprimaient leur douleur d'avoir perdu
Riwalin, plus encore les femmes se lamentaient au sujet de Blan-
cheflor » dit à peu près la Saga, qui résume un passage du poème
français. Gottfned a reproduit le tribut de regrets payé aux deux
héros par Thomas (i 753*83). Mais nous savons qu'il est peu enclin
aux explosions de douleur ; il a pu aussi lui paraître invraisem-
blable que les fournies de Blancheflor, qui la connaissent depuis si
peu de temps, lui soient attachées au point d'éprouver si grand
deuil de sa mort : aussi évite-t-il de décrire le chagrin qui éclate
m dans les chambres parmi les jeunes filles ». Usant d'un nouvel
artifice, il laisse à ses lecteurs le soin de regretter Blancheflor et
de la recommander à Dieu (3).
(i) V. aussi rexplication fournie par le poète pour justifier la digression
littéraire ainsi que, sous l'examen des vers 7065-7334, le moyen qu*il a adopté
pour éviter de décrire les lamentations des deux Isolde.
(a) S i5 : a3-6, S !i3>42).
(3) S}ir Tanneau donnée par Blancheflor à Ruai en E v. Bédier, p. 2/^,11, i.
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m
RUAL LE FOITENANT
(1789.2146)
1789-20QO. L'ordre et la qualité des faits diffère dans les versions
norvégienne et allemande an début de ce chapitre.
Donnons d'abord la disposition de Gottfried, que nous suppo-
sons être celle de Thomas. Tout à l'heure sera faite la démonstra-
tion que cette supposition est fondée.
i^ Considérations sur le loyalisme de Ruai; 2^ le Foitenant
fait répandre le bruit de la mort du fils de Blancheflor ; 3» il va
conclure avec Morgan un accord ; 4** de retour dans le castel de
Kanoêl, il décide avec sa femme que celle-ci simulera un accouche-
ment, afin que le fils de leur seigneur passe pour leur propre
enfant; 5"^ baptême de cet enfant auquel on donne le nom de
Tristan.
En examinant le texte de la Saga y on constate que les points
a» et 3° n'y paraissent pas et que !<>, 4° et 5^ s'y trouvent rangés
ainsi : S*», 4^ et i©.
Négligeons pour l'instant les traits absents dans la Saga et
étudions seulement l'arrangement des données.
Quel était Tordre adopté par Thomas ? La logique indique
qu'il devait cadrer avec celui de Gottfried. Il est naturel qu'avant
de montrer, à la lumière des événements, le rôle de dévouement
que va jouer Ruai, le poète dise en quelques mots le caractère de
ce personnage (i). Il est également naturel que Tristan ne soit
(i) La femme de Ruai, que Gottfried associe à son mari en ce passage,
n'apparaît pas en S. On est tenté de croire, à cause delà sympathie toute
personnelle que Gottfried témoigne en divers endroits à la « bonne maré-
chale », que le poète allemand a ici ajouté à son texte.
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86 COMPARAISON DE GOTTFRIKD AYBG S ET £
baptisé qu'après la feinte délivrance de Florete. La raison en est
évidente. Si, comme le prétend la Saga, le baptême a eu lieu dès
la naissance de Tristan, il faudra en renouveler la cérémonie pour
le fils supposé de Florete, ce qui n'est pas admissible, ou inventer
un mensonge pour .en expliquer l'omission, ce qui est une compli-
cation. La comparaison avec Sir Tristrem, enfin, qui présente les
choses dans le môme ordre que le poète allemand (à l'exception
de l'éloge de Ruai qui fait défaut) autorise à croire que cet ordre
est celui de Thomas.
Ces raisons, et d'autres encore qui seront invoquées plus loin,
nous déterminent à penser, avec M. Bédier, qui a le premier posé
le problème (i), que frère Robert a modifié son original. Il a
déplacé le baptême de Tristan et l'a mis tout au début de son
exposition parce que, a en bon ecclésiastique », il n'a pu admettre
que le baptême n'ait pas eu lieu sitôt la naissance de l'enfant,
comme le veut l'Eglise (a).
La hâte apportée par Robert à faire baptiser Tristan lui a joué
plus d*un mauvais tour. Empressé à traduire le passage relatif à
cet événement, il n'a pas remarqué, ceci a été dit, la difiiculté qui
naît du fait qu'il faut baptiser le fils supposé de Florete, alors que
Tristan Ta déjà été. 11 a aussi, par suite de sa transposition, perdu
de vue un trait, essentiel pourtant et que Thomas n'a pu omettre :
la mise en circulation par Ruai du biniit de la mort du nouvefiu-né.
Les gens d'Ermenie savent que l'enfant de leur seigneur est né
vivant, puisqu'ils le plaignent d'être orphelin (3) ; or, jamais ils
n'apprennent qu'il est mort. De même que cette lacune, une bévue,
d'importance médiocre, il est vrai, mais qui va fournir un nouvel
appui à notre conjecture, a son origine dans le remaniement de
Robert. La Saga rapporte que le « maréchal fit transporter l'enfant^
(i) A la vérité M. Bédier ne se prononce pas décidément pour cette
opinion et en offre une autre au choix (p. 3o). Notre étude nous semble
démontrer que la première est préférable.
(a) V. Bédier, l. c. Frère Robert a d'ailleurs montre le bout de Toreille,
c'est-à-dire trahi qu'il songeait aux intérêts de la religion, en faisant dire à
Ruai qu'il faut procéder sur-le-champ à la cérémonie, afin que l'enfant <f ne
meure pas sans baptême » 5 i5 : a8. — Gottfried indique comme date du
baptême six semaines après la naissance (i953 ss.), ce qui était la coutume
en Allemagne (V. A. Schultz, op. c, I p. 1^7). Rien ne renseigne sur le délai
adopté par Thomas*
(3) 5 i5 : 2»5 s.
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III. RUAL LE FOITBNANT. 1789-aoao 87
en secret, du castel dans sa propre demeure » (i). Ces lignes
et les lignes suivantes laissent croire que Tristan est élevé non
dans le castel de Kanoêl, où il est hé, mais dans une maison
appartenant à Ruai. Cette version est démentie non seulement par
Goltfried, mais aussi par la Saffa elle-même, pour qui, dans des
passages suivants, la demeure commune de Tristan et de Ruai est
lekastali (q) dont il est question ici. L'erreur de Robert nous
fournit un précieux renseignement sur la façon dont il a arrangé
son texte. Chez Gottfried (et chez Thomas sans aucun doute), le
fidèle maréchal, après avoir déclaré que le fils de Blancheflor n'est
plus, s'occupe de procurer la paix à son pays. A cette fin, il se
rend près de Moi^an et conclut avec lui un accord. Cela fait, il
reoient chez lui, c'està-dire à Kanoêl (3). Quant à Robert, il a
traduit d'abord le passage relatif au baptême. Après s'être acquitté
de cette tâche, il est retourné à son texte. Mais il a omis, afin
d'abréger, et sans peser les conséquences de cette lacune, la fausse
nouvelle de la mort de Tristan, ainsi que le passage relatif à la
conclusion de la paix (4)* Il reprend donc à l'endroit : « Le Foite-
nant revint ùhez lui. » Mais comme il a lu distraitement le passage
précédent qui explique le déplacement de Ruai, il s'est imaginé
— contre la vérité et contre ses dires ultérieurs — que Ruai quittait
le castel de Kanoêl pour aller se fixer dans une demeure privée,
dont il n'est du reste question nulle part dans le poème (5).
Il n'existe pas de preuve aussi tangible que Robert ait transposé
l'éloge de Ruai, qui, chez Grottfried, commande tout le développe-
ment (6). Il est possible seulement de supposer que Robert, après
s'être engagé dans sa narration, a été frappé de la nécessité de
(i) 5 i6: i4 s.
(a) S 17 : i5et pass.
(3) O 189a s.
(4) La concordance de O avec J? autorise à attribuer ce passage à Thomas.
(5) Sauf cependant chez Gottfried, qui dit, beaucoup plus loin (4i90f que
le mariage de Riwalin et de Blancheflor eut lieu dans la maison de Ruai.
Comme la cérémonie se fit avant le départ de Blancheflor pour Kanoêl
(i636 ss.), le poète semble admettre que Ruai dispose d'une demeure privée
autre que Kanoêl, qui est son habituelle résidence et celle de sa famille. Mais
Gottft*ied rapporte ici infidèlement les faits. Nous avons remarqué plus haut
(v. p. 8a) qu*il n'y a pas eu de mariage* dans la maison de Ruai.
(6) O 1793-1804 — 5 16 : 25-9. Thomas fournissait le thème à Gottfried. On
peut du moins déduire cette opinion de l'aUégation contenue dans le vers
1798 du Tristan allemand : « aU ich ez las ».
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88 COBfPARAISON DB GOTTFRIED AVEC S VT E
mettre dans son plein jour la beauté morale de ce caractère et
repris tardivement le motif.
On ne peut donc faire honneur au poète allemand de Tart dont
témoifçne son plan. On ne peut davantage lui imputer comme
perfectionnements Tannonce de la mort du fils de Blancheflor, ni
la conclusion de la paix avec Morgan, ni enfin Tabsence, dans son
œuvre, du départ du Fôitenant pour sa résidence privée. En tout
ceci il ne faiscdt que suivre le texte de Thomas.
Il ne faut pas croire cependant cpie Gottfried, dérogeant ici à sa
coutume, n'ait pas modifié son texte et n*y ait rien ajouté.
Il est une altération, très menue en vérité, mais fort instruc-
tive, parce qu'elle démontre avec quel soin assidu Gottfried étudiait
les situations de son poème. Dans la Saga le peuple d'Ermenie
sait que le fils de Blancheflor est né vivant et viable (i). Thomas
devait relater ce trait. Il devait ensuite dire qu'on fit courir le
bruit de sa mort. Mais alors une difficulté surgit. Il (audra bien
enterrer solennellement Tenfant, prétendu défunt, du seigneur
d'Ermenie. Gottfried a ingénieusement résolu ce problème qui n'a
pas échappé à son attention sans cesse en éveil. Selon lui. Ruai
déclare que l'enfant est mort « dans le sein de sa mère et en même
temps qu'elle » 1827 (2). Ainsi est éludée cette embarrassante
question des funérailles.
Le poète allemand a aussi ajouté au texte français. Il est certai-
nement l'auteur des deux quatrains, formant transition, qu'oflre
ce passage (1789-92 et i863-6). Il a probablement donné une forme
plus poétique, enrichie d'images qui lui sont familières, à l'éloge
du Fôitenant (1793-1815). C'est sans doute lui qui a songé à faire à
la femme de Ruai la part de gloire cpii lui revenait (1793-1815) (3).
C'est lui, certainement, qui, par répugnance à décrire les scènes de
douleur (4), a déclaré que c'est blesser les oreilles que d'abuser des
plaintes (i85Q-6a) (5). Enfin il y a tout lieu de croire que le déli-
(i) 5 i5 : a5 s.
(3) Ce trait est repris plus tard dans le récit^ fait par Ruai à la cour de
Marc, de Thistoire de Tristan (4^40 s.).
(3) V. p. 85, n. 1.
(4) V. p. 83 s.
. (5) Gottûried pouvait, à bon droit, se montrer excédé des nombreuses
explosions de douleur qu'il trouvait dans son original et adresser cette
critique au larmoyant Thomas. Le poète français n'a pas moins de quatre
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m. RUAL LE FOITKNANT. a05II-!ll46 89
cieux tableau de raffection maternelle de « la bonne maréchale )i
pour son fils adoptif est dû à sa sensibilité (1928-43).
!io2i-!ii46. Après le baptême de Tristan, à l'endroit où il
figure chez Thomas, la Saga et Gottfried se rencontrent à nou-
veau.
Il est vraisemblable que dans le texte français il n'était pas
répété, comme cela a lieu dans le texte allemand, que Ruai fit dire
partout que le fils de Blanchefior était mort. Sans cela l'attention
de Robert aurait été appelée sur ce point, qu'il avait négligé une
première fois. En cet endroit Thomas, comme la Saga, fondait
sans doute la supposition d'enfant, imaginée par Ruai, sur la
crainte qu'on avait que Morgan ne fît périr l'héritier d'Ermenie.
Gottfried, considérant que la supposition d'enfant n'est que la
conséquence de la croyance à la mort du descendant de Riwalin,
a mis ce dernier motif en vedette (2031-7).
Les soins maternels de la bonne Florete pour Tristan, que
Gottfried dépeint avec une grâce touchante (ao4i-57), font défaut
dans la Saga. Il est possible qu ils aient aussi été absents du
poème de Thomas, qui, nous le répétons, s'intéresse beaucoup
moins que Gottfried à la femme de Ruai.
A Fàge de sept ans, dit Gottfried, Tristan fut envoyé, sous la
conduite d'un docte précepteur, « à l'étranger afin d'y apprendre
les langues étrangères » (qo54-6i). Cette indication fait défaut dans
la Saga et Sir Tristrem, M. Bédier voit dans cette donnée de
Gottfried une addition imputable au souci qu'avait le poète alle-
mand de justifier plus fortement encore que Thomas la connais-
sance déployée plus tard par Tristan de divers idiomes (i). Cette
hypothèse est fort probablement exacte. C'est toutefois une curieuse
rencontre que, dans la Morte Arthur, Tristan soit aussi conduit
descriptions de deuil : 1* des gens de Hiwalin à la mort de ceiai-ci ; a" de
Blancheflor à la même occasion ; 3* des nobles d'Ermenie après la mort
de Blancheflor ; 4* enfln des mêmes personnages lors de la prétendue mort
du fils de Riwalin. C'était évidemment ze vil, comme dit Gottfried. On a vu
p. 83 s. par quels moyens le poète allemand a évité de reproduire les plr intes
I*, a* et 3*. Ici il ne cherche plus à esquiver Ting^ate tâche ; il déclare que
rezcès en tout est mauvais et que Tabus des lamentations est chose mal-
sonnante.
(i) V. Bédier, p. 3i.
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go COMPARAISON DE GOTTFRIBD AVBC S ET E
en France sous la direction de Gouvernail pour y apprendre la
langue, les mœurs et les armes (i).
Il est assuré que les vers dans lesquels Gottfried fait le procès
à Tinstruction du jeune âge et plaint les enfants de subir les soucis
de l'enseignement dans le temps que leur vie devrait être vouée
à la joie sont une addition du poète allemand (2066-84). Le ton du
passage est vif et l'expression imagée, comme il arrive à Gottfried
quand la passion réchauffe. Aussi, doit-on voir ici, comme dans
un poème de Hartmann (2), un trait d'autobiographie.
En plus que la Saga et Sir Tristrem, Gottfried offre un tableau
de l'éducation chevaleresque de Tristan (aioi-i4). Rien n'avertit
que cet apprentissage, dont la place est tout indiquée ici, ne se
soit paâ trouvé chez Thomas (3). En revanche, Gottfried ne parle
pas de l'enseignement musical donné à Tristan (S 17 : 3 s.). Nous
aurons à i*evenir sur cette lacune (4).
Thomas disait certainement que Ruai fit à son fils adoptif une
existence de choix. Il devait ajouter que les enfants de Ruai, ne
comprenant pas la raison de la préférence dont leur frère supposé
était l'objet, en conçurent delà jalousie (S 17 : 9-i3). Gottfried a
résumé la première idée (îh36-4i) et, par noblesse d'âme, a supprimé
la seconde.
(1) V. chap. VIII, 3. Dans le Tristan en prose français, Tristan fait égale-
ment un voyage en Gaule avec Gouvernai et séjourne à la cour de Phara-
mond. Mais il n'est pas dit que ce voyage ait pour but Tinstruction de
Triston.
(2) Gregorins 1164 ss. V. aussi Bédier, p. 3i.
(3) Il faut cependant noter que les vers ai 11 -3 de Gottfried offrent une
surprenante analogie avec les vers 142-5 d'Eilhart (cf. surtout les rimes
springen : ringen) :
werfen mit den steinen, ^'ol schirmen. starke ringen,
louGn unde springen, wol loufen, sère springen,
listllchin ringen, dar zuo schiezen den schaft,
die schaft schizen G aiii-3.
Eilh. 142-5.
(4) V. sous les vers 35o3-3754, p. ii3 s.
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IV
Tristan enlevé 'par les marchands de Norwêge
(2147-2756)
2i47-2q53. La Saga explique l'arrivée des mai^chands norwé-
giens auprès du château de Kanoêl par le hasard des tempêtes.
Gottfriéd a éliminé ce trait comme inutile.
La Saga énumère, en cet endroit (17 : 17-20), les marchandises
mises en vente sur le vaisseau norwégien. Gottfriéd a estimé qu'il
était d'un art plus habile de réserver ce détail (i). C'est lorsque
Tristan et son père adoptif arrivent sur la nef étrangère qu'ils
voient et adinirent les joyaux, les soies, les riches étoffes, les
faucons pèlerins et autres oiseaux de chasse (2199-207). Averti
par son sens de la courtoisie, le poète allemand a éloigné de son
énumération les noms d'objets qui n'ont aucun rapport avec la vie
seigneuriale.
C'est par un discours direct que dans la Saga, les fils de Ruai
demandent à Tristan d'intervenir auprès de leur père afin qu'il
leur achète des oiseaux de chasse. Gottfriéd a donné seulement le
sens de cette prière, qui, dans le Tristan norrois, laisse percer une
jalousie absente du Tristan allemand. Loin de faire dire aux fils
de Ruai que leur père ne refusera rien à Tristan — ce qui décèle
quelque amertume — Gottfriéd relate la chose en son propre nom.
(i) Cette conjecture d'une transposition de G paraît se heurter à moins de
difficultés que Thypotlièse d'une addition, en cet endroit, et d'une suppres-
sion, plus loin, de la Saga (v. Bédier, p. 3a, n. i). Nous avons constaté en
comparant la Saga avec le poème français que Robert ne se permet nulle
addition importante (p. % s.). Il est incapable d'une indépeodance sem-
blable à celle qu'il faudrait lui supposer ici. Quant à l'idée d'une transpo-
sition due à (jrottfVied, elle est suggérée par nombre d'exemples, dont deux
vont se rencontrer snr^Ie-champ.
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QoO^Qi
9^ OOMPARAISON DE GOTTFRIED AVEC S ET £
Cette modification est des plus heureuses. En écartant le sentiment
d'envie que la Saga impute aut frères supposés de Tristan,
Gottfried i*este conséquent (i); en faisant en cet endroit seulement
réloge de la façon dont Raoul remplit son devoir de père d*adop-
tion (éloge exprimé auparavant par la Saga), il donne l'impression
d*nn art plus achevé : c'est eu eflet des circonstances, à Toccasion
et pour servir à Texplication de la libéralité de Ruai, que naît
Tapologie du dévoué Foitenant (2176-88).
Il faut enfin noter encore une transposition. Tristan montre
chez Thomas ses talents de polyglotte dès son arrivée sur le
vaisseau norwégien : car, nous dit la Saga, les marchands étrangers
ne comprenaient ni le breton, ni le français, ni d'autres langues,
et étaient par suite incapables de débattre les conditions du
marché (2). L'invraisemblance est flagrante. Comment ces
marchands, qui ignorent tout moyen de se faire entendre des gens
d'Ermenie, peuvent-ils se livrer au commerce avec eux ? Gottfried
a saisi le défaut de Thomas et s'est appliqué à le corriger. Les
marchands connaissent la langue d'Ermenie. L'achat des oiseaux
termine, Tristan voit un jeu d'échecs ; s'adressant à l'un des étran-
gers il lui demande en sa propre langue s'il sait jouer aux échecs
(ï2!i!26-3i). Ainsi eât révélée très naturellement la science polyglotte
de Tristan.
Ou voit que ce passage abonde en légères, mais ingénieuses
modifications de Gottfiîed (3). Nous en allons signaler une der-
nière. La Saga rappoi*te que, les oiseaux achetés, « Tristan vit un
échiquier et demanda si l'un des marchands voulait jouer avec
lui » (18 : !2*4)* Rien de plus bizarre et de plus imprévu que cette
question I Ecoutons Gottfried. Tristan voit un échiquier merveil-
leusement façonné. Il l'examine attentivement (la beauté de l'objet
attire son attention), et demande aux marchands s'ils savent le jeu
d'échecs (Tnstan en eflet est curieux d'apprendre si l'échiquier
est simplement mis en vente ou si c'est un objet servant à l'usage
des Norwégiens). Les étrangei*s, émerveillés d'entendre le jeune
homme s'exprimer en leur langue, considèrent sa bonne mine et
(I) V. p. 90.
(a) 5 17229 8.
(3) Nous admettons, pour tous ces, cas que la Saga a exactement repro-
duit Thomas. Rien en effet ne donne lieu de suspecter la fidélité de Robert.
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IV. TBlStAN BNLEVé. *l254-2398 9*3
ses courtoises façons ; (voulant éprouver son habileté aux échecs)
ils lui proposent de s*essayer avec Tun d'entre eux. C'est donc des
marchands, et pour une raison apparente, qu*émane la proposi-
tion de la partie d*échecs qui sera si funeste au 61^ adoptif de Ruai.
2254-3398. On trouve chez Gottfried une peinture du carac-
tère de Kurvenal (2258-67), qui manque dans la Saga, M. Bédier
la revendique pour Thomas, parce qu'il « est invraisemblable que
Thomas ait négligé de présenter ici dignement le bon écuyer qui
doit tenir une si grande place dans la vie de Tristan » (i). Cette
raison est fortifiée par deux ai^uments : la Saga, dans une ligne
où elle dit que « près de Tristan resta un chevalier courtois et de
bonnes manières » (18 : 7 s.) parait résumer les indications que
nous supposons traduites par Gottfried (2); le poète allemand
déclare avoir lu dans sa source (2259) des détails qu*il pré-
sente ici (3).
Il y a dans la suite du récit de légèi*es divergences entre la
Saga et Gottfried.
Voici celles qui méritent d'être signalées.
Les marchands, dans la Saga, se décident à emmener Tristan
espérant en tii'er un bon prix, s'ils veulent le vendre (18 : 12 s.).
Celte espérance brutale, qui est aussi une invention romanesque,
a été laissée pour compte à Thomas par Gottfried.
Le poète allemand met à profit l'ignorance nautique de Kur-
venal et les terreurs qui l'assiègent dans sa barque solitaire, pour
rendi*e la situation plus pathétique (2349-72). En cela il a peut-être
imité Thomas. Une phrase de la Saga (18 : 23 s.) donne l'impres-
sion que Robert a fortement écourté son texte.
Gottfried, lui aussi, s'est montré abréviateur en cet endroit. Il
s'est abstenu de reproduire les angoisses et les prières de Tristan
sur le vaisseau norwégien (S 18 : 24-28 et E 362) et, pour ne pas
morceler son récit, conduit immédiatement Kurvenal à terre. La
triste nouvelle du rapt de Tristan se répand de proche en proche.
Ce serait mal connaître Thomas que de le croire capable
(i) Bédier, p. 34, n. a.
(a) Ce chevalier, pour tout dire, n'est autre que le meistari dont S vient
de parler, c'est-à-dire le Kurvenal de Gottfried.
(3) Sur la valeur de cette preuve, v. p. 7 s.
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94 COMPARAISON DE 60TTFR1ED AVEC S ET £
d*omettre une si belle occasion de produire une série de gémisse-
ments. Les gens de Kanoêl, puis le maréchal et sa femme, enfin de
nouveau les gens de Kanoêl se répandent en lamentations (S i8 : 3o-
19 : la). GottfKed, nous savons pourquoi (i), a tranché dans le vit
et réduit au strict minimum cette description de désolation. A la
brièveté il a ajouté Tart de la disposition : l'intérêt chez lui passe
des parents adoptifs de Tristan à la foule anonyme, au lieu de
rebondir par trois fois d'un groupe à Tautre.
Ces remarques font voir FindifTérencede Thomas et la recherche
de Gottfried à Tégaixl de la composition. Le premier conté les
choses suivant son inspiration, le second les ordonne logiquement
et en vue d'un effet. Voici une preuve nouvelle de l'art de Gottfried.
Dans la Saga, Ruai se met à la recherche des ravisseurs de
Tristan dès qpe Kurvenal lui a apporté la triste nouvelle (19 : 12-
!2!i). Mais cette recherche ne peut aboutir dès maintenant ; il faut
auparavant nous instruire de la destinée de Tristan. Robert laisse
donc là Ruai, pour reprendre plus tard le récit interrompu des
pérégrinations du Foitenant. Aucune raison sérieuse ne peut
faire croii*e que Thomas n'ait pas disposé ainsi son récit. Gottfried
se trouvait donc en présence d'un véritable désordre de narration,
n a corrigé le défaut en réunissant en un seul passage les incidents
du voyage entrepris par Ruai. C'est seulement au moment où le
Foitenant découvrira son filsadoptif qu'ils seront contés (3755 ss.).
a399-!26i7. Il n'est pas vraisemblable que le religieux Robert
aurait laissé échapper l'attestation de la puissance de la Divinité,
animée d'un souffle de haute poésie, que présente Gottfried (ii4o4'
9), s'il l'avait trouvée dans son original.
Le poète allemand est un « terrien ». Cela se voit à la façon
dont il a retracé la scène de la tempête qui assaille la nef norwé-
gienue. Des traits vigoureux et exacts de Thomas : coup de vent,
voiles ferlées, mouvement de la mer, mât dressé à la crête des
vagues, il n'est rien passé chez Gottfried, qui n'a été frappé que
par des faits très généraux : balancement du vaisseau, abandon de
la direction de la nef, impossibilité pour les matelots de se tenir
debout.
(I) V. p. 83 s., p. 88, n. 6.
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IV. TRISTAN BNLBVB. aSgg-aôi;; gS
De Gottfried est sans doute la réflexion sur les enfants qui
dans le malheur ne savent que pleurer (2483 s.) Hartmann a dit
en d'autres termes la même chose des femmes (i). En revanche le
poète allemand a sacrifié un trait d'observation : Tristan, laissé
seul sur le rivage étranger^ regarde le vaisseau aussi longtemps
qu'il peut le suivre des yeux (S 20 : ii s.) (2).
L'invocation de Tristan à la Divinité a dans la Saga une
couleur litui^ique prononcée ; elle est d'aspect plus laïque chez
Gottfried. On ne court pas trop de risque d'erreur en imputant une
variante à frère Robert (S 20 : 14-16. G 12^68). Le poète allemand
répugne si peu à abonder dans le sens de la religion que nous
avons constaté tout à l'heure une addition, caractéristique à cet
égard, apportée à son texte (3).
Les paroles où Tristan, abandonné sur un rivage désert,
exprime ses alarmes, présentent un aspect différent dans la Saga
et dans le Tristan allemand. Il importe de rechercher qui, dé
Robert ou de Gottfried, a modifié le texte français.
Dans la Saga, Tristan prononce un monologue d'où se détachent
les traits suivants : i© effroi de Tristan* devant la solitude ; a<» il
songe à la douleur des siens et maudit les oiseaux de chasse,
cause de son malheur ; 3<» il pense à chercher une habitation. Suit
un récit où on le montre gravissant un rocher et découvrant un
chemin.
Gottfried offre d'abord, avec quelques variantes, le motif i,
puis 3, tous deux sous forme de monologue. Ensuite il conte com-
ment Tristan arrive à un sentier. Enfin, dans un nouveau mono-
logue, Tristan se reporte par la pensée auprès des siens.
Si cette disposition est celle Thomas, il faut admettre que Robert
a été chercher le second monologue bien loin dans le récit français
pour l'insérer au milieu du premier. Tel est l'avis de Kôlbing,
(1) Erec 5763 S8.
(a) Gottfried a pu omettre ce trait, parce qu'il semble étrange que Tristan
regrette les pirates qui Tout enlevé. Il se comprend cependant. Bien qu'il
n*ait pas à se louer des marchands, Tristan avait en leur compagnie un
sentiment de sécurité qui maintenant lui fait défaut ; il l'explique lui-niém9
plus loin (5 âo : ao s.).
(3)V.p. 94.
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g(> (X)M^ARAISON t>E (^TTF^klED AVEC! S Ut Ë
adopté par M. Bédier (i). Il est difficile cependant de se ranger
à cette opinion. On trouve, il est vrai, dans la Saga, quelques
transpositions. Mais nous avons acquis la certitude qu'aucune de
celles qui sont assurées par la comparaison des passages subsistants
de Thomas n'a ni Fimportance, ni l'ingéniosité de celle-ci (n).
Pourquoi, de plus, Robert se serait-il appliqué à faire ici violence
à son texte ?
M. Bédier a appuyé son hypothèse d'une raison qui mérite
considération, mais qui ne parait pas décisive. Il a ingénieusement
constaté que la Saga, à l'endroit correspondant au second mono-
logue de Gottfried, dit que Tristan songe à ses parents : ceci
révélerait à cette place l'existence chez Thomas du monologue,
soupçonné. Mais le passage de la Saga est plus abondant : « Il
pensait souvent à ses parents et à ses amis; il implorait le secours
de Dieu et était angoissé dans son cœur » (m : S-^). Nous avons
donc ici trois motifs; le premier seul étant traité dans le
monologue de Gottfried, les deux autres auraient dû être ajoutés
par Robert ou omis par Gottfried. Pourquoi ? N'est-il pas plus
simple de penser que Thomas, ainsi qu'il lui arrive fréquemment,
est revenu ici sur le sujet déjà traité dans son premier monologue,
et qu'il a, soit en deux mots, soit en un développement de quelque
longueur, exposé à nouveau l'état d'âme de Tristan ?
Ce qui est chose certaine, c'est que l'exposition de Gottfried —
qui attend, pour attirer la pensée de Tristan sur les êtres chéris,
que Tabandonné ait trouvé la route libératrice — décèle plus de
tact et de sens (3). Est-ce une raison pour la refuser au poète alle-
mand? De nombreux exemples attestent le souci apporté par
Gottfried à présenter les faits dans un ordre plus logique ou
plus artistique que son original. Ce passage même offre dans le
détail des divergences nombreuses et importantes qui démontrent
l'indépendance de Gottfried et plaident en faveur de la transposi-
tion présumée. Voici l'essentiel.
i"" Dans le poème allemand, Tristan n'exprime aucun fegret
d'être séparé des marchands (S ao : no s.) (4).
(i) Kôlbing : TrUtrams Saga, p. xxxi, Bédier, p. 4i •
(a) V. p. 36 8.
(3) Kôlbing a finement montré ({. c.) l*art déployé par Tauteur du double
monologae. 11 faut, à mon avis, appliquer à Gottfried ce qu*il dit de Thomas.
(4)V. p.96,n.2.
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IV. TRISTAN ENLEVE. oSgQ-aGl'J 97
a^ Seconde élimination. Tristan ne se dit pas hanté par la terreur
de se trouver dans un désert ou dans un pays dont les habitants
parleraient une langue qu'il ne comprendrait pas (S ao : a4-a8).
3° Le Tristan de Robert-Thomas redoute de devenir la proie
des lions (S ao : ag). Gottfried a remplacé ces animaux, inconnus
dans les eonti*ées où se déroule l'action, par des loups.
4° Il n'est pas dit dans la Saga que l'approche de la nuit redouble
les alarmes de Tristan (i). C'est là un de ces motifs nouveaux
que Gottfried se plaît à introduire dans son texte pour justifier
plus fortement une donnée.
5o Le Tristan allemand annonce à la fln de son monologue
qu'il va gravir un des rochers voisins, afin de chercher à découvrir
quelque habitation humaine (a5aa-6). (]'est après le monologue
seulement, et sans que l'utilité de trouver un poste d'observation
favorable soit indiquée, que la Saga conte Fascension du rocher.
Que la Saga ait dans ce passage reflété fidèlement la physio-
nomie du récit de Robert, cela est infiniment probable pour i» et
a®, possible pour 3® et certain pour 4** et 5°^ La démonstration est
aisée à Tégard de ces deux derniers points. •
D'abord 4**. Gottfried et Thomas ont fixé pour l'abandon de
Tristan un moment diflérent de la journée : le premier, midi
environ ; le second, les dernières heures de Faprès-dlner. Pour
Gottfried nous avons un texte précis : a le jour décline et mai*che
à grands pas vers la nuit » (a5ia s.). Thomas est moins explicite.
Mais le fait que Tristan est contraint par ce l'intense chaleur »
à ôter son manteau pour le porter sur son bras (S ai : 4 s.) autorise
à croire que le soleil est alors dans son plein. Gottfried a reconnu
que ce trait ne concordait pas avec ses indications : aussi s'est-il
abstenu de parler de « grande chaleur » au point correspondant
de son récit (a555-8).
La suite de l'exposition de la Saga prouve également que
Thomas n'a pas connu le motif S"*. Il n'a pas en eflet tiré paiiii
(nous l'avons constaté tout à l'heure) des avantages qu'oflrait le
rocher comme poste d'exploration. Gottfried ne pouvait, sans
violenter la donnée de son original, faire un sort à ce motif. Au
(i) La loculion de la Saga « medan dagr vinost » (5 ao : 35 g., « tandis
qae le joar lait ») n*est pas Torigine du motif de Gottfried. Elle se retrouve
dans le poème allemand v. 3524, mais n'a pu inspirer les vers a5ia-9.
l/niv. de Lille ^ Tr, et Mém, Dr. -Lettres, Pasg. 5. 7.
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98 COMPARAISON DE GOTTFRIED AVEC S Vt E
moins voit-on chez lui qae Tristan gagne peu à peu le point culmi-
nant qui est son objectif et que, de la hauteur, un sentier descend
vers la route.
Cette explication nous a amené à anticiper sur le passage où
Tristan, rassemblant son courage, se met en quête d un gite. 11 est
intéressait de rapprocher le texte norrois du poème allemand.
« Tristan, dit la Saga, gravit un rocher ; il trouva là plusieurs
sentiers frayés, et, tout joyeux, en prit un qui le mena hors de la
forêt. Il était très las ; il avançait pourtant aussi vite qu*il le pou-
vait ; ses vêtements étaient précieux, sa taille noble, son appa-
rence robuste. La chaleur était intense, c'est pourquoi il enleva
son manteau et le porta sur son épaule » (qi : i-5).
Voici en substance comment Gottfried conte les faits. Tristan
releva sa robe et mit son manteau sur son épaule (transposition et
différence de motif : l'acte de Tristan est justiûé ici non par la
chaleur, mais par la difficulté de la marche) (1). H ne trouva ni
sentier ni chemin et dut se frayer un passage à Faide de ses mains
et de ses pieds (transposition : c'est avant d'atteindre le sentier
que Tristan chez Gottfried éprouve de grandes difficultés). Arrivé
sur la hauteur il aperçut « une voie forestière, sinueuse, couverte
d'herbe et étroite » (et non plusieurs sentiers Crayés) qui le mena
par une descente sur une belle route (a555-79).
Outre les divergences signalées, Gottfried a déplacé la descrip-
tion des vêtements de Tristan, qui a été écourtée par la Saga.
C*est, chez lui, avant que Tristan ne se mette en marche, et parce
qu'il lui faut i*elever sa robe et se défaire de son manteau, que ses
riches habits sont décrits (253i-5o) (a).
11 est aisé de comprendre la- raison et la valeur des transposi-
tions et altérations de Gottfried. Mais, objectera-t-on, c'est peut-
être Gottfried et non la Saga qui rend fidèlement le texte
français. Pour accorder créance à cette hypothèse, il faudrait
admettre que Robert a corrompu et renversé son texte à plaisir.
Nous savons que ce n'est pas là son pi^océdé. U est certes capable
(1) V. p. 97.
(9) E place cette description au même point du récit que G ; mais son
témoignage est vain quand il s^agit de détails de ce genre.
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IV. TRISTAN BNLEVB, Î1618-Q756 99
de toutes les suppressions, même des moins intelligentes (i) : il
ne saurait être soupçonné d'adultérations nombreuses, violentes,
et dont Tunique effet serait de détruire Tordre et la beauté de
Toriginal. £n revanche il est surabondamment démontré que
Gottfried ne recule devant aucune modification pour « arranger »
son texte.
Î1618-Q756. Le costume des pèlerins que rencontre Tristan est
décrit par Gottfried de façon pittoresque. Malheureusement aucun
critère n'autorise à attribuer ce joli passage au poète allemand. Ni
la Saga ni Sir Tristrem n'offrent trace, il est vrai, d'un portrait
des « saintes gens ». Mais les nombreuses mutilations de ces deux
textes nous font un devoir de ne pas exciper de leur silence (îi).
Il nous faut maintenant revenir sur un point antérieur du récit.
Thomas, comme Ta bien fait voir M. Bédier, décrivait les riches
vêtements de Tristan (3). Quelle est, dans le récit de Thomas»
Tutilité de cette description? M. Bédier la devine dans la néces-
sité où le poète français sera de justifier le mensonge que Tristan
va faire aux pèlerins. H ne leur dira pas la vérité parce qu'il craint
la convoitise des inconnus qui vont Taborder et, afin d'assurer
sa sécurité, il se fait passer pour un seigneur du pays.
Sir Tristem parait envisager les choses de celte façon. La Saga
est moins claire. Gottfried diffère entièrement. En présence de
cette diversité, et parce que cette donnée a une répercussion sur la
suite du poème, il est utile de chercher à reconstituer la pensée de
Thomas.
M. Bédier dit que la « suite du récit (de la Saga) ne tire aucu-
(i) Aussi n'osons-noas accorder à Gotlfried le bcnéilce des passages que
nous trouvons en plus dans son poème. E donne la conviction que la Saga
a abrégé la description de la laborieuse ascension de Tristan et des somp-
tueux vêtements du jeune seigneur.
(a) La Saga dit bien que Tristan s'aperçut que les pèlerins n'étaient pas
du pays (31:11 s.), indication qui pourrait faire croire que leur accoutre-
ment ou leur langage les signale à l'attention comme étrangers. Mais à la
réflexion on découvre que Robert — après Thomas — est ici d'une criante
invraisemblance. Tristan se trouve dans une contrée inconnue, dont il
ignore les mœurs, le costume, la langue : comment peut-il savoir que les
gens qft'il voit ne sont pas du pays?
(3) V. Bédier, p. 40, n. i.
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iOO COMPARAISON DE OOTTFRIED AVEC S ET £
n^nent parti de ces renseignements sommaires n (sur la somptuo-
sité des vêtements de Tristan) (i). Par «suite du récit)» le critique
entend évidemment la suite immédiate du récit, car il est trop
aisé de faire voir que ces renseignements serviront plus tard.
A la vérité Sir Tristrem (témoin incertain pour les choses qui
touchent à Tintégiûté du texte) reste muet, mais la SufjfU et Gott-
fried sont concluants. La première conte que le veneur de Marc
accepte que Tristan lui apprenne à défaire le cerf parce que
l'étranger est un « beau jeune homme, richement çêtu et de virile
prestance » (aa : a5). Ici déjà on voit le rôle du brillant costume.
U apparaît plus clairement ailleurs dans les trois textes. Plusieurs
années après la rencontre qu'ils ont faite de Tristan, les pèlerins
se rappellent le jeune étranger rencontré un jour sur les côtes de
la Cornouailles, et Fun d*eux renseigne Ruai sur la destinée de
Tristan. Ce qui détermine Ruai à ajouter foi aux dires du pèlerin
c'est, ajoute la Saga, la description des vêtements de Tristan faite
par le pèlerin et qui est conforme à la vérité (a4: 3a-34) (a). Inutile
d'ajouter que l'interlocuteur de Ruai n'aurait pas gardé le souvenir
de ces vêtements s'ils ne l'avaient frappé par leur éclat (3).
Un point est donc acquis : Thomas prévoyait, en décrivant les
les beaux habits de Tristan, qu'il ne faisait pas œuvre vaine. Le
renseignement sert à deux fins, nous venons de le voir. Mais
sert-il à trois ? et Thomas a-t-il pensé qu'il motiverait aussi le
mensonge de Tristan ? Ceci semble moins assuré. Lorsqu'il fait la
rencontre des voyageurs, Tristan est hors de la forêt, sur un grand
chemin (4). Les inconnus qu'il aborde sont des pèlerins, gens
inspirant la confiance (5). Il n'a donc aucune raison de redouter
d'être assailli. Mais alors pourquoi le mensonge, dira-t-on? Il est
assez naturel qu'après la mésaventure dont il vient d'être victime,
et dans l'ignorance du pays où il se trouve» Tristan se tienne sur
ses gardes et ne se confie à personne.C'est cette vague appréhension
(i) V. Bédier, L c.
(a) E tire également parti de ce trait (699 s.).
(3) Ceci est nettement dit par Gottfried (3745-8). Le poète allemand fait
intervenir encore d'autres éléments pour justilier la reconnaissance, mais il
insiste particulièrement sur le costume (v. 38i5 et p. io3).
(4) Les trois textes concordent à peu près dans Tindication de ces détails.
(6) Gottfried insiste sur ce trait (2667).
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IV. TRISTAN ENLEVE. 26l8-a756 lOI
qui explique aussi le conte qu'il fait aux chasseurs de Marc (i),
conte qui n'est pas cependant inspiré à Tristan par la crainte qu'on
en veuille à son riche costume.
Il semble donc que Sir Tristrem en déclarant que Tristan « par
crainte d'être mis à. mort se recommanda du roi » ait ajouté au
texte de Thomas. Celui-ci se bornait à faire dire par son héi'os qu'il
avait à Tintagel des amis sûrs (S ai : qo). Cette assertion a pu
paraître utile au poète français : Tristan désire inspirer confiance
aux pèlerins et les décider à l'accueillir en leur faisant espérer
qu'ils seront récompensés du service rendu.
Nous n'avons donc pas lieu de croire que Gottfried, en traitant
cet incident, se soit éloigné de Thomas. Il a simplement supprimé
le dernier trait, l'assurance donnée par Tristan qu'il trouvera
appui à Tintagel, parce qu'il lui a paru être, nous dirons tout à
l'heure pourquoi, une idée hasardeuse.
Le Tristan allemand offre d'intéressantes modifications à
l'égard d'autres données trouvées dans cet incident de la rencontre
des pèlerins.
La Saga, qui très probablement suit Thomas, présente un
récit abondant en étrangetés.
Tristan, questionné par les pèlerins, leur conte qu'il était à la
chasse avec plusieurs compagnons. Ceux-ci l'ont laissé en arrière
(pourquoi?) et le prendront à leur retour. Puis, d'emblée, et sans
savoir où vont les pèlerins, il déclare qu'il va se joindre à eux (il
n'attend donc pas ses compagnons ?). Apprenant qu'ils se rendent
à Tintagel, il dit qu'une affaire pressante l'appelle en cet endroit
(bizarre invention que cette « affaire pressante » se présentant
Inopinément au milieu d'une partie de chasse !). Là de puissants
amis raccueilleront, lui et lespè!erins(promesse imprudente : selon
toute prévision le mensonge ne sera-t-il pas dévoilé à l'arrivée à
Tintagel ?). Les trois voyageurs s'acheminent vers le château de
Tintagel. Us font la rencontre des veneurs de Marc. Tristan s'offre
à dépecer le cerf II s'acquitte brillamment de sa tâche. Chose sin-
(i) G 3079-121, cf. aussi G 3271 ss. Il faut cependant remarquer que S ne fait
dire par Tristan ni aux chasseurs ni à Marc comment il est venu en Cor-
nouailles (cette omission sera envisagée plus loin), et que selon E (539-637)
Tristan découvre la vérité à Marc.
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lOa COMPARAISON DE OOTTFR1ED AVEC S VI E
gulière, les pèlerins, témoins de ce savoir-faire, qu'on dit expres-
sément inconnu dans le pays, continuent à croire que celui qui
« introduit cette coutume cynégétique dans la contrée » est origi-
naire de Comouailles. Leur confiance enfin n*est pas ébranlée
lorsque Tristan, au lieu de s'occuper de la prétendue « affaire
pressante » qui l'appelle à Tintagel et de se faire héberger chez
les puissants amis qu'il dit posséder en ce lieu, se rend avec eux
à la cour de Marc, où il est accueilli, non comme un familier du
château, mais en étranger (i).
De toutes ces taches il n*est rien resté dans le récit de Gottfried.
A la vue des voyageurs Tristan éprouve quelque alarme. Mais leur
costume lui faisant reconnaître en eux de saintes gens, il se rassure.
Par excès de prudence — ceci n'est pas dit, mais ressort du texte
et montre la scrupuleuse attention de Gottfried — il les aborde
d'un salut muet (0672). Les pèlerins lui répondent par une formule
qui apprend à Tristan quelle langue parlent les inconnus. En
bon polyglotte, il répond en leur idiome (a). 11 leur explique
(i) Je ne prétends pas que ces faotes soient en partie antre chose que des
gaucheries d*exposition et que ces obscurités ne se puissent édaircir à la
réflexion. M. Bédier veut bien m'apprendre, dans une communication écrite,
qu'on peut trouver la réponse aux questions que je pose entre parenthèses.
Il n'en est pas moins vrai que pour deviner ces réponses il en coiïte un
eflfort d'esprit, et que les bizarreries signalées sont malaisément réductibles,
quand toutefois elles le sont. On peut donc affirmer que le texte de Thomas
réclamait des amendements.
(2) Gottfried admet qu'on parle anglais en Comouailles. Ce point parait
fixé par la question que le roi du pays, Marc, adressera plus tard à Tristan :
«Sais-tu le français»? (3688-91) et par l'omission de l'anglais dans la nomen-
clature des langues étrangères dont la connaissance fait honneur à Tristan
à la cour de Tintagel (36887701 ; v. Hertz : Tristan und Isolde ', p. 5i6). Il n'y
a évidemment aucune conclusion à tirer du fait que beaucoup de formules
françaises sont mises par Gottfried dans la bouche des chasseurs de Marc :
le poète allemand les puisait dans son texte (ou les empruntait à l'usage
des cercles courtois de son pays?). C'est ainsi que les Bretons de Morgan
parlent français dans le Tristan allemand (5488) et que llrlandais (ïandin
salue Tristan d'une formule française (i33oi). Quant à la langue maternelle
de Tristan, celle parlée en Ermenie, Gottfried imaginait sans doute que
c'était le français. Il distingue soigneusement les Bretons des gens d'Ermcnie
(3a6 ss , 53oi. 53i3, 53^9, 5365, 5464, 558o ss.), et situe FErmenie en dehors de
la Bretagne (3o95 s.). Aussi peut-il dire que c'est en Ermenie qu'a été forgé
le nom de curie d'après le mot cuire (3oi6 ss.), ce qui suppose l'usage du
français dans ce pays. Si, à la cour d'Irlande, Tristan s'adresse à son fidèle
Kurvenal en breton (i074i)« c'est afin de ne pas être compris d*Isolde, qui
sait le français (7990), et non pour se servir de sa langue maternelle. [Tristan
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IV. TRISTAN ENLEVÉ. aôiS-ajSG io3
comment, ayant été désarçonné pendant nne partie de chasse et
s^étant ensuite égaré dans la forêt, il se trouve sur ce chemin,
ignorant sa route. Il s*informe près des pèlerins du but de leur
voyage. Renseigné, il les prie d'accepter sa compagnie jusqu'à
Tintagel. Pendant la marche, rencontre des chasseurs. Tristan
prend congé de ses compagnons sous le prétexte que les veneurs
en vue sont les amis dont sa chute de cheval Fa séparé. Les pèle-
rins continuent leur route (i) (aôSi-jSS).
Ici tout s'enchaîne, tout est logique et vraisemblable.
Le souci de motiver plus fortement les faits a induit Gottfried
à une autre altération.
Chez Thomas ■ — la Saga du moins le laisse croire — Tristan,
cheminant avec les pèlerins, les interroge sur ce qui se passe dans
les pays étrangers et chez les princes, rois et comtes (ai : ^4 ^O*
Gottfried, au lieu de faire de Tristan un questionneur, ce qui,
étant donné son jeune âge, peut paraître étrange (a), lui donne le
rôle de l'interrogé. L'enfant répond à tout ce que lui demandent
les pèlerins de façon à les émerveiller. Ce point est essentiel. Les
pèlerins n'oublieront pas le jeune prodige avec qui ils ont conversé
sur la route de Tintagel. Trois ans plus tard, ils se rappelleront,
en présence de Ruai, les circonstances de la rencontre et identi-
fieront aisément, grâce aux questions de Ruai, leur compagnon
momentané. Gottfried a pris soin lui-môme de mettre ce détail
en relief (38x5-7) (3).
et Kupvenal ont étudié le breton dans les voyages d'instruction signalés
par Gottfried (ao6o s.)]. Si ces observations sont justes, ce n'est pas dans
sa patrie que Tristan a appris les lais bretons. (Contre cette opinion v.
Bédiep, p. 54, fin de la note a de la page précédente).
(i) Sur la contradiction vue par Heinzel entre ce passage et les vers
3da6 s. (Z. /. d. A., i4, p. 386) cf. Kôlbing: Tristrama Saga, p. xxxvii.
(2) V. Heinzel, op. c, p. 4aa.
(3) A la vérité Gottfried a péché par obscurité, ce qai n*est pas son habi-
tude. Il a omis de dire expressément que Tristan s'entretient avec les pèle-
pins en plusieurs langues. Comme ce motif est invoqué plus tard, lors de la
rencontre des pèlerins et de Huai, on a adressé *à Gottfried le reproche
d'incohérence (v. Heinzel, op. c.y p. 286), ce qui paraît exagéré. Le poète
allemand déclare que Tristan étonne les pèlerins par son savoir (a^Sa ss.) ;
il n'a pas jugé utile de préciser la nature des connaissances étalées par
le neveu de Marc. C'est peut-être à dessein, d'ailleurs, qu'il est resté dans
le vague (v. p. 114 n. i).
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La Chasse (i)
(2757.3376)
2757-3078. C'est en quelques mots que Gottfried conte la
poursuite du cerf (2760-7) longuement décrite par la Sag-a
(21 : 26-32). Un incident à peu près analogue sera également
écourtc plus tard par le poète allemand (17 291-7, cf. S 80 : 2-1 1),
qui montre ainsi son indifférence à Fégard de détails extérieurs
à l'action.
Gottfried a aussi éliminé — sans motif apparent — la brève
caractéristique du maître veneur, ainsi que Tindication des
motifs pour lesquels ce personnage consent à donner les explica-
tions à Tristan (2).
Robert était inexpeK en matière de vénerie ; il est probable
-aussi que son pays ne connaissait pas les coutumes cynégétiques
familières à la patrie de Thomas. C'est pourquoi la Saga écourte
la suite des nobles et savantes opérations qui prennent place après
la mort du cerf. Gottfried, en revanche, paraît bien amplifier son
texte. Malheureusement les critères font défaut et il est souvent
impossible de démêler les parties imputables au poète allemand^
Les six moments essentiels du dépècement du cerf et de la
narration des usages qui suivent cette opération concordent dans
la Saga et le Tristan allemand (3).
(i) Sur Tristan chasseur cf. Eilhart 4^4i*4^4^> ^t introduction de Lich-
tenstein, p. CXVI, Kôlbing: Sir Tristrem, p. 180, Morte Arthur VIII, 3 et X,
5a, Tristan en prose française, §§ 5a. 355.
(a) La pittoresque comparaison de G (3788 s.) manque dans la Sag'a^ mais
E témoifpie qu'elle était dans le texte français (cf. Kôlbing, Sir Tristrem^
p. ii3, Bcdier, p. 43).
(3) M. Bédier a démontré de façon convaincante que le dialogue dans
lequel se manifeste Tétonnement du grand veneur en entendant l'expression
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V. LA CHAS8B. •J757-3078 Io5
I» Préparatifs de Tristan (S aa : ii s.). — Gottfrîed consaci*e
plusieurs vers à ces préparatifs (aS^i-'j). En ceci il est possible
qu'il ait suivi Thomas. Mais il est vraisemblable que c'est lui, que
nous savons curieux de ce genre de psychologie, qai a songé à
attirer Tattention sur les sentiments des chasseurs (2848-59) (i).
ao Tristan dépouille le cerf (S aa : 12). — La description est
détaillée chez Gottfried (2871-83). Il n'est pas téméraire de penser
qu'ici encore il reproduisait Thomas écourté par la Saga.
3<» Tristan dépèce l'animal (S 22 : 12-19). — Le poète allemand
présente dans un ordre différent la série des opérations. Il est plus
complet et plus précis que la Saga (2884-918). Ces raisons et
l'usage de termes techniques allemands permettent de croire que
Gottfrîed connaissait le bastUst et mettait au jour sa propre
science (2).
4** La fourchie (S 22 : 19-21). — Cette pratique est présentée
avec quelques divei^ences de détail dans le poème allemand
(2919-57), qui, en outre, offre un passage manquant à la Saga
(2919-82), mais existant dans l'original français (3).
50 La curée (S 22 : 21-24) (4)- — Le Tristan de Gottfried est infi-
niment plus abondant en détails que la Saga (2958-8040). Beaucoup
de traits sont assurément empruntés au Tristan français. Il est
certain que l'étymologie de curée ^ dérivé de cuir^ n'a pas été ima-
ginée par le poète allemand (8016-26), pas plus que le jeu de mots
sur lameir (i 1990 ss.) n a été inventé par lui. Il ne pouvait la
produire, en admettant qu'il l'eût connue par une autre source
que par Thomas, si, comme nous croyons (5), il admettait qu'on
desfaire (G fl8io-ao) se trouvait chez Thomas. Un nouvel argument élaie
sa démonstration. Gottfried pense que c*est Tanglais qui est parlé à la cour
de Marc (v. p. loa, n. a). Ce ne peut donc être lui, mais Thomas, pour qui le
français est la langue commune d'Ermenle et d'Angleterre, qui a eu Tidée de
tirer parti de la surprise provoquée par un mot appartenant à la langue des
chasseurs de Marc, mais non à leur vocabulaire cynégétique.
(i) Les vers 2860-70 n'ont pas d'importance.
(a) Tel est aussi l'avis de M. Bédier, qui dit que Gottfried a semble bien
avoir connu des pratiques particulières » (p. 45, n. i).
(3) V. Bédier, p. 45» »• 3. — 11 est évident que l'explication en allemand
de fourchie (2937 s.) est de Gottfried. On me pardonnera de ne pas toujours
relever ces menus détails.
(4) Il sera question tout à l'heure, sous 6% d'une confusion faite ici par
Robert.
(5)"V. p. loa, n. 2.
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Io6 COMPARAISON DE GOTTFRIFD AVEC S ET E
parlait anglais et non irançais en Angleterre. Enfin, dans une
phrase qui suit la définition « c'est ce qu'on appelle la curée » et
qui est sans rapport avec le contexte, la Saga dit « les chiens ont
à manger cela sur la peau (cuir) », ce qui semble bien une corrup-
tion de Tétymologie donnée en cet endroit par Thomas.
6® Le présent (S aa : a5-3i et aa : 35-a3 : i-ii). — La Saga a
mêlé les indications relatives à la curée et celles se rapportant au
présent Entre aa : 3i ss., où Tristan exhorte les chasseui*s à
accomplir ce dernier acte du rite cynégétique et aa : 35 ss., où le
conseil est exécuté, se place une description de la curée, qui est la
suite et en partie la répétition de aa : ai-a4 (dans les deux passages
Tristan jette les entrailles du cerf sur la peau). C'est évidemment
un désordre de récit. Devons-nous l'imputer à Thomas? Si négli-
gent qu'il soit dans la disposition des faits, il ne semble pas qu'il
puisse être accusé d'un tel mépris de la logique. L'examen du
texte de la Saga semble montrer que Robert a, après « eta »
(aa : a4), sauté étourdiment plusieurs vers (une ou deux pages) de
Thomas, et, sans terminer l'épisode de la curée, reproduit le début
du présent. Plus tard, conscient de Tomission, il s'est évertué à la
réparer, après avoir écrit « at breyta » (aa : 3i). Mais le début de
la description de la curée était oublié- Pour l'intelligence du texte
il a fallu revenir sur le passé et reproduire des choses déjà données,
(aa : 3i-3 = aa : a3 s.) : de là la nécessité de dire deux fois que
Tristan mit les entrailles sur la dépouille du cerf, de là aussi
l'absurdité « il les jeta une seconde fois sur la peau... » Nous lais-
serons donc pour compte à Robert cette modification et ne ferons
pas honneur à Gottfried d'une amélioration qui ne lui revient pas.
La relation du présent n'offre que peu de divergences chez
Gottfried, qui s'est contenté de traduire Thomas (3041-78). 11 a
simplement donné sous forme de récit un discours direct de l'ori-
ginal (S a3 : 7-9. G 3071-6) et omis, nous avons expliqué pour
quelle raison, de dire que les pèlerins accompagnent le cortège des
chasseurs (i).
3o79-3i45. Durant le retour des chasseurs à Tintagel, les
nouveaux compagnons de Tristan, rapporte Gottfried, lui deman-
dent de quel pays il est et par quelle aventure il se trouve en
(i) V. p. loa s. ~ La réponse de Tristan (G 8076 s.) est un détail insignifiant.
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V. LA CHASSE. 3o79-3i45 107
Cornonailles. L'enfant répond qu il est le fils d'un riche marchand
d'Ermenie (i). Pris d'un irrésistible désir de voyages il s'est,
dit-il, enfui de la maison paternelle et joint à une troupe de
marchands qui Font amené en ce pays. H donne son vrai nom,
Tristan (3079-145).
La Saga ne dit mot de tout ce récit. Quant à Sir Tristrem, il
attend que Tristan soit arrivé à la cour de Marc pour faire conter
par son héros qu'il est le fils de Ruai, seigneur d'Ermenie, le meil-
leur sonneur de cor et le roi de la chasse (SSa-j).
L'accord de Sir Tristrem et de Gottfried, ainsi que le bon
sens (a) exigent que Tristan ait, dans le texte français, donné des
explications sur son origine. Mais sont-elles fournies deux fois,
comme chez Gottfried, où les chasseurs plus tard répètent à Marc
ce que leur a conté Tristan, ou Thomas a-t-il, comme Sir Tristrem^
différé le récit de Tristan jusqu'au moment de l'arrivée à Tintagel ?
En second lieu, Tristan se donnait-il chez Thomas pour le fils d'un
marchand, comme nous le lisons dans le Tristan allemand, on
avouait-il le nom de son père, Ruai, comme le prétend Sir
Tristrem ?
La réponse à la première question paraît aisée à donner.
Si l'on admet que Gottfried a trouvé dans son original le vers
juçente bêle et la riant (3i38), chose qui n'est guère contestable,
Gottfried l'ayant lui-même estampillé vers français en le tradui-
sant sitôt après, il ne peut guère avoir lu ce vers que dans le récit
de Tristan aux chasseurs. Comme, d'autre part, la Saga donne, en
le mutilant, le rapport fait à Marc par les veneurs, et qu'il faut
que Marc sache qui il reçoit chez lui, la supposition d'une seconde
édition de l'histoire de Tristan est légitimée.
Il est moins facile et moins sûr de démêler quelle était la
nature des renseignements donnés par Tristan aux chasseurs sur
son origine.
La Saga faisant entièrement défaut à cet endroit, il faut cher
cher quelque lumière un peu plus loin. Lorsque Ruai a décou-
vert Tristan à la cour de Marc et a révélé les liens de parenté qui
unissent le roi au jeune écuyer, on lui dit que Tristan s'est donné
(i) On a depuis longtemps reconnu que le nom de Parmenie usité par
Gottfried est une corruption d'Ermenie (cf. E. v. Oroote : Tristan^ p. 5i4 s.).
(2) V. Bédier, p. 49, n. 3.
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Io8 COMPARAISON DB GOTTPR1ED AVEC S ÏST E
pour le fils d'un marchand. Le bon seigneur dit alors plaisamment
à son fils adoptif qu'il a bien diligemment et bien pauvrement
trafiqué de sa « marchandise » à cause de lui (435i ss.) (i). Le
mot français « marchandise » est-il un indice que Gottfried a
trouvé la repartie de Ruai dans Toriginal ? Si Ton se prononce
pour Taflirmative, il ne peut être douteux que, chez Thomas,
Tristan ne se soit fait passer pour le fils d'un marchand. Mais
Gottfried avait assez de connaissance du français pour introduire
le terme étranger dans son texte. Ce critère n'est donc pas sûr.
D'un autre côté, dans la scène de l'arrivée de Ruai chez Marc, le
père adoptif de Tristan est, chez Gottfried, tenu par la cour de
Marc pour un marchand (4o53 ss.).Il n'en va pas de même dans la
Saga, où tout concourt à donner l'impression que Marc, en accueil-
lant Ruai, sait qu'il est en présence d'un seigneur, m Sire roi, dit
Tristan h Marc en lui présentant Ruai, cet homme est de ma
famille, c'est mon père, qui m'a élevé et qui m'a cherché en maints
pays. Maintenant il est joyeux de m'avoir trouvé » (S a5 :
34-36). On voit clairement, semble-t-il, que l'auteur tient le
lecteur pour averti que Marc sait qui est Ruai. Chez Gottfried, où
le secret plane sur la condition de Ruai, la présentation est néces-
sairement très brève. « Marc dit à Tristan : « Qui est cet homme? »
— « Mon père, sire », répondit Tristan. — « Dis-tu vrai ?» — « Oui,
sire ». — « Qu'il soit bienvenu parmi nous,répliqua l'excellent roi»
(4oi4-8). Tristan ici ne peut s'aventurer sur le ten*ain des explica-
tions sous peine de voir son mensonge dévoilé par Ruai. La suite
de la Saga confirme notre observation. Marc ordonne à un servi-
teur d'apporter à Ruai un vêtement riche et bienséant, parce que
l'étranger « a toujours été un homme puissant (rikr), sage, courtois
et bien appris » (26 : i-4). Ces paroles montrent que Marc ne voit
pas en Ruai un marchand. Le fait que Gottfried a modifié les dispo-
sitions du poète français, en laissant tomber ces détails de l'accueil
de Marc, prouve qu'il y était déterminé par une divergence de
données (0),
(i) La Saga est inueile ici. Mais son silence ne peut être invoqué.
(2) Une particularité du Tristan allemand peut être aussi invoquée. Avant
que Tristan ne fasse son conte, Gottfried insiste sur Tingéniosité de l'histoire
imaginée (3089-94). C'est ainsi que parle notre poète quand il est particulière-
ment satisfait d*ane invention personnelle.
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V. LA CHASSE. 3i46-3376 109
La conclusion de cette discussion est aisée à tii*er : il est fort
probable que Sir Tristrem représente le texte de Thomas, que
Gottiried a modifié (i).
Mais pourquoi le poète allemand s'est-il décidé à altérer son
original? Certainement par souci de vraisemblance. Si Tristan se
donne à Marc pour ce qu'il est (ou croit être), c'est-à-dire pour
le fils de Ruai, pourquoi reste-t-il à la cour de Marc, où Ton s'éton-
nera qu'il ne cherche pas à regagner sa patrie ? S'il prétend au
contraire être le fils d'un marchand et désireux d'aventures, rien
d'étrange à ce qu'il séjourne dans un pays où il a trouvé accueil
et y attende de nouveaux hasards.
8146-3376. La Saga est très brève dans tout le récit de la venue
de Tristan à Tintagel. Pas plus qu'elle n'a relaté le conte de Tristan
aux chasseurs, elle ne rapporte que Tristan s'informe du nom du
château où arrive la troupe (G 3i46-64). Il est naturel de penser
que Thomas n'avait pas omis ce détail (3).
Cette môme raison ne saurait être invoquée pour l'attribution
à Thomas de l'ordonnance du cortège décrite par Gotlfried (3i65-
89). Aucun moyen de contrôle ne permet cependant de décider
quel est l'auteur de cette donnée.
Les vers 3igo ss. du poème allemand concordent pour le sens
avec la Saga, Tristan, qui vient d'apprendre tant de choses aux
chasseurs cor nouai Hais, leur enseigne aussi des sonneries de cor
nouvelles. Gottfried est plus abondant que Robert, mais le bon
moine a pu abréger. Les détails que Gottfried présente en plus
sont d'ailleurs peu importants (3).
L'accueil fait à Tristan par Marc est identique aussi dans les
(i) Kôlhing est d'avis difTérent (y. TrUirams Saga, p. xxxv).
(a) V. Bédier, p. 49» »• 3.
(3) On est en droit d'admettre que Gotlfried, et non Tiiomas, a songé à
expliquer la sympathie qu'éprouve à première vue Tristan pour Marc par
les liens de nature, la mystérieuse voix du sang (3a38-44). ^eci concorde
bien avec les traits de sensibilité et de souci psychologique que nous rele-
vons souvent chez le poète allemand. Gottfried d'ailleurs n'a pas attendu ce
moment pour rappeler la parenté de Tristan et de Marc (v. 2758 s.). Le salut
fervent que l'abandonné adresse à Tintagel (3157-9) ressemble « celui de
l'exilé qui retrouve sa patrie. Ënlin le pendant de la mystérieuse attraction
qu'exerce Marc sur Tristan se voit un peu plus loin : Marc, lui aussi, est
invinciblement entraîné vers Trislan (3395).
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110 COMPARAISON DE GOTTFRIBD AVEC S Vt E
deux versions (G 3a5i-33a4)- Trois vers français incorporés par
Gottried à son texte et traduits en allemand (SaS^-g et 3-167-70)
dénotent Temprunt de la scène de bienvenue, supprimée par la
Saga,
Bien que nous ne puissions appliquer que des critères internes
au portrait de Tristan, donné par le seul Gottfiried (33!i5-4S), il est
presque certain que nous ne pouvons le refuser au poète allemand.
La forme personnelle « comme je vous l'ai dit » (3343, au lieu
d'une référence à la mœré), la figure « vùr die krône » (33a8),
l'intervention de « Minne » et, plus que tout cela, le ton général
et la prédilection de Gottfried pour ces petits tableaux sont des
preuves suffisantes.
Pour les vers 3349-76, où Marc engage Tristan comme veneur,
ils devaient être dans l'original. Le trait est nécesssaire à l'action.
De plus le passage allemand abonde en formules françaises et
contient même deux vers (336i s.) que Gottried n'a certainement
pas composés (i).
(1) M. Dédier les a admis dans sa reconstruction du texte de Thomas.
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•^.v
VI
Tristan a Tintagel
(3377-3754)
3377-35oa. Tristan trouve donc un refuge à la cour de Marc.
Gottfried, seul, signale la bienveillance, due à un mystérieux
instinct, de Marc pour son neveux, qui devient son inséparable
compagnon (3377-4o5). Le poète allemand a un faible pour ces
arrêts du récit consacrés à la peinture d'une situation. Si Ton
consid^re aussi que la sympathie — créée par la nature — de
Marc pour Tristan fait pendant h raffection, relevée plus haut (i),
que Tristan ressent pour son oncle, on admettra que Gottfried est
selon toute vraisemblance Fauteur de ce passage (a).
Dans le Tristan allemand, le jeune étranger est soumis par
Marc à une sorte d* épreuve. Il lui faut un jour accompagner le
roi à la chasse et donner une nouvelle démonstration *de ses
talents de veneur (34o6-83). La Saga se borne à dire que Tristan
alla plusieurs fois à la chasse avec Marc et fit montre de son
habileté à défaire le gibier. On ne saurait évidemment affirmer
que Gottfried n'a pas amplifié le récit de Thomas ; mais on ne
peut davantage soutenir que Thomas ne fournissait pas ici une
réédition du récit de la première chasse. Cette prolixité est dans
son tempérament (3). Ce qui fortifie le soupçon d'une seconde
narration — certainement résumée — c'est la justification que
(i) V. p. 109, n. 3.
(a) La Saga déclare bien, plus loin, que Tristan est tena en grande aflec-
tion par Marc et ne le quitte ni jour ni nuit (a4 : 16-19). ^^ passage a pu
inspirer à Gottfried Tidce de son exposition ; mais c'est tout ce qu'on est en
droit d'accorder à Thomas.
(3) V. Bédier, v. a455-54o et 2707-68. Le pendant à une abréviation de répé-
tition idcnlique à celle que nous supposons se trouve plus loin (cf. S 4^ :
A6-49 : II et G 9574-82).
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IIQ COMPARAISON DE OOTTFRIED AVEC S ET £
Gottfried se croit obligé de donner de sa réserve. En disant qae
ce serait superflu de répeter la môme chose, c'est-à-dire les
pratiques de vénerie déjà décrites (3464-70), il paraît s'excuser de
ne pas reproduire le poème original dans son intégrité (i).
C'est par suite d'une transposition, soit de la Saga, soit de
Gottfried, que nous trouvons rapportées ici dans le poème alle-
mand les aflectueuses relations qui s'établissent entre les gens de
Marc et Tristan (G 3484-5oa). La Saga donne plus loin une phrase
où se trouve l'essentiel de ce qui est produit ici par Gottfried
(S 24: 14-16).
35o3-3754. Gottfried n'a pas utilisé, et cela ne laisse pas de
surprendre, la petite scène d'intérieur, où Thomas retraçait les
divertissements de la cour de Marc (S aS : 27-29 et E 542-55o) (2).
Le récit de la séance musicale donnée par le harpeur gallois et
par Tristan se déroule parallèlement dans la Saga et dans le poème
allemand. Quelques divergences dé détail sont à noter.
10 Tristan use d'un ton plus co.urtois, en s'adressant au harpeur,
chez Gottfried que dans la Saga. Ici il invite le jongleur à bien
jouer son lai (23 : 3i s.) ; là il le loue de la perfection de l'exéca-
tion (3520-3) (3).
2<' Gottfried a été manifestement amené à cette modification
par la désir de mettre en relief la bienséance de son héros. C'est
de cette préoccupation qu'est née la réplique modeste de Tristan,
qui, prié de prendre la harpe, accepte d'en jouer, mais dit qu'il se
défie de son talent (3536 s.).
3"* Le poème allemand donné de Tristan (3545-5o) un portrait
qui manque chez Robert, mais peut avoir été tracé par Thomas (4).
4^* Tristan ne joue que deux lais chez Gottfried, le lai de
(1) Uortmann d'Aue justifie pareillement une coupure pratiquée dans son
texte {Gregoriu8 5'iai ss.). Gottfried a oflcrl plus haut une critique qui n'est
pas sans analogie avec celle^i. (V. i85a ss.).
(3) Le début du poème de GoUfried oflre une descriplion des amusements
de la cour de Marc (6ii-S) qui se rapproche de celle que Thomas donne ici.
Le poète allemand a-i-il voulu éviter une répétition de motif?
(3) En B Tristan se montre plus discourtois encore que dans la Saga : il
reproche au harpeur de mal s'acquitter de sa tâche (5Ôi ss.).
(4) V. Bédier, p. 5a, n. i.
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VI, TRISTAN A TINTAGEL. 35o3-3754 Il3
Gracient et celui de Thisbé (i). La Saga signale trois exécutions.
LiC poète allemand a simplifié, c*està-dirc supprimé le troisième
lai que joue le Tristan de Thomas (a), afin probablement d'éviter
la monotone répétition des exclamations louangeuses que fait
entendre l'auditoire après chacune des trois productions musi-
cales (3).
5® La profonde impression produite sur Marc par la musique
de Tristan ne se trouve que chez Gottfried (3574 8 1). Aucune raison
n'autorise à accorder ce trait au poète allemand.
Il serait vain et sans intérêt pour notre étude de signaler les
autres divergences de détail que présente ce passage. Aucun
critère ne permet de discerner si elles doivent être attribuées à
Gottfried (4).
Dans le poème allemand seul, Tristan, sur une question de
Marc, conte de quelle façon il a été initié à la musique. Nous
avons remarqué que Gottfried, en relatant l'éducation de Tristan,
a omis de dire que celui-ci apprit cet art (5). Sir Tristrem et la
Saga donnant cette indication, force est bien de croire qu'elle se
trouvait dans le poème de Thomas. Gottfried Ta passée sous
silence pour obtenir, croyons-nous, un effet de surprise. Le
lecteur de Tristan, que rien n'a averti du talent musical du héros,
s'étonne que celui-ci, à la cour de Marc, prenne en main la harpe
(i) C'est par erreur que Kôlbing, généralement si exact, porte trois lais à
l'actif de Tristan (Tris/rams Saga, p. xxxiv). Le jeune musicien accorde
son instrument et prélude (3o5i-7o) ; il joue un premier lai (358!i-9o), puis,
sur l'invitation de Marc, an second (36i3-3i). Et c'est tout.
(a) Le second lai de Tristan est en effet, chez Gottfried comme dans la
Saga, entremêlé de paroles, alors que le troisième n'a pas ce caractère dans
le poème français. C'est donc ce dernier qui a disparu dans la traduction de
Gottfried. — L'histoire de Thisbé était bien connue en Allemagne (v. Hart-
mann : Erec 7706 ss , MSF. J2i, etc.); mais il est vraisemblable, comme l'a
. dit M. Bédier, que le titre de ce lai et celui du lai de Gracient se trouvaient
chez Thomas (Bédier, p. 5a, n. a).
(3) Dans la Saga les manifestations laudatives font défaut entre le second
et le troisième lai.
(4) Ce qui est à retenir au sujet de l'histoire si discutée des lais, c'est que
Gottfried, dans ce passage, a épousé son texte : nationalité du harpeur,
origine du lai de Goron, mode d'exécution des lais, soit sans paroles, soit
avec un mélange de chant, tous ces traits étaient chez Thomas. C'est donc
en dernier lieu à l'autorité du poète français que fout appel les critiques qui
citent ces vers de Gottfried.
(6)V.p.90.
Univ. de Lille. Tr. et Mém. Dr. -Lettres. Fasc. 5. 8.
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Il4 GOli^ARAISON DE GOlTFllIBD AVEC S ET £
et s'en serve habilement. C'est on petit coup de théâtre. La même
raison explique pourquoi Gottfried n*a pas, en traitant Fenfance
de Tristan, énuméré les langues qu*il dit apprises par son héros.
Il aurait affaibli l'effet de la scène où Tristan, devant les gens de
Marc ébahis, se montre excellent polyglotte après s'être révélé
merveilleux musicien (i).
Mais ceci ne prouve pas que Thomas n*avait pas amplifié ici
une donnée fournie auparavant. On croira malaisément que
Gottfried aurait imaginé ces divers maîtres dont Tristan a reçu les
leçons : Ermenois, Gallois, Bretons, et qu'il ait connu leurs
spécialités diverses : vielle et sifoine, harpe et rote, lyre et
sambue (a). Un fait cependant inspire des inquiétudes. Selon
Gottfried, ce sont des Bretons de « Lût » qui ont instruit Tristan.
Lût ou Lud est, on le sait, un autre nom de Londres (3). Gottfried
l'ignorait (4). Mais peut-on croire que Thomas, qui était anglo-
normand et qui connaît si bien Wace, où la relation Lud-Londres
est indiquée (Brut 1269 ss.), ne fût pas renseigné ? Il faut admettre
que si Gottfried a traduit ici Thomas, (5) le poète français enten-
dait par Lud autre chose que Londres (6).
La scène où Tristan fait éclater sa connaissance de diverses
langues étrangères (3687-701) pourrait être de Gottfried. Tout
d'abord elle n'est pas aussi nécessaire que ia précédente. On
comprend que Marc, émerveillé de la science musicale d*un enfant
de quatorze ans, s'inquiète de savoir où et comment ce jeune
(i) Telle est pentrétre la raison pour laquelle Gottfried n'a pas fait étaler
à Tristan sa science de linguiste dans la scène où il rencontre les pèlerins
devant Tintagel. Si cette remarque est fondée, ce serait à tort qu*on repro-
cherait au poète allemand Tomission de ce détail, qui est signalé dans
Tentretien de Ruai et des pèlerins (v. p. io3, n. 3).
(a) Un passage de Wace fournit une énumération du même genre : € Et
mult sot de lais et de note — De vièle sot et de rote, — De lire et de satérion,
— De harpe sot et de choron — De gighe sot, de simphouie, — Si savoit assés
d*armonie (Brut 3^65 ss.).
(3) Cf. Hertz, op. c, p. 5i5 s.
(4) Gottfried en effet désigne ailleurs Londres par son nom usuel (i53oS).
(5) Le nom de Lût aurait pu être emprunté par Gottfried à Hartmann
{Eree 9723). V. HerU, l. c.
(6) Lût est pour Gottfried la patrie des musiciens (890a). — Les sept
années consacrées par Tristan à l'étude de la musique (3671) ont-elles
quelque rapport avec les sept atrengleikar signalées antérieurement par la
5a^a (17 : 2 s.)?
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Vî. TRISTAN A TtNTAGEL. 35o3-3754 Il5
prodige a appris la musique. Mais il n'y a pas de motif sofBsant
pour justifier la question de Marc au sujet des langues sues par
Tristan. L'ingénieuse idée qui amène celte question chez Gottfried
peut n'être qu'une des trouvailles dont ce poète est coutumier.
Une autre raison a plus de poids. Nous avons déjà constaté que
dans rénumération des langues étrangères — pour l'entourage de
Marc — l'anglais fait défaut, alors que le français est expressément
indiqué (i). L'auteur du passage suspect est donc d'avis que c'est
Tanglais et non le français qui est en usage à la cour du roi
d'Angleterre et de Cornouailles. Comment ne pas croire que c'est
Gottfiried et non l' anglo-normand Thomas qui est responsable de
cette conception ? Pour Thomas, le français était la langue
commune d'Ermenie et de Cornouailles. Cette opinion parait
assurée par le passage où Tristan explique aux chasseurs de
Marc, qui le comprennent, que le mot curée a été formé en
Ermenie — donc en pays de langue française — sur le mot cuir (a),
ainsi que par la surprise éprouvée par les gens de Marc en enten-
dant les mots desfaire, fourchie, présent, qui sont des termes
techniques ignorés d'eux, mais appartenant à leur langue.
(i) V. p. loa, n. a.
(9) V. p. 106 s.
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vu
RUAL RETROUVE TrISTAN
(3755^44)
3755-409^. La Saga a anticipé sur ce chapitre en contant, dès
l'enlèvement de Tristan, le début des recherches de Ruai (19 : i3-
aa) (i). Gottfried a modidé Tordre du récit. Il a également pratiqué
de légères coupures dans Toriginal, supprimé Ténumération des
pays touchés par Ruai (S 19 : ao-aa) (a) et omis de mentionner les
tempêtes qui assaillent le Foitenant (S 19 : 19, a4 : aS s). Mais ce
n'est sans doute pas lui qui a eu Tidée de mettre en lumière le
dévouement de Ruai, en représentant les peines et misères physi-
ques auxquelles se soumet le loyal maréchal (3773-97). La Saga,
il est vrai, ne parle pas de ces épreuves, mais Sir Tristrem paraît
bien fournir les débris d'un, développement analogue à celui de
Gottfried {E 58a, 587-9a).
C'est encore Sir Tristrem, complété par la Saga, qui fait croire
que l'entretien de Ruai avec les pèlerins doit être, dans ses grandes
lignes, restitué à Thomas (3). On ne saurait cependant affirmer que
la généreuse impatience que montre Ruai à retrouver Tristan
(G 3857-61, 3865-73) ne soit pas un trait personnel à Gottfried.
Il ne règne en revanche aucune incertitude au sujet de diver-
(i)V.p.94.
(a) Il est possible que Robert ait remplacé tel nom à lui inconnu du poème
français par un mot familier (cf. Avallon devenu Alfheimr 75 : 7), mais il n*y
a aucun motif de supposer qu'il ait imaginé la liste de noms qu'il fournit ici.
(3) Cependant deux divergences indiquées plus haut (v. p. loa s.) ont eu
nécessairement leur répercussion ici : l' les pèlerins n'ont pas, chez Gottfried,
accompagné Tristan à Tintagel, aussi ne disent-ils pas à Ruai que son iils
adoptif est à la cour de Marc ; a*> ils ont reçu du jeune étranger une impres.
sion qui, dans le poème allemand, les aide à identifier Tristan.
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VII. RU AL RETROUVE TRISTAN. 3755-409a II J
gences dans le récit de l'arrivée de Ruai au palais de Marc. Sir
Tristrem et la Saga sont d'accord pour montrer Ruai parlemen-
tant avec un portier hostile, et dont un présent libéral peut seul
avoir raison. Gottfried a estimé que cette scène était dépourvue de
courtoisie (i). Au lieu de laisser le noble seigneur Ruai se mor-
fondre à l'entrée du palais et se commettre avec le portier, il le
montre arrivant à Tintagel un dimanche, épiant anxieusement les
visages des gens de Marc à Feutrée et à la sortie de la messe,
finalement s'adressant à un vieillard de la cour (a), qui le renseigne
et qui appelle Tristan.
Le prolixe Thomas a accusé dans son récit la pauvreté de
Taccoutrement de Ruai et, à ce sujet, a moralisé longuement et, il
faut bien le reconnaître, assez inutilement (S a5 : 8-16).
La reconnaissance de Tristan et de Ruai a aussi été traitée
autrement par Gottfried que par Thomas. Dans la Saga, Ruai, à la
vue de Tristan, s'évanouit de joie; les larmes et le bonheur
l'agitent simultanément ; enfin il est rempli d'une félicité inconnue
jusque-là (S a5 : 24-3o)«
De tout cela nous ne trouvons pas trace dans le poème allemand.
Gottfried ne s'est pas résolu à mettre en scène l'évanouissement
de Ruai probablement parce qu'il tenait cette manifestation
d'émotion joyeuse pour invraisemblable ou trop grossière. Il n'en
trouvait au moins pas d'exemples chez les auteurs allemands
qu'il prisait. Ni Veldecke ni Hartmann ne montrent jamais les
hommes perdant leurs sens sous l'effet de la joie (3).
Quant à la description des émotions de Ruai, on peut être
(i) On n'aperçoit pas d'autre motif qui ait pu décider le poète allemand à
quitter ^Thomas.
(3) 11 y a quelque flottement dans l'exposition de Gottfried. Les pèlerins
ont informé Ruai qu'ils ont rencontré Tristan aux environs de Tintagel et
— se fondant sur un mot de Tristan (a^aS) — qu'il habite cet endroit. Du
fait que Tintagel est en Gornouailles, Ruai conclut, fort peu logiquement,
que Tristan est auprès de son oncle (3833-8), et il dirige ses recherches dans
ce sens (SgoS^). Il n'en serait pas de même si Ruai savait que Tintagel est la
résidence de Marc l'apprenant que Tristan faisait partiç d'une troupe de
veneurs aperçue aux environs de Tintagel, il pourrait à bon droit supposer
que son fils adoptif a été conduit par le hasard chez Marc. Mais on ne voit
nulle part que Ruai sache que le roi de Gornouailles a sa demeure à Tintagel.
(3) V. H. Roetteken : Die Behandlang der einzelnen Stoffelemente in den
Epen Veldekes und Hartmanns (p. 36 ss.). Il est même fort rare qu'un
homme s'évanouisse de douleur {op. c, p. 43. 5i).
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Il8 COMPARAISON DE GOTTFRIBD ATBG S Kt E
surpris que Gottfried, si enclin aux peintures morales, Tait passée
sous silence. La raison qui se présente tout d'abord à Tesprit pour
explicpier cette omission c'est l'aspect complexe et, poui* tout dire,
l'incohérence des sentiments qui animent Ruai dans le Tristan
français, où on voit ce personnage à la fois affligé et consolé par
les larmes et la joie (i). Thomas à la vérité a pu se montrer plus
habile que Robert dans cette esquisse morale : le fond des idées
n'en reste pas moins entortillé et alambiqué.
La suite de la scène est beaucoup plus développée chez Gott-
fried que dans la Saga. Il est vraisemblable, si l'on accepte le
témoignage de Sir Tristrem, que Ruai donnait, dans l'original
français, des renseignements à Tristan sur les recherches entre-
prises à cause de lui. Le récit d'ailleurs réclame ce discours de
Ruai (E 655-666, G 3966-71).
n n'en est pas de même de raflectueuse sollicitude que Tristan
témoigne en demandant des nouvelles de sa mère et de ses frères.
Il est hors de doute que la sensibilité de Gottfried pouvait lui
jnspirer ces additions. On ne saurait cependant invoquer aucune
raison décisive pour les lui attribuer.
Le portrait de Ruai, donné en deux fois par Gottfried (Sggi-
4oi3, 403^4^)) manque dans la Saga, où nous trouvons seulement
plus loin, après que Ruai a revêtu les habits de la cour, une oppo-
sition entre sa bonne mine présente et l'air misérable qu'il avait à
son annvée (26 : 5-8). Ce contraste a pu induire Gottfried à ses
descriptions. La première rappelle vivement celle de Grégoire
donnée par Hartmann (2), et pour cette raison on a quelque droit
de l'attribuer au poète strasbourgeois. La seconde est remplie
de locutions allemandes et de procédés stylistiques propres à
Gottfried (3) : l'abondance de ces traits en un même passage
décèle l'inspiration directe.
Sir Tristrem incite à croire que les gens de Marc louaient chez
(i) On notera aussi l'invraisemblance d'une donnée : voyant Ruai s'éva-
nouir, cetix qui Tentourent savent que c'est sous l'effet de la joie qu'il perd
ses sens.
(2) V. Hartmann : GregoriuM 34a3 ss.
(3) V. gewahsen aise ein hiune (4o34) oller keiser genôz (4o43), ze junc
noch z*alt (4o38), geliden : geUune (4o33). La comparaison : stn stimme
alsam ein horn dôz (4û44) rappelle les hyperboles de la poésie populaire
allemande.
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1 VII. RUAL RETROUVE TRISTAN. 4^93-4309 II9
» Thomas, comme chez Gottfried (4077-92), le grand air et l'élégance
de Raal (i).
[ 4093*4309. Ruai prend place à la table royale dans les trois
I textes (a). Le repas fini, on s'entretient, suivant la Saga, de choses
diverses, des événements accomplis en d'autres pays ; puis, sans
transition, sans motif, Ruai se met à conter l'histoire de Tristan
(26 : 11-16). Plus naturel et plus habile est Gottfried. Ici Marc
inteiToge Ruai, « comme on en agit envers l'étranger » et lui
demande quelles aventures l'ont amené en Comouailles (4iii-5).
Avant de révéler le secret de la naissance de Tristan, Ruai,
dans le poème allemand, éveille la curiosité de Marc en déclarant
que Tristan n'est pas son fils (4i 19-68). La Saga ne contient pas
trace de cette adroite préparation. Il est hors de doute cependant
que Toriginal ofirait un passage concordant. On ne s'expliquerait
pas sans cela les détails de Sir Tristrem (7i6-7a3), où Ruai dit :
« Je ne suis pas le parent de Tristan » (G 4^36), « je dois être son
vassal » {G 4i43)> « si vous saviez qui est Tristan. . . » (G 4167 s.),
lambeaux d'un discours approchant fort celui que nous trouvons
chez Gottfried (3).
n ne serait pas surprenant toutefois que le vers où Tristan se
montre frappé d'émotion à la nouvelle que Ruai n'est pas son
père (4i44) ^^ ^^® addition du poète allemand, toujours désireux
de mettre en évidence les sentiments des personnages présents à
une scène.
La première partie du récit de Ruai, que la Sa^a nous présente
sous forme indirecte, était chez Thomas, comme il est chez
Grottfried (4170-aio), sous forme directe. Nombreux sont les cas
où la Saga transpose de cette façon le texte original.
La crise de douleur à laquelle Ruai succombe en contant la
mort de ses bien-aimés maîtres (G 4^ii-3o) paraît être imitée de
(i) n a été dit auparavant qae la cour de Marc ne considérait pas Ruai
comme un marchand. (Y. p. 107 s.). Les vers 4079 s. et 4090-a sont donc de
Gottfried.
(a) Gottfried, et non Thomas qui ne connaît pas ces délicatesses, a eu la
touchante idée de remarquer que Ruai a plaisir au repas, car Tristan le
pénétrait de joie, Tristan dont la vue était son réconfort (4io5-io).
(3) Cf. aussi Bédier, p. 69, n. i.
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I20 COMPARAISON DE GOTTFRIED AVEC S ET E
Thomas. Sir Tristrem en effet dit : « Ruai, en rapportant ces
choses, se prit à pleurer d'émotion » (729 s.).
Le reste du récit fait par Riial se déroule parallèlement
dans la Saga et chez Gottfried. De même les témoignages
d'attendrissement donnés par les assistants se retrouvent dans les
deux versions {S 26 : ig-Si. G 423i-3o9). Quelques points de
détail seulement sont à retenir.
1^ Dans le texte français, comme il est démontré par Taccord
de S et de E, Ruai justifiait son identité, en présentant l'anneau
de Blancheflor, avant la fin de son récit. Gottfried réserve cette
preuve. C'est seulement après sa narration, que Ruai montre
lanneau (i). Le poète allemand a évidemment obéi à son sens
artistique en donnant en dernier lieu, comme ultime et irréfutable
document de vérité, le tangible témoignage de Fanneau.
2° Gottfried seul se soucie de noter l'effet des révélations
de Ruai sur Tristan. Au milieu de l'attendrissement général
l'orphelin reste les yeux secs, assailli de sentiments divers ; « la
nouvelle le frappait trop soudainement » (4264-7). On est tenté de
croire, pour le motif invoqué plus haut (2), que Gottfried s'est
plu ici encore à donner les impressions d'un personnage intéressé
au récit fait devant lui.
3^ C'est Gottfried aussi qui annonce que la cour de Marc est
touchée par dessus tout de la loyauté du Foitenant (4272-80).
4310-4544* Ni la Saga ni le poème anglais ne font place à divers
incidents qui, dans le Tristan allemand, suivent le récit de Ruai et
qu'il convient pour cette raison d'examiner.
Apprenant le nom de Ruai, Marc se souvient qu'il a entenda
parler du seigneur d'Ermenie et vanter sa loyauté. Sur-le-champ
il l'embrasse et lui fait une place d'honneur à ses côtés (43io-35).
Si Sir Tristrem reflète Thomas en un point précédemment examiné
— et c'est l'opinion que nous avons adoptée (3) — nous sommes
assurés en nous référant au vers 539 d® ^^ poème, où il est dit que
(i) Comme la Saf^a^ Gottfried n*a pas parlé de cet anneau lors de la mort
de Blancheflor. M. Bédier (p. a4f i^* i) ^ ^c^it voir la raison de cette omission.
(a) V. p. 119.
(3) V. p. 107 s. Tristan dit aux chasseurs, qui le répètent à Marc, qu'il est
le iils d'un seigneur d'Ermenie appelé Ruai.
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VII. RUAL RETHOUVE TRISTAN. 4310-4^44 ÏÎ*I
Marc ne connaît pas Raal, que Gottfried est ici original. Cette
addition du poète allemand a pour but de mettre en relief les
qualités de Ruai, dont le renom a franchi les mers.
Le conte arrangé par Tristan, qui, comme nous l'avons vu,
s'est donné à Tintagel pour le fils d'un marchand, est rapporté à
Huai. Le bon maréchal tire parti de cette histoire pour faire un
jeu de mots que nous avons attribué à Gottfried (i).
Dans un style précieux, Tristan se plaint de n'avoir plus de
père après en avoir possédé deux (Riwalin et Ruai). Pour ne pas
être en reste de préciosité, Ruai réplique que Tristan a encore
deux pères, lui-même et Marc {436o-84). A qui revient l'invention
de ce trait ? L'allure du récit dans les versions anglaise et Scan-
dinave semble exclure la paternité de Thomas. Qiez Robert
comme dans Sir Tristrem, Tristan, dès qu'il connaît sa nais*
sancc, n'a qu'une pensée, venger Riwalin. Selon Gottfried c'est
Ruai qui, à la suite du passage en question, l'invite à remplir ce
devoir. Le caractère de Tristan est de ce fait «diminué dans le
poème allemand^ cela est certain; mais il paraît évident aussi
que cette diminution, que Gottfried n'a pu manquer de voir, a
été déterminée par le désir de placer la discussion sur les pères
perdus ou gagnés par Tristan. Pour convaincre son fils adoptif
qu'il a trouvé un père en Marc^ Ruai lui conseille de demander à
son oncle de l'aider dans la lutte future contre Moi^an, et avant
tout de le faire chevalier (a).
C'est le goût du recherché, une affectation de bel-esprit qui a
amené le poète allemand à cette addition. Le désir de plaire aux
cercles chevaleresques en a suscité une seconde. Tnstan veut être
armé chevalier, dit la Saga, afin d'avoir le droit de porter les
arimes et de venger son père. L'adoubement, pour lui, se traduit
par la possession d'une armure et la possibilité de tuer le meur-
trier de Riwalin et de reconquérir son héritage. Ces vues étaient
trop grossières pour l'époque de Gottfried, où la chevalerie repré-
sentait surtout un idéal moral, et pour le tempérament du courtois
poète. Aussi son Tristan dit-il gentiment et modestement que le
nom de chevalier lui parait désirable, pourvu qu'il l'honore et en
(i) V. p. io8.
(a) L*intervention des barons de Marc (G 4^96-9) était dans Toriginal
(5217:18.).
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laa COMPARAISON DK GOTTFIUKD AVEC S ET E
soit honoré ; il ajoute qu'il sait les devoirs que lui impose l'adou-
bement et qu'il est prêt à sacrifier le repos pour acquérir la gloire
(44o3-43). Le type de chevalier que Gottfried a en vue c'est le
chevalier arthurien, connu en Allemagne surtout par l'/wem,
YErec et le Grégoire de Hartmann d'Aue. Ce dernier poème a
manifestement agi sur le Tristan de Gottfried : de part et d*autre
c'est la même esquisse d'un idéal d'honneur, la même déclaration
que l'apprentissage chevaleresque doit être fait dans le jeune âge,
la même constatation que pauvreté et chevalerie se concilient
mal (i).
Cette dernière idée ne fait que paraître chez Gottfried (44o4 et
444^)* Tristan exprime quelque inquiétude au sujet des richesses
qu'il lui faudra dans sa vie de chevalier. Ce souci lui est ôté par
Marc, qui met à sa disposition toutes les ressources de la Cor-
nouailles et lui rappelle que TErmenie est son légitime héritage
(4444"^)* Thomas ne pouvait offrir ce dernier trait, puisque, chez
lui, c'est Tristan qui de prime abord songe à reconquérir la terre
de ses aïeux. Thomas non plus n'aurait pas parlé de Ruai comme
fait Gottfried en l'appelant le père de Tristan (4448-57), puiscpi'il
ignore la discussion précédente sur les pères de Tristan. Thomas
n'aurait pas émaillé son discours d'images fortes, qui se trouvent
être du genre aimé de Gottfried (a). Thomas, en un mot, a pu
prêter à Marc l'offre généreuse que nous découvrons dans le
poème allemand, mais d'une façon brève, en quelques vers
dépourvus des ornements prodigués par Gottfried, qui, fen insistant
sur ce passage, s'est proposa de mettre en lumière la bienveillance
de Marc pour Tristan.
L'approbation donnée par les barons de Marc aux intentions
du roi (4487-97) peut, en raison des recherches de style qui y
abondent, être attribuée à Gottfried (3).
A Gottfried revient aussi la digression suivante (45o4-44)- Le
poète raconte que Ruai et Tristan préparent l'adoubement de ce
(i) Cf. Gregorins v. 1501-1790. Le Grégoire présente, comparé au Tritton,
encore une autre intérêt. Avant Gottfried, Hartmann a modernisé son texte
et sabstitué à l'idée que se faisait du chevalier Fauteur du Grégoire français
la conception nouvelle qui se répandait alors en Allemagne (cf. mon Etude
sur Hartmann d'Ane^ p. 3a8 ss.).
(3) V. v. 4466, 4467. 4471, 4479, 4480 s.
(3) L'idée s'en trouvait cependant chez Thomas (S aj : i s.).
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vil. RUAL RETROUVE TRISTAN. 43lO-4544 ^^
dernier, en se servant des ressources offertes par Marc, et il
explique comment, à Taide de mutuelles concessions, Ruai et
Tristan, Thomme mûr et Tardent jouvenceau, l'administrateur
économe et le fougueux dépensier, parviennent à se mettre
d'accord. Tout invite à croire à l'originalité de Gottfried. Le poète
intervient directement dans le récit (i) ; il associe, à l'exemple
de Hartmann, les vocables muot et gaot en un parallélisme qui
s'étend surtout le passage (s); enfin il n'a pu trouver l'idée de ce
développement chez Thomas, où, selon la Saga, Ruai et Tristan
ne s'occupent pas des préparatifs de l'adoubement, mais où c'est
Marc lui-même qui « donna l'ordre d'arranger une armure pour
Tristan », qui fit présent de cette armure à son neveu, et qui
équipa les vingt jeunes hommes adoubés en même temps que
Tristan (3). En composant ce passage, dont l'idée première lui a
été fournie par YErec de Hartmann (4), Gottfried a cédé à la
tendance qui le portait à moraliser et donné un nouvel exemple
de sa curiosité des études de sentiments et de penchants humains.
Comme il lui advient .parfois lorsqu'il aborde un sujet qui l'inté-
resse personnellement, il se fait interroger par l'auditeur (5).
(1) V. v. 46o4, 45ao.
(a) V. V. 4509, 45i7-9f 45a3 s., 4539, Wis; cf. Gregorias 607-634.
(^ Cf. S 27 : a-i5 et G 4498-5o3, 4545-52.'
(4) Tristan se trouve en effet à la cour de Marc dans la même situation
qu^Erec à celle d'Arthur. Comme Erec (2247-83) il est contraint de faire appel
à la générosité d'autrui. Comme Erec encore il doit craindre d*abuser de la
libéralité de son hôte et il voit son juvénile désir de paraître limité par la
discrétion qu'il lui convient de sMmposer. Gottfried a complété la donnée
de Hartmann en faisant intervenir Huai, qui impose à Tristan la réserve
nécessaire vis-à-vis du donateur.
(5) V. V. 4506 S8.
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VIII
L*ADOUBEMENT
(4545.5066)
4545-5066. La Saga, comme Gottfried, annonce qae vingt
(selon G Irente) jeunes hommes doivent être adoubés en même
temps que Tristan. Mais la Saga ne dit pas, comme le poète aile-
mand, que les vêtements des récipiendaires étaient allégoriques :
noblesse d'âme, richesse, modestie et courtoisie (4553-8o). Gottfried
affirme expressément que ce détail est puisé dans sa source (4557)
et laisse à un contradicteur imaginaire la tâche, quil estime
impossible, de dire mieux que le poète le plus autorisé.
Est-il loisible de croire que Qottfried se soit permis ici une malice
et ait mis Thomas en avant pour abriter une invention person-
nelle ? Ce n'est pas sa coutume. Dans tous les cas où le contrôle
est possible, on constate qu'il est sincère lorsqu'il se réfère à son
original (i). Avec Heinzel (s), on doit admettre, semble-t-il, que
Thomas est l'auteur de cette allégorie.
Il n'en est pas de même du passage suivant, comprenant plus
de aoo vers (4587-818). Le costume des compagnons dé Tristan
étant indiqué, quel sera celui de Tristan lui-même? Feignant
d'éli'e inhabile à renouveler un sujet rebattu (3), Gottfried se
demande avec une modestie calculée, comment il pourra lutter de
virtuosité avec les poètes qui ont donné de si brillantes descrip-
(1) V. p. 7 8.
{2)Z.f,d. A., 14, p. 28a 8.
(3) Gotlfried a songé à Farmare d'Enée décrite par Veldeke {Enéide
5666 ss.) et à celle d'Erec détaillée par Hartmann {Erec a986 ss.). — L'une des
raisons du silence du poète allemand est sans doute le désir d'éviter une
répétition. II lui faut en eflet plus loin, avant le duel dans Tlle, décrire
Farmure de Tristan (6538-686).
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VIII. l'adoubement. 4S4^-5o66 laS
lions d'armureSi Cela lui est roccàsion de tracer nn tableau de la
littérature allemande de son temps. Il apprécie avec le goût d'un
connaisseur délicat et le charme d'un poète exquis les auteurs
épiques, Hartmann d'Aue, Bligger de Steinach, Henri de Veldeke^
non sans décocher des traits acérés à un conteur qu'il ne nomme
pas,mais en qui on a reconnu depuis longtemps Wolfram d'Eschen-
bach (i). Il admire l'art des poètes lyriques, déplore la mort
de Reinmar de Haguenau, à qui il donne, comme successeur dans
le rôle de chef de chœur, l'éclatant, puissant et mélodieux Walther
de la Vogelweide.
Il est hors de doute que cette fameuse « digression littéraire x>
est jaillie du cerveau de Gottfiîed. On ne peut hésiter davantage à
attribuer au poète allemand la réflexion faisant suite à ce passage,
et où il explique qu'il n'ose entrer en lutte avec ses éloquents
prédécesseurs parce qu'il est dépourvu du talent de la parole
(48i9-5o). L'impression d'originalité qui se dégage de la pensée est
confirmée par la liaison delà donnée avec le point de départ de la
digression littéraire. Il est encore assuré que l'invocation à
Apollon et aux Muses (485i-9o5) est personnelle à Gottfried. Cette
charmante prière, d'inspiration classique, a sa source dans l'ordre
d'idées d'où sont nées les allusions à Pégase (4739)» ^ Orphée
(4788), et à Cythère (4806) faites peu auparavant. Enfin il est
absolument certain que Gottfried n'a pu emprunter à Thomas
les vers qui suivent et où il déclare, non sans quelque malice, que
fùt-il un poète parfait, il ne donnerait pas à son œuvre le mérite
d'un plus grand relief en décrivant la façon dont l'armure de
Tristan fut fabriquée par Vulcain (a) et ses vêtements tissés par
Cassandre. On a reconnu que Gottfried faisait ici allusion à
Veldeke (3) et à l'auteur anonyme de Maurice de Graon (4) : il ne
saurait donc être question d'imitation.
(i) On croirait volontiers que Gottfried a tenu à dire son mot dans une
discussion élevée en son temps au sujet de la préférence méritée par Hart-
mann ou Wolfram. L'idée maltresse de son développement est en eflet la
démonstration que Hartmann est un plus grand poète que Wolfram (46ôo-3).
C'est donc ici encore un sujet d'actualité introduit par le poète allemand
dans Taventure de Tristan.
(a) Gottfried a cependant trouvé chez Thomas une indication : Vécu de
Trifitan porte un sanglier (v. Bédier, p. 61, n. i). Peut^tre doit-il aussi au
poète français Fidée du cimier figuré par une flèche. V. p. i5i s.
(3) V. Enéide 5666 ss.
(4) V. Behaghel : Heinricha çon Veideke Enéide^ p. ccxxi s.
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Ia6 COMPARAISON 1>B GOTTFftlBD AVEC S ET £
Avec les vers 497^S<x>9 Gottfried revient à la donnée de
son texte. Il annonce qae Tristan n'est pas vêta autrement que
ses compagnons, poar ce qui est des vêtements matériels. Quant
aux vertus, qui sont les habits symboliques, Tristan les pos-
sède plus éclatantes et plus nobles que tous ceux qui sont
adoubés en même temps que lui. On ne voit aucune raison
certaine d'attribuer l'idée de ce développement à Gottfried. Ce qui
parait vraisemblable c*est que, si la pensée première appartient
à Thomas, le poète allemand Fa enrichie des ornements qui loi
sont propres.
La description de l'adoubement de Tristan est, dans les grands
traits, présentée identiquement par la Saga et par le Tristan
allemand. Gottfried donne plus de détails, une énumération plus
exacte des faits de la cérémonie (5oio-43). Mais on peut croire
que ni Robert ni peut-être son auditoire n'éprouvaient d'intérêt
pour ces mœurs, et que le traducteur Scandinave ici encore tailla
en pleine étoffe. U paraît certain, en revanche, que Gottfried a
modifié le discours (ou les discours, car il y en a deux dans le poème
allemand) tenu par Marc à son neveu, lorsqu'il le fait chevalier.
Dans le texte norrois, Marc donne à Tristan la « colée )» en le frap-
pant violemment (i) et l'exhorte à ne supporter d'autre coup de
personne sans en tirer vengeance sur le champ. Gottfried, qui ne
signale pas la « colée », met dans la bouche de Marc des paroles
généreuses, des conseils d'abnégation et de dévouement qui
cadrent mieux avec Tidéal chevaleresque de l'époque de Gottfried
et le caractère du poète.
L'influence de Hartmann a aussi contribué à cette modifi-
cation (â).
(i) Goutome usitée dans les poèmes français. V. A. Scholtz : Dos hôfische
Leben}y I, p. i85. La valeur sjrmboliquequeM. Schulti reconnaît à la c colée»
n'est pas celle que lui attribue la Saga d'après Thomas.
(a) y. Heidingsfeld, op, c, p. 39 s. Y. aussi plus haut, p. lai s. On ne peut
cependant méconnaître qu'il n'y ait quelque analogie entre deux vers de
Gottfried et de Wace (que Thomas aurait pu reproduire ici) ; mais il est
préférable de croire à une rencontre :
Contre orgilleus fu orgiUos den armen den wis iemer gnot.
Et contre humle dois et pitos, den rlchen iemer h^hgemuot ;
Brut 9sè53 s. G 5oag s.
Il est inutile d'ajouter que la nécessité de l'humilité dans l'exercice de la
chevalerie est un des principaux thèmes du Parziçal,
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VIII. L*ADOUBEMENT. 4S4S-5o66 taj
Pas plus que Sir Tristrem, fort concis en cet endroit, la Saga
ne dit que des jeux prirent place après la cérémonie. Thomas
aurait pu indiquer brièvement le fait. Cependant, comme Gott-
fried déclare qu'il « suppose » que des jeux ont eu lieu (5o53), il
est vraisemblable qu'il a ajouté à sa source ce trait, qui était une
coutume de son époque, afin de rester fidèle à la vérité.
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IX
Tristan venge son père
(5o67-58jo)
5067-5370. Après un quatrain peu poétique, Gottfried décrit
Topposition des sentiments qui se partagent Tâme de Tristan :
d'un côté la joie qu il ressent de son adoubement, de Tautre la
tristesse qu*a mise en lui la nouvelle de la destinée de son père
(5067-107). Dans le contexte, ce passage donne Timpression d'un
morceau de transition destiné à justifier les mesures que va prendre
Tristan pour venger la mort de Riwalin. Il ne serait pas étonnant
que Gottfried, si attentif à tout ce qui touche la composition, eût
ajouté cette donnée à l'original. U est des preuves plus certaines.
Dès la révélation apportée par Ruai, Tristan, chez Thomas, est
immédiatement envahi du désir de vengeance (i). Il demande à
être armé chevalier uniquement pour être en mesure de satis-
faire ce désir, et Tadoubement ne représente que la possibilité
de le réaliser. Gottfried, qui appartient à une génération péné-
trée du respect de la chevalerie et aux yeux de qui l'adoube-
ment était un grand honneur, a fait dans le cœur de Tristan une
place à la joie que lui donne la dignité nouvellement acquise. De
là le contraste des sentiments. Enfin, le morceau est annoncé
par Gottfried comme étant de son invention (5071), et, d'après un
procédé qui lui est familier, le poète s'y engage en un colloque
avec le lecteur (5o82 ss.) Un fait, il est vrai, peut contrarier cette
hypothèse, c'est l'allégation que fournit Sir Tristreni d'un senti-
ment de douleur éprouvé par Tristan (791 s.) Thomas aurait-il,
soit lors de la révélation de Ruai, soit après la scène de l'adoube-
(I) V. p. lai.
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IX. TRISTAN VBNOB SON pArB. 5067-5217O ISQ
ment, mis en himière le chagrin que cause à son héros le sort de
son père ? La chose n'est pas impossible. Il n'en resterait pas
moins que le contraste des sentiments qui se partagent Tâme de
Tristan est la propriété de Gottfried.
11 est très yraisemblable, pour les raisons invoquées par
M. Bédier (i), que les discoui*s d'adieu de Tristan et de Marc
(5117-69) étaient dans le poème français.
L'arrivée de Ruai et de Tristan en Erménie est contée un peu
différenunent par la Saga et par Gottfried. Là, Ruai, après avoir
pris terre, entre dans la ville de Kanoêl (a), dont il fait ouvrir les
portes. Tristan apparaît avec sa suite, et le loyal maréchal lui remet
les clés de la forteresse. Ici (3), Ruai, sitôt débarqué, ôte son man-
teau et sa coiffure ; il souhaite la bienvenue à Tristan, lui montre
les villes et castels de son royaume et lui en garantit la possession.
Il salue ensuite les chevaliers cornouaillais et conduit la troupe à
Kanoêl, où a lieu l'hommage suivant le rite (5179-214). Rien ne
démontre que les choses ne se soient pas passées chez Thomas
comme dans le Tristan allemand. La Saga a pu résumer le
discours de bienvenue de Ruai. Nous supposons même qu'elle Ta
fait de manière erronée et a traduit faussement le passage où
Ruai montrait les villes et forteresses d'Ermenie (4). Un seul
trait est propre à Gottfried : il substitue à la reddition des clés faite
(i) V. Bédier, p. 63, n. i.
(a) La Sag^a appeUe, certainement à tort, cette ville Ermenia. M. Bédier se
demande si, dans le texte français, c'était, comme chez Gottfried, Kanoêl
dont le poète entendait parler (p. 64, n. i). 11 est bien vrai que la Saga,
parlant de cette place comme si Tristan la voyait pour la première fois,
parait oublier que c'est là que s*est écoulée Tenfance du fils de Riwalin. Mais
il ne faut peut-être voir dans ce trait qu'une des fréquentes erreurs de
Robert. Rien n*empêche de croire que, chez Thomas, comme chez Gottfried,
Ruai montrait d'un geste à Tristan les villes et castels de son domaine. Le
pluriel pris par Robert pour un singulier expliquerait le contresens. 11 est,
de plus, fort vraisemblable que le port où abordent Tristan et Ruai, porl
qu'ils ont choisi, et qui est l'endroit où Ruai convoque les nobles d'Ermenie,
ne peut être qu'une place sûre, c'est-à-dire la ville de Kanoêl, où réside
Ruai, le principal et le plus influent vassal du pays (G ai53 ss.). La méprise
de Robert est probablement imputable à l'absence du nom propre chez
Thomas. Elle ne semble pas avoir été commise par Sir Tristrem (v. 799 s.),
où Ruai cingle vers son castel, c'est-à-dire celui où a été élevé Tristan
(V. 299 ss.).
(3) Gottfried annonce les faits à l'aide d'un quatrain (5175-8).
(4) V. ci- dessus, n. a.
Unip, de Lille. Tr. et Mém. Dr.-Lettrea, Fasc. 5. 9.
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l3o COMPARAISON DE GOTTFRIED AVEC S ET £
pompeusement par Ruai une formule d'allégeance toute générale.
La subtile et antithétique réflexion sur la conduite du loyal
maréchal, qui possède biens et honneur, et que son honneur déter-
mine à mettre ses biens à la disposition de Tristan, révèle, pour
l'idée et la forme, le tempérament de Gottfried (5ai5-24)«
Il est très probable que la gracieuse peinture de l'émotion et de
la joie que témoigne la bonne Florete, à FarriTée de Ruai et de
Tristan (5si5i5-64) (i), est aussi une addition de Gottfried. On voit ici
une débordante sensibilité dont Thomas paraît incapable ; l'accent
est très personnel ; le poète montre un enjouement que nous retrou-
vons dans un endroit original (o) ; il se met en scène à diverses fois
dans le passage ; enfin la forme est toute gottfriedienne (3).
5371-54621. Dans la Saga comme chez Gottfried, Ruai invite
les barons d'Ermenie à venir à Kanoël prêter hommage à Tristan
{G 5371-91). On peut croire, d'après la Saga, que Ruai, dans le
texte finançais, dévoilait aux vassaux l'histoire de Tristan par
des lettres qu'il leur écrivit (27 : aS-Si). Selon Gottfried, c'est à
l'arrivée à Kanoël seulement que Ruai prend l'initiative de ce
récit (5376 ss.).
M. Bédier a démontré (4) que chez Thomas, comme chez Gott-
fried et dans Sir Tristrem, il s'est passé plus d'un jour avant que
Tristan n'aille réclamer à Morgan son fief (G 529a-3ia).
Dans le poème français, c'est à la cour de Morgan que se rend
Tristan et c'est là que se déroulent les événements : provocation
de Tristan et mort du duc breton. La Saga et Sir Tristrem fixent
ce point. Chez Gottfried, Tristan rencontre Morgan en pleine forêt,
au milieu d'une partie de chasse. Quelle raison a pu déterminer
le poète allemand à cette grave altération? Quelques circons-
tances du récit aident à la solution de cette question. Avant
d'arriver près de Morgan, le Tristan de Gottfried donne à ses
(i) Il a été présumé que les vers 6265-70 ne sont pas de Gottfried. (V.
Bechstein, note à ces vers).
(2) V. V. 18218.
(3) Si, au vers 6257, Gottfried dit avoir lu (il ne semble pas qu*on puisse
traduire ici ich las par j'ai conté) Taffirmation des vertus de la maréchale,
il n*en faut pas conclure qu'il se réfère à Thomas en ce point du récit. C'est
une déclaration se rapportant à la tradition et peut-être une déduction tirée
de rhistoire même.
(4) Bédier, p. 65, n. 2. — Les nécessités du récit exigent cependant que le
délai soit assez bref.
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IX. TRISTAN VENGE SON PàRB. 5517I-546d l3l
compagnons Tordre de dissimuler leurs armures sous leurs vête-
ments. De plus il partage sa troupe en deux parts dont Tune reste
en arrière, à la fois pour se dissimuler et pour servir de réserve
(53i3-65). Ces précautions prises par Tristan dans le poème
allemand indiquent que Gottfried avait considéré attentivement
la situation. U a supposé qu'il n'était pas vraisemblable que
Tristan pût pénétrer d'emblée avec de nombreux compagnons en
armes dans Thabitation du duc de Bretagne et le massacrer sans
défense au milieu de ses barons. Aussi a-t-il déplacé le théâtre de
Faction et fait prendre à Tristan des précautions dont la suite du
récit démontre l'utilité (i ).
Avant d'examiner le caractère de l'altercation de Tristan et de
Morgan, il faut jeter les regards sur un point de l'exposition des
trois versions de Tristan.
Le poème de Gottfried nous montre très clairement quelles
sont les relations de Rivtralin et de Morgan. Le premier possédait
à titre héréditaire et en toute souveraineté le pays d'Ermenie ; il
détenait en fief une région voisine, ein sunderz lant, pour laquelle
il devait hommage au duc Morgan (326-33). Après la malheureuse
guerre où Riwalin trouva la mort, les nobles d'Ermenie devien-
nent vassaux directs de Morgan (1886 s.), qui naturellement
reprend aussi possession du fief concédé auparavant à Rivtralin.
Tristan a donc droit, comme héritier de Riwalin, à deux
domaines : son pays d'Ermenie et le fief possédé par son père.
Il recouvre le. premier par l'hommage des nobles (s). Pour le
second il lui faut l'investiture de Morgan. De là sa démarche
près de ce dernier. Gottfried a pris soin d'insister sur le caractère
de la réclamation de Tristan (53oa, 53^8, 54i5, 5553, 56a3(3),
56a5 ss.) (4).
(1) Le motif indiqué par Heinzel (Z. /. d. A., 14, p. 4^7), qui pense que c'est
la présence de iiures de sanglier dans Toriginal qui a déterminé la modifi-
cation de Gottfried, parait trop subtil à Kôlbing {Tristrams Saga, p. xliv).
Sauf en E il n'est d'ailleurs question- nulle part de hures.
(a) Les complications que Marc a redoutéefr<44^5 ss.) ne se produisent pas.
Tristan devient, grâce à l'entremise de Ruai, le maître d'Ermenie sans coup
férir.
(3) Les mots lêhen et aunderlant sont synonymes dans ce vers.
(4) aines çater erbe und al sin lant (56^) est une formule compréhensive
par laquelle sont désignés la terre d'Ermenie et le fief breton.
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132
COMPARAISON DE GOTTFRIKD AVEC S ET E
La distinction si exactement établie par Gottfried ne parait ni
dans la Saga^ ni dans Sir Tristrem. La Saga parle de façon très
générale de droits, de royaume et d*héritage (37 : 36, 98 : i, a8 : 3,
etc.) ; quant à Sir Tristrem il semble bien affirmer que Tristan
réclame de Morgan TErmenie (849). Il est très vraisemblable que
Thomas avait, comme Gottfried, séparé TErmenie du fief breton,
et fait de celui-ci seulement Fobjet des revendications de Tris-
tan (i). Mais, moins clair que Gottfried, il n*a pas été compris
par ses traducteurs anglais et norwégien.
Le récit de Faltercation entre Tristan et Moi^an est d*une
comparaison intéressante. Un résumé des textes rendra visibles
les divei^ences (s).
Saga
Tristan, — Dieu te pardonne tes
torts, la spoliation de mon héri-
tage et la mort de mon père.
Je suis le fils de Riwalin et viens
réclamer ma terre.
• Gottfried
Tristan. - Je viens réclamer de
vous mon fief. En me le rendant
vous agirez en homme coartois et
Juste.
Morgan, — Qui étes-vous ?
r. — Le ûls de Riwalin et son
héritier.
M, ^ Ce sont 1^ contes forgés et
qu'il vaudrait mieux ne pas dire.
Si j'avais qaelqne chose qui fût à
vous, vous l'obtiendriez sur-le-
champ.
Morgan, — J'ai appris que tu as
servi le roi Marc et en as reçu bons
chevaux, armures, étoffes et soies
de prix. Tu m'accuses d'avoir
capté ton héritage et taé ton père.
Ne serait-ce pas qae tu cherches
une querelle ? Je détiens ce que
tu appelles ta terre ; pour ton père
Je ne nie pas sa mort,
(i) Ainsi seulement s'explique la phrase de la Saga : c Je suis prêt (dit
Tristan à Morgan), en retour (de la cession demandée), à te prêter allé-
geance » (38 : 4 s.).
(a) Les passages mis en italique dans la eolonne affectée à la Saga sont
ceux qui se rencontrent aussi dans Sir Tristrem.
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IX. TRISTAN VENGE SON pArE. Sujl-^G^Ï
l33
T. — Tout meurtre veut une
compensatioD, toute spoliation une
restitution. J'attends de toi la
compensation pour la mort de
mon père et la restitution de mon
héritage.
Af. — Tais-toi, mauvais truand.
Tu es un enfant de ribaude et tu
t'inventes un père.(Ton père a ravi
en secret ta mère et vécu avec elle
en concubinage) (i).
T, — Cest toi qui mens. Je vais
le prouver contre toi-même si tu
maintiens ton propos.
Le duc, plein de colère de s*en-
tendre appeler menteur, se jette
sur Tristan et le frappe de son
poing sur les dents (lui lance un
pain sur la figure E).
S 28 : 1-26
Mais tout le monde sait comment
Blancheflor s'enfuit de son pays
avec votre père et comment prit
fin leur amitié.
r. — Amitié ? Que signifie cela ?
M. — Inutile d'en dire plus long.
T, — Vous prétendez que je suis
enfant bâtard et par là déchu de
monûef?
Af . — C'est mon avis et celui de
bien d'autres.
T, — Vous parlez à tort. Vous
devriez me tenir de justes propos.
Vous avez tué mon père et main-
tenant vous dites que ma mère a
été une concubine. Ceux qui m'ont
prêté hommage ne l'auraient pas
fait si ma mère n'avait été la droite
épouse de Riwalin. Je prouverai
par combat la bonté de ma cause.
M. — Hors d'ici. Vous ne pou-
vez vous mesurer avec homme
ayant place à la cour.
T. — Nous allons le voir.
(G 5377 - 453)
Uexamen de ces textes démontre que Gottfried a été mû dans
ses altérations par un sentiment de délicatesse, de vérité et d'art.
(i) Addition de K.
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l34 COMPARAISON DB OOTTFRIED AVEC S ET £
La délicatesse de GottMed se révèle moins dans les formules
et idées courtoises qu'il présente en plus que la Saga^ puisque la
Saga a pu abréger, que dans des suppressions et des modifications.
Chez lui, Morgan nHnjurie pas Tristan; il ne Tappelle pas truand,
fils de ribaude. Il garde le ton d'un homme bien élevé. Lorsqu'il
profère l'accusation si pénible pour Tristan, il le fait avec ména-
gement et tact. Il en est de même lorsqu'il refuse la provocation
de son adversaire (i) : son indignation reste celle d'un homme de
bon ton. On remarquera aussi que le poète a évité de lui faire
dire — à l'exemple de Thomas, chez qui l'aveu a l'air d'une jac-
tance — qu'il est le meurtrier de Riwalin. Enfin ce n'est pas une
brutale voie de fait, mais une offense morale qui détermine
l'a^ifression de Tristan.
Gottfried respecte la vérité du récit lorsqu'il omet de faire dire
par Morgan que Tristan a trouvé protection à la cour de Marc.
Gomment Morgan serait-il informé de ce fait? Le bruit de l'arrivée
de Tristan en Ermenie, de ses aventures et de sa prise de posses-
sion de cette terre, en qualité d'héritier de Riwalin, serait-il venu
aux oreilles de Morgan depuis le moment, récent (a), où Tristan
est retourné dans sa patrie avec Ruai ? Cela est peu vraisemblable.
Nous ne nous étonnerons pas cependant que Moi^an, dans le
poème allemand, sache l'histoire des amours de Blancheflor et de
Riwalin : elle a couru le pays, affirme expressément Gottfried
(5402). C'est aussi pour rester fidèle à la vérité que le poète
allemand ne dit rien d'une compensation que le Tristan français
réclame pour le meurtre de son père (S a8 : 16-19) (3).
L'art de Gottfried se montre dans diverses altérations ou trans-
positions.
Chez Thomas, Tristan, dès les premiers mots, accuse Morgan
du meurtre de Riwalin. Ceci est inhabile. Cette brutale entrée en
matière a pour effet de mettre Morgan sur ses gardes, et par suite
de compromettre le succès de la surprise au cas où Tristan aurait
l'intention de tuer Morgan, ou d'indisposer le duc et pai* là de
«
(i) Le sens du mot slac (545i) est éclairé par la locution kampfea slac de
Wolfram {Farzival Sai : 17).
(9) La Saga ne compte même qu*un jour, mais sans doute par erreur
(y. p. i3o et Bédier, p, 65, n. a).
(3) L'attention a été appelée plus haut (p. 8a s.) sur la légitimité de Tallé-
gation de Morgan au sujet de la naissance de Tristan.
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IX. TRISTAN VBNGB SON pArb. 5463-5870 l35
rendre plus difficile la négociation si Tristan a des intentions
conciliantes.
n est peu naturel que Morgan ne conteste pas tout d'abord,
chez Thomas, la légitimité de la naissance de Tristan. C'est là le
point qui domine la discussion. Gottfried s'en est rendu compte.
11 laisse de côté ce qu'on peut appeler la vaine disputé des adver-
saires et met dans la bouche de Tristan des arguments qui détrui-
sent l'allégation de Morgan.
Cette déviation de Gottfried a un second avantage. Elle donne
à la scène une progression d'intérêt, dont Fexposition de Thomas
est dénuée.
On constate enfin dans le poème allemand le désir de rappro-
cher les faits fictifs de la réalité présente. La déchéance du fief qui
atteint le bâtard, l'incapacité du fils illégitime à combattre l'homme
noble sont des traits empruntés à la coutume.
Après l'altercation, Tristan, dans les trois textes, abat Morgan
d'un coup d'épée. GottMed seul ajoute une réflexion proverbiale :
« les fautes restent et ne se .corrompent pas ». Il est vraisemblable
que ce proverbe, répandu en Allemagne (i), est une addition de
Gottfried.
5463-5870. Voici comment Gottfried conte la lutte qui, après
la mort de Morgan, s'engagea entre Tristan et les barons du défunt.
Tristan et les siens, assaillis par Tescorte de Morgan, se retirent
en combattant. Mais le bruit de la mort du duc se répandant au
loin, de nouveaux chevaliers se présentent pour venger leur
maître. Tristan parvient cependant à rejoindre sa réserve (2) et
passe la nuit sur une hauteur. Le lendemain, d'autres chevaliers
bretons viennent à la rescousse, et la troupe de Tristan, aflaiblie
par ses pertes, est réduite à chercher un refuge dans un lieu
entouré d'eau (wazzerveste), où elle est assiégée par l'ennemi. A
ce moment critique, parait un renfort amené par Ruai. Les Bretons,
attaqués de face et sur leurs deiTières, sont battus (5463-6isi).
(i) V. Hertz, op. c, p. 617.
(2) Les vers 55oi ss. ne peuvent être interprétés que de cette façon. C'est
donc à tort que Heinzel reproche à Gottfried d'avoir oublié les 60 cheva-
liers environ formant Tarrière-garde et la réserve de Tristan (pp. c, p. a8i).
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l36 COBfPARAISON DE OOTTFRIED AVEC S ET £
La Saga (i) a manifestement écourté le récit de Thomas. Deux
témoignages en font foi. Gottfried, lorsqu'il conte que la nouvelle
de la mort de Moi^an se répand dans le pays, accueille un Tcrs
français (5488)» qui était dans le poème original (n) et dont la
Saga n'offre pas de trace, ayant éliminé la donnée tout entière.
Robert, ensuite, a été amené à une obscurité, à une contradiction
même, par une coupure. Selon lui, Tristan, avant d'avoir reçu le
renfort de Ruai, inflige aux Bretons une défaite complète (129 : S-^),
Malgré cet avantage et malgré le secpurs d*Ermenie, Tristan se
trouve cependant dans une situation périlleuse, ne sachant où
chercher un refuge (29 : 11 ss.).
Malheureusement l'état du texte de la Saga, suffisant pour
démontrer que le poème de Thomas a été mutilé par elle, est
impropre à la reconstruction de l'original et par conséquent à la
délimitation des additions de Grottfried.il est certain que le passage
(5479-93) (3), du poète allemand est inspiré par l'original ; la
formule française (5488) ne laisse, comme cela a été dit, aucun
doute à cet égard. Il est vraisemblable, pour les raisons données
plus haut (4), que l'idée stratégique d'un fractionnement des
troupes de Tristan et de la constitution d'une réserve est propre
à Gottlried, On est également autorisé à croire, par le ton
personnel, que les vers 554i-5o, où le poète allemand anime son
récit à l'aide d'un colloque avec le lecteur sont aussi une addition.
C'est tout ce que l'on peut attribuer avec quelque certitude à
Gottfried. 11 est en effet probable que le siège soutenu par Tristan
dans la wazzerçeste se trouvait chez Thomas : le tour embarrassé
de la Saga (29 : i2-i5), qui décèle une infidélité de traduction et
le cri de guerre français des chevaliers d'Ermenie chez Gottfried
(558o s, 5602) autorisent cette hypothèse.
Dans la Saga, et certainement dans le poème de Thomas,
Tristan et les siens s'occupent après la victoire de recueillir le
butin, chevaux et armes (ag : 19 s.). Gottfried a témoigné de
(i) On ne peut songer à faire appel à Sir Tristrem qui a lamentablement
mutilé son modèle,
(a) V. Bédier, p. 67.
(3) La belle image : la mort de Morgan prit son essor comme si elle avait
des ailes (548i-3) peut être née d'un vers de Thomas analogue au v. a3o6 du
poème français. V. aussi Wace : Brut 4<î63-5.
(4) V. p. i3o s.
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IX. TRISTAN VENGE SON pèltE. 5463-5870 iS^
délicatesse en supprimant ce trait. On doit aussi lui faire honneur
d'un sentiment généreux si, comme il est possible, mais non
assuré, il est seul à dire que les chevaliers d'Ërmenie remplissent
un devoir d'humanité en ensevelissant leurs morts et en empor-
tant leurs blessés (56i6-ai).
L'idée des vers 56si2-37, oùGottfried exalte le succès de Tristan,
était probablement chez Thomas (S 29 : ai s.). Il est très admis-
sible que le poète allemand ait donné à la pensée de l'original un
tour plus conforme à son idéal d'art (i).
Rentré triomphant en Ermenie, Tristan est, dit Gottfried,
sollicité par deux devoirs contraires, La Gornouailles et l'Ermenie
le réclament à la fois. Là l'attendent son oncle et les honneurs
d'un grand royaume, ici le retiennent les liens du sol et Taflection
qu'il porte à Ruai. Avec un sens qu'admire Gottfried, Tristan
résout la question en se partageant : il laisse ses biens, qui sont
une partie de l'homme, à Ruai ; il donne son corps, qui en forme
l'autre partie, à Marc (5638-7 16).
La Saga ne contient rien absolument de ce développement.
Mais, que Robert ait pratiqué ici une coupure, cela semble
ressortir d'une répétition (Tristram car hinn vaskasti 29 : 21 et
29 : aS), qui indique un remaniement du texte. D'autre part, des
raisons produites par M. Bédier (2) fortifient cette opinion.
Nous avons donc le devoir de reconnaître à Thomas l'idée d'un
conflit moral. Mais faut-il se borner à cette constatation, et ne
peut-on, avec quelque hardiesse, essayer de faire le départ de ce
que Gottfried a dû ajouter à son original ? Il paraît permis de
soupçonner que le poète allemand est l'auteur de la forme, sinon
de ridée, des vers 565 1-84 où il se fait interroger pai* l'auditeur,
lui expose les deux faces de la question, et enfin lui suggère une
solution insuffisante (3), pour avoir le malicieux plaisir de le
redresser. Ce procédé a été employé avant Gottfried par Hart-
(i) V. Topposition de hérre et de man (56a5), le développement parallèle de
verrihten et heslihten (56a7 ss., à rapprocher de 2405 s.), le retour de guoi et
muoi (6639 s. et 5637 s.).
(2) V. Bédier, p. 68, n. i.
(3) Telle est, semble-t-il, la façon dont on doive interpréter les vers
56:4-84.
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QoO^Qi
l38 COMPARAISON DB GOTTFRIED AVEC S ET E
mann (i). II existe aussi des raisons de croire que le dédoublement
de l'homme en corps et en biens, pensée recherchée et subtile, a
été imaginé par le poète allemand (5685-7 16) : Gottiried en effet
se met ici en scène, et il fait allusion aux deux pères de Tristan,
donnée que Thomas ne parait pas avoir connue (2).
Résolu à aller se fixer en Comouailles, Tristan convoque ses
barons. Il donne une grande fête et, à cette occasion, adoube les fils
de Ruai et douze autres chevaliers, parmi lesquels Kurvenal
(5717-56). La Saga, qui mentionne rassemblée des barons, reste
muette au sujet de Tadoubement. Mais comme Sir Tristrem parle
de cette cérémonie (auparavant, il est vrai, v. 8o3), il est à peu près
certain que Thomas l'a contée.
Les adieux de Tristan à ses nobles se trouvent dans les trois
versions. Mais la Saga est plus concise que Gottfried. On n'y voit
pas : ï^ les remerciements adressés par Tristan à ses hommes
(5759-80) ; ao le discours direct où les vassaux de Tristan déplorent
le départ de leur maître (58îio-36) ; 3° la douleur de Ruai et de
Florete (5841-70).
Avons-nous affaire à des additions de Gottfried ou à des
suppressions de la Saga ? i^* peut être attribué au poète allemand.
Robert, si entiché de bienséance, aurait gardé quelque trace des
propos courtois de Tristan s'ils avaient existé dans sa source et
n'aurait pas fait débuter l'orateur par un : « Je suis votre maître
légitime » qui est fort dur au regard du texte allemand ; a» paraît
avoir* été résumé parla Saga en discours indirect; 3® semble, à
cause de la délicatesse des pensées et du ton personnel (586 1),
appartenir à Gottfried. D'ailleurs le poète allemand, en s'accu-
sant de s'attarder à ces idées (5871), montre qu'il en est très pro-
bablement l'inventeur.
(i) Erec 7492 ss.
(a) V. p. lai.
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X
MORHOLT
(5871-7334)
5871-6051, Il a été reconnu par M. Lot (i) que rbistoire de
Gormond, contée par Gottfried, remontait par Thomas à Wace.
M. Bédier (a) a ensuite fait voir, en se servant de la Saga, que le
poème de Thomas connaissait le tribut annuel imposé à Marc par
le ^i Gormond (3). Gottfried a donc emprunté à Thomas la
matière des vers 5872-6010.
Les seules différences que Ton puisse saisir entre Gottfried et
Thomas, ou la Saga, portent sur des points secondaires. D*après
la Saga, les sujets de Marc ont donné d'abord au roi des Romains
3oo pund penninga (4), puis ils fournissent à Flrlande un tribut
quinquennal : la première année du cuivre jaune et du cuivre
rouge, la seconde de Targent, la troisième de For, la quatrième un
hommage (le roi d'Angleterre et ses barons se rendent en Irlande
pour y entendre proclamer les lois, prononcer des jugements et
exercer les châtiments), la cinquième, enfin, soixante enfants
choisis parmi les plus beaux du pays (3o : 8-i4).
Gottfried a éliminé de son poème le payement de 3oo pund
penninga fait au roi des Romains. Le détail lui aura-til semblé
(i)Romania, 07, p. 4ï-43.
(3) V. p. 76 s. La donnée du tribut parait aussi dans le Tristan en prose
français (§§ 7 et i3) et dans la Morte Arthur (VIII, 4 s.)-
(3) Sur le surnom Gemuotheit donné par Gottfried à Gormond cf. P. Lot :
Romania, 97, p. 4it n* 6 et Bédier, p. 7a, n. a ; sur le nom de Gormond cf.
P. Lot, op, cit., a7, p. 47 et 54.
(4) A l'explication donnée par M. Bédier (p. 76, n. i) on peut ajouter que,
chez Wace, l'Afrique, patrie de Gormond, est assujettie aux Romains. Dans
le dénombrement des rois soumis à Rome, Wace cite Mustansar « qui AufrU
que tint » (ii386).
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l4o COMPARAISON DE GOTTFKIED AVEC S ET £
futile ? Le poème allemand oflre ensuite, au lieu de Thommage à
rirlande, où Marc doit se rendre en personne, un hommage à
Rome, où Marc envoie des bai'ons. Il n'est pas vraisemblable que
Thomas ait commis la bévue d'imaginer entre Marc et la cour
d'Irlande des relations personnelles que dément la suite du récit,
où l'on voit que Marc et sa cour ignorent l'existence d'Isolde. C'est
donc Robert et non Gottfried qui a été ici infidèle à son texte (i).
Enfin on note chez le poète allemand une interversion dans l'ordre
des tributs : la redevance humaine est fournie la quatrième année
et la députation anglaise est envoyée à Rome la cinquième. Est-ce
Gottfried qui reproduit la version originale ? Rien n'autorise à le
penser. M. Bédier a finement remarqué que Thomas, qui a imaginé
le roulement de tributs. Ta disposé de telle sorte que la livraison
de jeunes garçons coïncide avec le retour de Tristan en Gomouail-
les (2). Pendant les quatre premières années de son séjour près de
Marc, Tristan, en effet, a été le témoin de l'acquittement des
quatre autres redevances. C'est donc à dessein que le poète la-
çais a mis en dernier lieu le tribut humain dans sa combinaison
quinquennale. On constate bien (est-ce hasard ou préméditation ?)
que l'ordre de Gottfried n'altère en rien cette condition de la
donnée. Il suffit d'admettre que, chez lui, l'ambassade a eu lieu la
première année du séjour de Tristan en Cornouailles pour que,
logiquement, la cinquième année amène le retour de la livraison
d'enfants. Mais il est de toute évidence que la disposition de
Thomas est celle qui impose le moins d'efforts de réflexion et, pour
cela, a dû se présenter tout d'abord à l'esprit du poète français. 11
est d'autre part plus naturel que, dans le cours du récit, le tribut
(i) On s'explique très bien que Robert, ou un copiste, ait distraitement
écrit Irlande pour Rome. 11 est moins aisé de comprendre pourquoi, dans
la Saga^Msirc accompagne l'ambassade qui doit se rendre à Pétranger. —
Remarquons que lois unde lantrecht {G 5999) parait calqué sur les langues
et les lois de Wace (laSi et a349)*
(a) Bédier, p. 77, n. i. 11 n'est pas certain cependant que Thomas ait ea
comme point de départ la donnée fournie par Eilhart. Rien ne prouve que les
contes antérieurs de Tristan n'aient pas connu la légende du tribut annuel,
que répètent le Tristan en prose et la Morte Arthur, il est curieux d'ailleurs
qu'Kilhart flotte entre deux versions: après avoir dit que Marc n'a jamais été
astreint au tribut (366-376), il revient à une autre conception et déclare que
le tribut a été négligé pendant quinze ans (4o3-4o9), ce qui est une preuve
que Marc était soumis à la redevance avant cette époque.
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X. MORHOLT. 585I-605I 141
;
humain soit mentionné en dernier lieu, immédiatement avant
Finterveûtion de Tristan qu'il provoque (i). La raison qui a déter-
miné Gottfried à son altération reste énigmatique.
Il ne ressort pas du texte de la Saga que Thomas ait déclaré,
comme Ta fait Gottfried (6oia-i6), que Tristan était informé de
l^obligation du tribut. Sir Tristrem affirme même le contraire
{gSi s.). Les observations qui précèdent et les exigences de la
vraisemblance nous contraignent cependant à admettre que
Thomas supposait Tristan au courant de la coutume. C'est par
scrupule de clarté que Gottfried a expressément fourni l'indication.
Selon le poète allemand, Tristan ne débarque pas à Tintagel,
mais dans un port éloigné. C'est en se rendant par terre à la rési-
dence de Marc qu'il apprend que Morholt est venu lever le tribut
de jeunes garçons (6017 21). Parvenu à Tintagel, où les nobles du
pays sont réunis pour le douloureux sacrifice, il n'entend que
plaintes et gémissements (ôoas-^). Son arrivée est mandée à
Marc, qui, de même que ses barons, réunis pour. le tirage au soi*t
des victimes, éprouve de cette nouvelle quelque réconfort (6028-
41). Tristan enfin pénètre dans le palais, où les nobles, à genoux,
le visage baigné de larmes, sont en prières, chacun d'eux sup-
pliant Dieu de lui épargner la cruelle épreuve (6o4a-5i).
La Saga ne permet pas de supposer un tableau- aussi achevé
dans le poème français. Robert conte que Tristan, au sortir de son
vaisseau, monta à cheval et se rendit au château où se trouvait
Marc avec les nobles qu'il avait convoqués. Sir Tristrem présente
les choses de façon à peu près identique. Cette exposition exclut
la savante gradation d'eflets obtenue par Gottfried et démontre en
même temps l'originalité du poète allemand (a). Gottfried a aussi
(i) Telle est aussi la disposition de Sir Tristrem. — A propos du Iribut
liumain, Gottfried spécilie qu'il consiste en jeunes garçons et non en jeunes •
filles (5967). Comme Eilhart prétend que Morholt exige aussi des jeunes ûUes,
c|u*il destine à Tinfamie (43i-443), il est certain que nous sommes ici en
présence d'une correction voulue. Il s'agit de savoir si c'est Thomas ou
Gottfried qui en est l'auteur. M. Bédier se prononce pour la première hypo-
thèse. Rien cependant n'empêche de croire que Gottfried, qui connaissait
très bien le poème d^Eilhart, et dont la délicatesse se manifeste si souvent,
ait élevé ici une protestation contre la brutalité de son compatriote. Cf.
Lichtenstein : Eilhart, p. cxcvui.
(a) On constatera aussi que la question posée plus tard par Tristan au
sujet de la cause de la douleur que témoignent les gens de Marc {S 3i : 11)
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l4â COMPARAISON DE GOTTFRIED AVEC S BT £
fait acte d'indépendance en deux endroits du passage : i® Le
spectacle douloureux des nobles n'est pas décrit par lui, comme
par la Saga, avant l'arrivée de Tristan et presque en hors d'œu-
vre, mais seulement lorsque celui-là se présente qui sera indigné
de la cause de cette émotion et entreprendra de l'apaiser ; :i® Le
poète allemand, suivant une habitude constatée déjà (i), a résumé
en quelques traits énergiques les longues explosions de doulear
du larmoyant Thomas, qui, à trois reprises, signale le chagrin
des sujets de Marc (a). Il a aussi laissé de côté les injures adres-
sées par les femmes à leurs maris (S 3o : 36-3i : 5), estimant très
probablement qu'une telle attitude était incompatible avec les
mœurs courtoises.
6o5a-6a54. Tristan entre dans la salle royale où se tiennent
Marc et ses barons (de plus, selon Gottfried, qui diflPèrede Thomas,
Morholt)(3). Le poète français met dans la bouche des gens de
Marc une explication de leur tristesse qui eût été inutile dans le
poème allemand, où Tristan est déjà renseigné, et que Gottfried
a pris soin d'écarter.
Tristan s'oQre à combattre Morholt. Il le fait en un seul dis-
cours dans la Saga. Chez Gottfried, ce discours est coupé par une
interiniption des auditeurs. Mais les idées exprimées par la Saga et
par Gottfried, à l'exception de quelques divergences qui vont
être examinées, ont un fond identique (G 6067-196) (4).
implique son ignorance des événements avant son entrée dans la salle. Il
est cependant loisible de croire que Gottfried a imité Thomas, mutilé ici
par la Saga, en représentant Tristan accueilli par la cour de Marc avec la
joie que permettait la tristesse des circonstances. La pensée, qui se présente
deux fois chez Gottfried (6o3i-3 et 6o56-6!i), a pu être fournie par Thomas au
moment de rentrée de Tristan dans la salle royale (S 3i :8). Il est enfin
certain que le poète allemand a traduit dans les vers 6o4a-5i un passage de
Thomas donné plus loin par la Saga (3i :i4-i9)«
(1) V. p. 83, 84, 88, 93 s.
(2) 5 3o : 30-37. 3i : 7-10, 3i : 16-19.
(3) Gottfried fait assister Morholt à cette entrevue pour la même raison
qui l'a induit tout à Theure à rendre Tristan témoin de la douleur des gens
de Marc. On trouvera la preuve de ce dessein du poète allemand dans les
vers 6aa5-9, où Morholt manifeste les sentiments d'un spectateur intéressé.
En S comme en E, Tlrlandais n'est pas présent à rassemblée (cf. B looa b. :
« Tristan lut-mcme alla porter la réponse à Morholt »).
(4) On doit remarquer cependant que le discours de Tristan, dans le poème
allemand, est échauffé d'une passion qui fait défaut au Tristan firançais.
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X. MORHOLT. 6o5a-6a54 i43
La différence qui frappe les yeux tout d^abord est une transpo-
sition de Gottfried. L'ordre des idées dans la Saga, et pi*esque
certainement chez Thomas, est le suivant : lo Tristan s'étonne qu'il
ne se trouve pas d'adversaire à opposer à Morholt (3i : 22-26) ;
20 il reproche aux barons de Marc leur poltronnerie (3i : 26-3 1) ;
3*» il conseille de faire choix d'un champion (3i : 3i-36) ; 4° il offre
de se mesurer avec Morholt (3i : 36-32-6). Gottfried a placé le
motif 2'' avant le motif i<*. La logique imposait ce changement.
Après 30, Gottfried interrompt la harangue de Tristan par une
exclamation des gens de Marc,qui proclament Finvincible force de
Morholt. Thomas a dû fournir cette interruption : la proposition
que fait Tristan de combattre Morholt ne s'explique en effet que
par le refus des barons présents d'affronter llrlandais (i).
La fin du discours de Tristan offre deux idées étrangères à la
Saga : i^ Tristan envisage le cas où il aurait le dessous dans le
combat prévu et montre que la situation de la Comouailles n'en
peut empirer (6166-73) ; 2® mais il espère que Dieu, son bon droit
et son courage, lui seront trois auxiliaires qui le conduiront au
triomphe (6i87-96).Un lambeau de phrase de la Saga offre quelque
analogie avec ces données : «mais si celui ci (Morholt) est fort,
Dieu aussi est d'un puissant secours » (32 : i s.). Croira-t-on que
Robert a écourté Thomas et que Gottfried n'a fait que reproduire
l'original français ? Le contexte de la Saga est peu favorable à
cette supposition. On n'y voit nulle part que Tristan, ou tout autre,
se préoccupe des conséquences du combat au cas où il tournerait
mal pour Tristan, et Robert, qui dit ici tant de choses moins
utiles, aurait vraisemblablement accueilli cette idée s'il l'avait
trouvée dans son texte. D'un autre côté, Eilhart offre un passage
significatif. Dans le dialogue où Marc entreprend de dissuader
son neveu de son projet, il est dit que le pays pourrait subir
grande honte de l'issue du combat (2). Comme l'attitude de Marc
est identique chez Eilhart et chez Gottfried, alors qu'elle diffère
chez Thomas, on peut admettre que Gottfried a été influencé par
son compatriote. Quant à la donnée des trois auxiliaires sur qui
compte Tristan^ elle est la conséquence ou la préparation d'une
conception qui sera examinée plus loin : l'égalisation des forces
(i) V. Bédier, p. 80, n. i .
(a) Eilhart 654 ss. et 656-8 (var. de D).
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l44 COMPARAISON DE GOTTFRIBD AVEC .S ET Ë
des deux adversaires, dont l'un, Morholt, vaut quatre hommes, et
dont Tautre, Tristan, est aidé de trois assistants.
Il faut, en dernier lieu, constater que la harangue de Tristan
a chez Gottfried une couleur religieuse qui n'apparaît pas dans la
Saga (i), et qui très probablement faisait aussi défaut dans le
poème français. Autrement, Robert, qui s'est permis des additions
et des modifications pour accentuer le rôle de la religion dans sa
traduction (a), en aurait gardé plus qu'une faible trace (3).
Le discours de Tristan terminé, la Saga fait exprimer à Marc
sa joie d'avoir trouvé en Tristan un champion et la promesse qu'il
laissera à son neveu son royaume en héritage.
Rien de tel dans le poème allemand. Ici les barons de Marc
témoignent à Tristan leur reconnaissance. Ils expliquent que nul
d'entre eux n'a jamais osé affronter le terrible Irlandais. Tristan
cependant manifeste sa confiance dans Tissue de la lutte et demande
aux barons s'ils l'acceptent définitivement comme leur représen-
tant. Alors intervient Marc, qui s'efforce de dissuader Tristan de
sou audacieuse entreprise (6196-354). Reportons-nous à Ëilhart.
La situation est à peu près identique (4). Tristan se présente
à l'assemblée des grands (5). Il leur entend affirmer qu'aucun
d'eux n'est disposé à l'ordalie (6). Il espère avec Vaide de Dieu (7)
abattre Vorgueil (8) du géant, puis demande aux vassaux de Mare
d'obtenir du roi l'autorisation au duel (9). Marc résiste long*
temps avant de donner son assentiment (556-708). Ainsi Gottfried
se rencontre de façon surprenante avec Eilhart (10), après avoir
(i)Cf. G 6099 ss., 6106, 6109, 6110, 6116, 6ia5. 6ia6, 6i;io ss. — Le passage
6124*3^ <^sl signilicatif à cet égard.
(2) V. p. 35 s.
(3) S 3o : 35.
(4) V. Kôlbing : Tristrams Saga^ p. xlix.
(5) Deux vers antérieurs d'Ëilhart(489 s.) semblent avoir trouvé un écho
dans les vers 6198 s. de Gotlfried.
(6) Les vers 996-9 de E offrent cependant la même idée . Est-ce une addi-
tion du poète anglais?
(7) Cf. G 6241.
(8) Cf. G 6220 ss.
(9) loi Trislan dévoile son origine, trait qui ne peut cadrer avec Texposi-
tion de Thomas-Gottfried.
(10) Cf. aussi Eilh. 692 ss. et G 6098 ss,, puis une, à vrai dire, peu significa-
tive similitude verbale :
daz lie des nicht wolde làzin sin ; daz er ez durch in wolde làn ;
Eilh. 671 . G 6254.
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X. MORHOLT. 6255-6496 r/JS
délibérément abandonné Thomas. Il y a donc lieu de soupçonner
une influence d*Eilhart. Ce soupçon devient une certitude si Ton
remarque une étmngelé du récit de Goltfried. Chez lui, Marc
écoute, impassible, le discours de Tristan, son ofl're généreuse,
Tacceplation des vassaux ; puis, lorsque tout est terminé, il essaie
d'agir sur Tristan. Cette attitude effacée du roi est assurément
une faute de vérité. Voici probablement comment Goltfried a été
induit à la commettre. Son âme généreuse n'a pu supporter
Tégoïste conduite que Thomas attribue à Marc. Dès lors, il lui
fallait donner la préférence à la version d'Eilhart, où Marc
manifeste des sentiments désintéressés. Mais, comme Eilhart
éloigne Marc de la délibération, et que Goltfried, s'en tenant à la
version de Thomas, l'y fait assister, il était fatal que le rôle de
Marc fût, dans le poème allemand, entaché d'invraisemblance par
suite de la passivité du roi.
6255-6496. Thomas, après le discours on Marc remercie son
neveu et lai promet l'héritage de sa couronne, conte quelques
détails qui manquent dans le poème allemand : i'' Tristan baise le
roi et les nobles ; 2^ il dépose son gant en témoignage et garantie
qu'il accepte le combat ; 3° les barons lui aflirment leur gratitude
et leur obéissance ; 4^ on envoie chercher Morholt.
L'explication de ces omissions est aisée à trouver, i"" et S"* sont
des traits d'importance fort secondaire, et que Goltfried a aban*
donnés pour alléger sa narration (i) ; 2« se retrouve plus loin avec
quelque différence : ce n'est pas à Marc, mais à Morholt, que
Tristan remet son gant {G 6458 s.), conception plus juste, le roi
de Cornouailles n'étant pas arbitre, mais partie (2) ; 4** devait néces-
sairement tomber, puisque, dans le Tristan allemand, Morholt
assiste à la délibération.
La scène du débat entre Tristan et Morholt est plus brève dans
la Saga que chez Gottfried et n'y revêt pas le même aspect.
(i) On pourrait être tenté de croire que Gottfried n*a pas voulu multiplier
les témoignages de reconnaissance des barons de Marc par crainte que leur
conduite ultérieure envers Tristan ne paraisse trop odieuse.
(2) En £ Morholt donne à Tristan un anneau (loii). L*anneau est une
invenlion du poète anglais.Dans la Saga^ Morholt, provoquant les nobles de
Marc, offre son gant (5 33 : a3 s., cf. p. i47).
Univ. de Ulle, Tr, et Mém, Dr.'Leltres* Fasc. 5. 10.
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l46 COMPARAISON DE OOTTFRIED AVEC S ET £
Voici SCS diverses phases (i).
10 Dans Tune et l'autre œuvre, Tristan conteste vis-à-vis de
Morholt la légitimité du tribut. La Saga met en relief Tiniquité de
la redevance, que la violence a imposée et que la force abolira
(32 : ao-33 :.io). On reconnaît dans ce passage le goût de Thomas
pour la discussion abondante, abstraite et subtile d'un fait d'ordre
moral (2). Gottfried a légèrement déplacé, afin d'être en face
d'idées plus concrètes et d'oppositions plus vigoureuses, le ter-
rain d'argumentation de Tristan. Le neveu de Marc fait, chez lui,
un exposé surtout historique de la question. Après avoir dit, avec
plus d'énei^e poétique que Thomas, que les pays tributaires se
sont soumis à la honte de la redevance à cause de leur faiblesse,
il montre l'Angleterre et la Cornouailles devenues puissantes et
prêtes à la bataille pour se soustraire au tribut, et même i*epren-
dre les biens qui leur ont été indûment ravis. Cette seconde partie
du discours prêté à Tristan par Gottfried est animée d'un beau
souffle, vivifiée par des images vigoureuses, frappante d'effet par
l'évocation des tristesses passées et l'espoir de la revanche future.
20 L'exposition de la Saga ne renferme que deux discours :
celui de Tristan, dont il Vient d'être question, et la réplique de
Morholt, qui sera envisagée plus loin. Entre. les deux discours
Gottfried a inséré quelques questions et réparties, où apparais-
sent deux motifs nouveaux. 10 Morholt demande à Marc et à ses
barons si Tristan est autorisé à parler ainsi qu'il vient de faire.
On lui répond que Tristan exprime Topinion de l'assemblée (6337*
56). 20 Morholt, ensuite, accuse Marc et ses nobles de violer leur
serment en refusant le tribut, ce que Tristan réfute par cette
raison : la Cornouailles et l'Angleterre ont le choix entre le tribut
ou la bataille ; elles restent dans le droit en se prononçant pour
la bataille, qui sera, au gré de Morholt, un combat d'armées ou
un duel (6357-92),
De ces motifs, le premier n'était pas chez Thomas, où Morholt,
par la suite, considère Tristan comme un conseiller et non comme
le porte-parole de l'assemblée {S 33 : i4). Il a cependant son
utilité. L'intervention inattendue de Tristan et le silence du roi
(i) Gottfried ouvre la discussion par un petit colloque, sorte d'exorde,
entre Tristan et Morholt (63Ô6-61).
(a) V. surtout les sentences 3a : 117-33 : 3.
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it. MORHOLT. 6a55-6496 i47
doivent surprendre Morhoit, et exigent une demande d/explieation.
Le second est dans le poème français, mais il se trouve plus
haut, encadré dans le discours de Tristan. Il était d'un art plus
habile de le faire paraître ici et de le transformer en une réfuta-
tion de Taccusation de parjure proférée par Morholt. Il est aussi
plus conforme à une progression logique des choses que Tristan
termine sa harangue en offrant à Morholt soit la bataiUe rangée,
soit le duel (638i-9s).
3* Avant la réplique de Morholt au discours de Tristan,
Thomas a esquissé le portrait du géant irlandais, au large visage,
à la haute stature, à la voix retentissante (33 : la s.). Gomme on
rencontre plus loin, précédant la réponse de Tristan et faisant
pendant au portrait de Morholt, une sommaire description de
Tristan (33 : 24 s.), il faut admettre que Ton est en présence d'une
disposition voulue par Thomas et que le fruste Robert n'en est
pas Fauteur. Gottfried donne plus loin, à l'endroit requis, c'est-à-
dire avant le combat, le portrait des deux adversaii*es (65o5-!24 et
6538 ss.). Il devait donc l'omettre ici.
Le discours de Morholt épuise chez Thomas la situation. Le
géant déclare n'avoir pas d'armée pour combattre en bataille
rangée, mais oflre le duel. Gottfried a rendu l'exposition plus vive
en la morcelant. Morholt, d abord, annonce qu'il est venu sans
armée. Tristan lui répond qu'il a le temps d'aller en chei*cher une
en Irlande. A ce moment seulement, Morholt propose le combat
singulier (6393-453). Non content de cette modiQcation, Gottfried a
altéré le fond de l'action en donnant aux discours des adversaires
le caractère d'une provocation directe. Tristan exprime l'espoir
qu'il a du succès de la lutte, Morholt, de son côté, taxe de jactance
l'assurance de Tristan. Ceci est certainement une addition du
poète allemand et procède d'une vue personnelle des choses. Dans
le poème français la discussion est d'ordre général et, finalement,
Morholt jette son gant aux barons de Marc, sans savoir qui le
ramassera. Chez Gottfr:ed, et l'on voit aisément combien l'intérêt
gagne à ce changement, c'est entre Morholt et Tristan que se
concentre la lutte de paroles, antécédente à la lutte des armes. Le
débat, ainsi circonscrit, devient individuel. Le poète dirige l'atten-
tion sur les adversaires futurs et met en valeur le rôle de Tristan.
L'acceptation du combat par Tristan a été calquée par Gottfried
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l48 COMPARAISON DE CtQTTFRIEI) AVEC S ET E
(6454-76) sur le poème français. En revanche, les angoisses des
gens de Col*nouailles et la quiétude de Morholt au sujet de Tissue
du combat (6477*96) ne se trouvent pas en cet endroit dans la
Saga, Cest plus loin, immédiatement avant la lutte de leur cham-
pion, par conséquent en un lieu mieux choisi, que les barons de
Marc, selon Thomas, sont saisis de crainte et implorent le secours
de Dieu (S 34 : 19 22). De l'identité des deux ])assages il ressort
que Gottfried a mis en œuvre la pensée de Thomas dans les vers
6477-82. Il ny a donc à signaler quune transposition (i). Pour ce
qui est de l'assurance attribuée à Morholt, si Ton pense que les
rimes fierer contenanze : schanze (6498 s.), formées de mots fran-
çais, sont tirées directement de Toriginal, on sera contraint d'ad-
mettre que la confiance hautaine de Morholt, décrite par Gottfried,
était exprimée chez Thomas. Il est vraisemblable, en eifet, que le
poète allemand a reproduit un passage que nous trouvons plus
loin dans la Saga, ou au moins qu'il s'en est inspiré. La Saga offre
trois portraits de Morholt : l'un, au moment de la discussion
(33 : ii-i3), le second, lors de l'armement du géant (34 : 4*8), le
troisième, enfin, immédiatement avant le combat (34 : 24-29).
Gottfried n'a pas utilisé le premier; il a donné le second à
l'endroit concordant du poème (2); le troisième (que Thomas a
alourdi d'une fastidieuse répétition sur la parenté et la mission de
Morholt) a été placé par le poète allemand à un point antérieur de
l'action , c'est-à-dire dans le passage qui nous occupe.
Cette supposition d'un emprunt et d'une transposition est
fondée sur l'analogie de la pensée exprimée par la Saga :
« Morholt est fort, puissant, orgueilleux et haut de taille ; il ne
redoute nul chevalier au monde. » (34 : 24-26) (3) avec les vers
6492-6 de Gottfried. Elle gagne en vraisemblance du fait que ce
passage suit presque immédiatement, dans la Saga, l'allusion aux
craintes des Comouaillais, allusion dont nous avons également
constaté la transposition chez Gottfried. Deux lignes seulement
séparent,dans la Saga^Xes passages réunis et déplacés par le poète
(i) On doit remarquer cependant que Gottfried, arrivé au passage corres-
pondant à 5 34 : 19-22 a edleuré à nouveau ce thème et dit brièvement les
vœux des gens de Marc pour le saccès de leur défenseur (6791-4).
(2) V, V. 65o6-aî et p. i5o.
(3) Il est très probable que la Saga a résume le texte français.
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X. MORHOLT. 6497-6625 149
allemand. Comme la Saga porte manifestement des traces d'alté-
ration (i), il est possible que, déjà chez Thomas, les passages se
suivaient. Il est donc fort incertain qu'on doive faire honneur à
Gottfned de Teffet artistique résultant de l'opposition des transes
épiH>uvées par les gens de Marc et de l'assurance de Morholt. La
seule chose qui lui appartienne certainement, c'est la transposi-
tion. Cette altération, avouons-le, n'ajoute aucun prix à son poème.
Il reste à faire une dernière réflexion sur l'incident du défi.
Thomas laisse bien dire à Tristan que le paiement du tribut ne se
justifie par aucune raison d'équité et qu'on peut l'abolir par
la force, attendu qu'il a été imposé par la force. Ce raisonnement
du raisonneur Thomas a été repris par Gottfried. Mais le poète
allemand est allé plus loin. Il a conçu le duel de Morholt et de
Tristan comme une oinlalie. Le caractère de ce combat étant le
triomphe du droit sur l'iniquité (a), Tristan ne se lasse pas de
proclamer la justice de sa cause et d'en appeler à la protection
de Dieu (6363*7, 6429-33, 6454-7, 6764). Cette idée, qui est aussi mise
dans la bouche de Morholt (645o-4), ainsi que la solennelle formule
de défi dont se sert Tristan (6460-76), et qui n'est pas dans la Saga,
procède d'une tendance à la modernisation du sujet.
6497-6625. Les préparatifs du combat sont présentés très briève-
ment par la Saga. Suivons l'ordre de Gottfried.
D'après le poème allemand, le duel est fixé au troisième jour
qui suit le défi (6497-99). H est très possible que, comme le pense
M. Bédier (3), ce trait ait été fourni par Thomas, quoique ni la
Saga, ni Sir Tristrem n'en fassent pas mention.
Le jour du combat, une foule de peuple se rend, dit Gottfried,
sur le rivage de la mer pour suivre les péripéties de la lutte (65oo-
4). Ce détail pouvait se trouver aussi dans l'original français (4).
Contrairement à la Saga, qui décrit l'ai'mement de Morholt,
(1) Incohérente est en effet l'exposition de Robert, qui conte que Tristan
monte à cheval et court au devant de son ennemi (34 : aa s.), alors que, peu
auparavant, il a déjà dit que Tristan se met en selle et prend congé du roi
et des barons (34 : 16-19).
(2) V. entre autres Conrad de Wûrzburg : Engelhard * 41M-37, 4^7-^7-
(3) Bédier, p. 83, n i. — Eilhart connaît aussi ce délai (714 s.).
(4) Peut être faut-il plutôt Tattribuer à rinfluence d'Eilhart (742-9). Cf. les
rimes mer : her des deux poèmes allemands.
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l5o COMPARAISON DE GOTTPRIED AVEC S UT E
GoUfried s'abstient de dire quelles sont les armes de Tlrlandais.
Ce silence est voulu et même constaté par le poète allemand,
qui affirme qu'il ne parlera ni de Farmure ni de la force de
Morholt. On aperçoit deux liaisons à la rései've de Goltfried. 11 a
voulu éviter le péril auquel a succombé Thomas, qui est tombé
dans la répétition en décrivant de façon à peu près identique
l'armure de Morholt et celle de Tristan (i). La seconde raison,
qui ressort de la brève caractéristique que donne Gottfried de la
valeur guerrière de Morholt, est le désir du poète allemand de
présenter l'adversaire de Tristan, non comme un géant aux formes
épaisses, mais comme un chevalier moderne (a). Aussi ne pouvait-
il lui attribuer ce grand cheval, ce lai^e et gros bouclier, cette
épée énorme que lui accorde Thomas. Le poète français avait déjà
humanisé cette sorte de monstre ancien qu'est « le Morholt ».
Gottfried est allé plus loin dans cette voie, et, du géant, a fait un
vrai chevalier, qui combat « suivant Tus chevaleresque » (65aa).
Ici encore Gottfried a modernisé.
Ayant esquivé la description de Tarmure de Morholt, Gottfned
consacre quelques vers à dépeindre l'inquiétude de Marc au sujet
du combat (65ï25-34). Il n'est pas possible que cette angoisse du
bon roi, « plus soucieux qu'une femme au cœur défaillant », et qui
« aurait volontiers continué à payer le tribut pour éviter le
combat », se soit trouvée dans le texte français, où nous avons vu
Marc si joyeux du défi porté par Tristan à Morholt (3). C'est à la
sensibilité du poète allemand qu'il faut attribuer ces réflexions (4).
Avec la narration de l'armement de Tristan, Gottfried revient
au texte français, non sans le modifier cependant.
Une première et toute secondaire altération est une transposi-
tion du poète allemand, qui, au lieu d'énumérer comme Thomas
les chausses de fer, les éperons d'or et le haubert (5), place le
(i) il est à propos de rappeler que GoUfried a très élégamment échappé
à la nécessité de conter comment est faite l'armure que Tristan porte lors
de son adoubement. V. p. 124 s.
(a) Robert ne se lasse pas de faire ressortir le caractère de géant attribué
à Morholt (Cf. S 3o : 21 aS, 3i : a-5, 53 : ii-i3 ; 3} : 4-7, 34 : 24 s.).
(3)V. p. 144.
(4) Gottfried a montré combien cette idée lui importait, en disant plos
loin que Marc avait « le cœur en larmes J» lorsqu'il attacha à Tristan ses
éperons (6554). V. p. i5i.
(5) Il est probable que le mot français était « broigne », rendu par le
norrois hrynja (S 34 : 10).
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X. MORHOLT. 6499-6625 l5l
haubert après les chausses, afin de pouvoir appliquer à ces deux
pièces de Farmure des qualificatifs communs. Une divergence plus
importante est Tinterventionde Marc, qui, dans le poème allemand,
boucle à Tristan, avec grand deuil, les éperons et lui attache les
courroies de l'armure. Celte déviation, qui a pu être inspirée à
Gottfried par Texemple d'Eilhart, chez qui Marc arme Tristan
« de ses mains royales » par grande affection (jSS-S), a pour effet
de mettre en relief le rôle du roi et de montrer son émotion (i).
Il ne peut être reconnu avec certitude si Thomas mentionnait
la cotte d'armes, dont la Saga ne parle pas et dont Gottfried loue
l'élégance (6557-64).
Par contre, il n'est pas douteux qu'on ne doive revendiquer
pour le poète allemand les réflexions, faisant suite à ce passage,
sur l'impossibilité de décrire convenablement le brillant aspect du
jeune champion (6565-7a). L'accent personnel et la façon dont
Gottfried a coutume d'user du procédé descriptif sont des preuves
irréfutables.
L'ingéniosité de Gottfried est probablement responsable de
la substitution, à cette description esquivée, d'une fine remarque :
ce n'est pas la cotte d'armes qui fait honneur à Tristan, mais c'est
Tristan qui donne au vêtement, par sa belle mine, toute sa valeur
(6565-84). De la même façon, c'est-à-dire en recourant à une obser-
vation divergente, Gottfried a évité de décrire l'épée que Marc
ceint à Tristan. Cette épée, dit le poète, qui fut le salut du héros
dans ses combats, ne fut tenue ni trop haut ni trop bas, mais dans
la direction du but à atteindre (658îi-9o). Gottfried n'a pas repro-
duit l'idée de la Saga (qui est très vraisemblablement traduite de
Thomas), on on lit que cette épée donnée à Tristan par Marc était
un legs du père de ce dernier (34 : iîî-i4). La raison de l'omission
de Gottfried est sans doute l'inutilité de ce trait.
Au sujet du heaume on constate de nouveau une indication
complémentaire de Gottfried par rapport à la Saga. Le cimier de
Tristan, dit le poète allemand^ était formé d'une flèche, symbole de
l'amour qui plus tard remplit la destinée du héros (6598-602). Ce
(i) Par 1 1 saite, Marc, dans la Saga, ceint à Tristan Tépée. Gottfried a
imité ce trait.De plus c'est,chez lui, Marc encore qui coiffe Tristan du heaume
(66o3) et lui passe )*écu(66ai). Cf. aussi les vers 6604-8» qui donnent une nou-
velle preuve de Finquiète sollicitude de Marc.
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l5<» COMPARAISON DE GOTTFRIED AVEC S ET £
n'est pas la première fois que Gottfried parle de ce heaume et de
ce cimier. Lors de Tadoubemcnt de Ti*istan il a signalé le heaume
surmonté d'un trait ardent, symbole des peines d'amour (494i-4)»
A-t il trouvé cette donnée chez Thomas ? Une distinction s'impose.
L'indication de Gottfried est double : lo le heaume de Tristan est
surmonté d'un cimier affectant la forme d'une flèche ; a» cette
flèche est l'indice de l'Amour, à qui Tristan est voué. S'il est
possible que Thomas ait imaginé le premier trait, il parait fort
invraisemblable qu'il soit l'auteur du second. On trouve des
cimiers symboliques chez les auteurs du xiu® siècle, dans Wiga-
lois, le Chevalier au Cj'gne, etc. ; il ne semble pas qu'il s'en ren-
contre auparavant, à l'époque de Thomas. On ne s'étonne pas
d'ailleurs que Tingénieux Gottfried imagine d'aussi subtiles
pensées ; une donnée de même nature (i), qui est certainement sa
propriété, tend à faire croire qu'il est également l'auteur de
celle-ci.
De la description du bouclier (6609-26) il est impossible de
discerner ce qui est la propriété de Gottfried. On a seulement le
droit de croire, comme nous l'avons admis plus haut (2), et contre
l'aflirmation de la Saga (3) aussi bien que de Sir Tristrem (4), que
l'écu de Tiistan portait chez Thomas, comme chez Gottfried, un
sanglier.
6626-6787. Après avoir décrit séparément les quatre pièces
essentielles de l'armure de Tristan, chausses, haubert, heaume et
écu, Gottfried jette un coup d'œil sur l'ensemble, qui était exécuté,
dit-il, de telle façon que chaque partie faisait valoir lautre, et qui
convenait aussi merveilleusement au champion que celui-ci à
l'armure (6626-62). Ces considérations sont de même ordre que
celles présentées par Gottfried aux vers 6565-8 1, et, comme elles,
sont probablement onginales.
Le cheval de Tristan, que la S^aga décrit en deux mots, rappelle
chez Gottfried (6663-86) le palefroi d'Enide dans l'arec d'Hart-
(i) C'est Isolde qui découvre Tristan à demi-mort après le combat contre
le dragon, et le poète voit dans cette rencontre une marque de la volonté du
Destin (9373-8).
(a) V. p. 125, n. 2.
(3) Il n'est question dans la Saga que de ligures d'or (34 : 16).
(4) Au lieu du sanglier, Sir Tristrem indique — plus loin — un lion (info)
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X. MORHOLT. 6626-6787 l53'
manu. Certaines concordances de mots font pressentir nne influence
directe :
Erec Tristan
Frâ^t icaien mœrc in Spanjenlani noch anderswft
ob es schœner waere wart nie kein schœner erzogen
dan daz se unz her geriten hâl ? 6664 s.
7086-7
ez was erwànsch^'t alsô : erwiïnschet z* allen enden.
7339 6670
diu wAren flach undc sleht, die fûeze sinwel, diu bein slehi,
als einem iiere ûfrehi ûfrihtec dAle. viere
7*357 s. als einem wildea tiere ;
6674-6.
alsô was sîn geschaft al ir geschepfede unde ir rehi ;
7365 6673
starc und wît zen brilsten : ez was rîch und offen
7354 ^^f brust uttd zuo dcn goffen,
starc ze beiden wendea,
66679
On objectera que ces analogies sont explicables, et dès lors
peuvent pai*aître Teffet d'une rencontre, puisqu'il s'agissait pour
les deux poètes allemands de traiter un même sujet, à savoir
tracer l'esquisse d'un bon cheval de bataille. Les coïncidences
relevées surprendraient cependant si Gottfried n'avait fait que
traduire Thomas, qui n'avait aucune raison de se rencontrer avec
Hartmann.
De même qu'après la description partielle de l'armure
Gottfried en a donné une vue d'ensemble et fait voir qu'elle
s'adapte au héros comme le héros s'adapte à elle, de même il
donne après l'énumération des qualités du destrier de Tristan un
tableau en groupe du cavalier et de sa monture (6687-724). Il met
en belle lumière l'aisance, l'élégance, la sûreté des mouvements
de l'homme et se plaît à le montrer faisant avec le cheval un seul
corps animé d'une même vie.
Ce procédé descriptif, qui consiste à reprendre l'ensemble
après les détails, est une nouveauté dont Gottfried escomptait
l'effet sur les lecteurs, puisqu'il l'a répété (i) et a lui-même signalé
(1) Le premier exemple de cette méthode a été fourni plus haut à l'occa-
sion de la cotte d'armes (6o65-8i).
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XS4 COMPARAISON DE GOTTFRIED AVEC S ET £
cette répétition (i). Pour cela, nous devons croire qu'il ne Fa pas
trouvé dans le poème français. On remarquera aussi que la pen-
sée exprimée dans les vers 6711-5 est identique à celle que Ton
rencontre iSaoS-iS, où Gottfried est certainement original.
Les préparatifs du combat étant contés, Gottfried en explique
les conditions. Ce sera une lutte dans une lie déserte, où deux
barques amèneront isolément chacun des adversaires avec son
cheval (6725-40- La Saga reste muette au sujet de cette indication.
Bien mieux, elle ne laisse apercevoir nulle part que le fameux
duel ait lieu dans une lie (a). Ce silence mérite d'autant plus d*être
remarqué que cette forme particulière du combat est d'origine
germanique et bien connue dans la littérature Scandinave, où elle
porte le nom de holmgângr. Cependant, comme le duel dans File
se rencontre à la fois dans Sir Tristrem et chez Gottfried, il y a
lieu de croire avec Kôlbing (3) et M. Bédier (4) à une mutilation
de la Saga. Cette mutilation ne paraît pas moins fort étrange :
elle atteint plusieurs endroits du poème et, par suite, trahit un
dessein qui reste inexpliqué (5).
Après ces renseignements sur le théâti*e et les conditions du
combat, Gottfried montre MorhoU gagnant TUe sur une barque,
se mettant en selle et faisant caracoler son destrier avec un art
(i) Le Grégoire de Hartmann offre quelques traits qui peuvent avoir été
utilisés peur Gottfried (cf. Gregorius 1594-^ «t Tristan 6698 s., etc.), mais la
chose n'est rien moins que certaine. Ce qui parait plus sûr, c'est que Gott-
fried s'est cru obligé, pour ne pas être en reste avec Hartmann, de donner
une exacte peinture de la tenue du cavalier, motif qui devait intéresser les
cercles courtois de l'époque.
(9) Dans la version tchèque du Tristan d'Eilhart, le duel se livre, non pas
dans une lie, niais sur une montagne. L'éditeur de cette version, M. Knie-
schek, croit que le Tristan tchèque reproduit sur ce point le récit primitif
d'EUhart, qui aurait été altéré par des remanieurs (Wiener Sitzvuigsherichte,
loi, p. 408 ss.). M. Lichtenstein a combattu cette opinion (Anz.f. d. Aitertam,
I, p. 10). La divergence du Tristan tchèque n'éclaire d'ailleurs en aucune
façon celle de la Saga,
(3) Tristrams Saga, p. xlvii.
(4) Bédier, p. 84, n. a.
(5) Je n'ose donner qu'eu note une très douteuse tentative de justification.
Le holmgângr Scandinave fut aboli en Norwège vers le xi* siècle. Robert
put voir dans ce genre de duel, qui était accompagné de rites particuliers,
un vestige de paganisme et une infraction aux coutumes légales, que sa
qualité de bon chrétien et de féal sujet lui interdisait de mentionner. Ccst
pourquoi il aurait fait du holmgângr de Thomas un combat ordinaire.
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X. MORHOLT. 6788-6909 l55
consommé (6741*86). Ces dernières données existent dans la Saga^
mais plus haut, après la description de Téquipement de Morholt
(34 : 4"8)- Si cet ordre est celui de Thomas, supposition que rien
n'infirme, il faut convenir que la transposition de Gottfried, qui
conte successiyement le départ des deux adversaii*es, est justifiée.
A son tour, Tristan monte dans sa barque. Il fait ses adieux
à Marc et l'exhorte à avoir confiance en l'issue du combat (6757-87).
Ce discoui*s manque dans la Saga. Deux raisons laissent la
conviction qu'il manquait aussi dans le texte français. La Saga
n'offre nulle part le reflet des anxiétés de Marc, plusieurs fois
manifestées chez Gottfried. Il est donc au moins vraisemblable
que Thomas n'a pas connu ce motif. Si cette conjecture est exacte,
il est évident que Thomas n'a pu mettre dans la bouche de Tristan
des paroles de réconfort absolument inutiles. . D'un autre côté,
le discours de Tristan est empreint d'une ferveur religieuse et
d'un sentiment du droit que nous avons reconnus être le caractère
du seul Gottfried (i).
6788-6909. Ayant pris pied sur l'Ile, Tristan repousse dans les
flots la barque qui l'a amené. A Morholt, qui s'étonne, Tristan
répond que l'un des deux champions devant seul sortir vivant de
nie, une barque suffira à emmener le vainqueur {G 6788-810) (a).
L'acte de Tristan et le colloque qui en est la conséquence exis-
tant dans Sir Tristrem, il faut voir dans l'omission de la Saga
une coupure, nécessitée par le déplacement du théâtre du duel (3).
Morholt fait ensuite une tentative de conciliation. Il engage
Tristan à renoncer au combat. Tristan refuse, parce que Morholt
persiste à exiger le tribut (G 68ii-36). Aucun indice ne décèle la
présence de ce passage dans le texte français. Par contre il se
trouve, avec quelques différences, chez Ëilhart (8io-5i). Il n'est
pas téméraire de présumer que Gottfried a suivi les traces du
vieux poète allemand. En examinant les vers de Gottfried, on
constate en effet que la raison donnée par Morholt de sa répu-
gnance au combat est qu'aucun chevalier ne lui plut jamais autant
que Tristan (6822 s.). Cet intérêt que, subitement, Morholt témoi-
(1) V. p. 144 et 149.
(2) Sur les vers 6791-4 v. p. 148, n. i,
(3) V. p. 154.
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l56 COMPARAISON DE GOTTFRIED AVEC S ET E
gne à Tristan ne concorde guère avec les dispositions antérieures
que prête Gottfried à l'Irlandais (6337-43, 6433-42) et paraît inex-
plicable. En revanche, il est exprimé par la Saga plus loin (35 :
29 s.), dans Tentretien qui a lieu au cours du duel ; et ici il est à sa
place, car Morholt a éprouvé la valeur de Tristan et a quelque
raison de Testimer. Que conclure de ces observations, sinon que
Gottfried, désireux de préparer Tentretien des deux adversaires
au cours de la bataille, a accepté le canevas d'Eilhart (i), mais que,
pour justifier la proposition conciliante de Morholt, il a emprunté
à Thomas un trait présenté plus tard dans le poème français ?
Cette conjecture est fortifiée par la façon dont l'attaque est
présentée dans les trois textes. La Saga et Sir Tristrem montrent
Morholt prenant Toflensive. Gottfried, qui vient de faire tenir à
Morholt un langage pacifique et de prêter k Tristan des paroles
belliqueuses, est contraint de donner à ce dernier le rôle de
l'agresseur (6837-45) ; Morholt s'élance pour résister à l'attaque
de Tristan (6846-5o). Ici — au vers 685 1 — Gottfried revient à son
texte.
Les combattants, disent les trois versions, brisent leurs lances
sur les écus, puis tirent les épées (G 685 1- 69). A ce moment, Gott-
fried interrompt le récit du combat pour développer (6870-909)
l'allégorie des trois auxiliaires de Tristan, qu'il a amorc'ée aupara-
vant (6187-96). 11 a été dit plus haut (2) qu'une pensée de la Saga a
quelque rapport avec cette allégorie. Mais rien ne peut induii»e à
croire que Thomas l'ait développée. Raison très forte : Gottfried pré-
tend ici qu'il va à l'encontre de sa mœre^ où l'on ne parle que du
combat de deux hommes, alors qu'il va décrire la bataille de deux
troupes (c'est-à-dire de Morholt, qui vaut quatre champions (3),
(i) Eilhart met en évidence quelques idées que Gottfried n*a pas repro-
duites. Mais le fond des discoiu*s est identique dans les deux poèmes. 11 se
trouve même une frappante coïncidence de pensée et d'expression:
sal ich dich nù zu dôde slàn, wan zwàre mir ist sêre leit,
daz ist mir inniglichin leit. ist. daz ich dich slahen sol ;
Eilh. 8îio s. G. 6820 s.
Cette concordance a ét-î relevée par M, Lichtenstein : Eilhart^ p. cxcvii.
(2) V. p. 143.
(3) Eilhart dit que Morholt a la force de quatre hommes (353). Ce trait
existait sans doute dans la tradition. L'auteur de Titurel le Jeune attribue à
l'Irlandais la force de cinq guerriers. V. P. Piper: Hartmann von Ane und
seine Nachahniet% p. 499- (Cf. aussi Bechstein,nole au v. 6881 de son édition
de Tristan.
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X. MORnOLT. 6910 7064 187
contre Tristan et ses trois auxiliaires). Enfin le ton humoristique
du passage, Tappel fait au lecteur (6897 s.) et le retour, sous
forme personnelle, du motif un peu plus loin (6982-7007) plaident
en faveur de Gottfricd.
On aurait, il est vrai, tort de voir dans ce trait une invention
de Gottfried. Notre poète a été conduit à cette allégorie par un
passage de ïlwein de Hartmann, où un chevalier lutte à forces
égales contre trois champions, assisté qu'il est par Dieu et la
vérité (i).
6910-7064. Le combat à Tépée, qui suit la joute, est traité par
Gottfned avec liberté. Les versions norroise et anglaise — et par
conséquent Tliomas — content que Morholt fut blessé dès Tabord,
mais qu'à son tour, il porta de son glaive empoisonné un coup
dangei*eux à Tristan. Cette première phase du duel est esquissée
autrement par Gottfried. Ici Morholt accable Tristan d'une grêle
de coups violents. Réduit à la défensive, Tristan se couvre de son
mieux ; mais, dans un mouvement de parade, il lève son bouclier
trop haut et est atteint à la cuisse (6910-34). On discerne aisément
la raison et reffet de l'altération du poète allemand. Sa description
est plus vraie que celle de Thomas. Ici les coups s'échangent sans
égard à la différence de taille des deux advei^aires, et la bles-
sure de Tristan à la poitrine {S 35 : 18), ou à la hanche {E 1088),
est moins bien justifiée que chez Gottfried, où l'étonrdissement
produit par les estocades venues de haut (n'oublions pas que
Morholt est de stature élevée), amène Tristan à découvrir la partie
inférieure de son corps.
L'interruption du combat et la nouvelle tentative de concilia-
tion faite par Morholt étaient dans l'original. Gottfried reproduit
fidèlement le texte de la Safça (6935-80).
De façon très ingénieuse, le poète allemand revient — pour la
troisième fois — à son allégorie des trois assistants de Tristan
(6981-701Q) (q). Conscient de l'appui de ses fidèles champions,
(i) Iwein 6273 8S. Hartmann a trouvé le germe de rallégorie chez Chrétien
{Yvain 44^^ ss.). Chez Wolfram aussi un combattant jouit du secours d'une
yertu personniQée : Parzivdl reit niht eine: — dâ was mil im gemeine — er
selbe und ouch ain hôher maot (Parz. 737 : i3-i5).
(a) V. p.. 143 s. et p. i56 s. — Ici encore Gottfried entame avec le lecteur
un colloque, ce qui donne à. cette digression le caractère d'une invention du
poète.
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l58 COMPARAISON DE GOTTFRIED AVEC S ET £
Tristan, d'un assaut hardi, renverse Morholt et son destrier.
L'Irlandais se relève et tranche la jambe da cheval de Tristan, qui
s'abat. Morholt alors se dirige vers son coursier, pose la main
gauche sur Farçon afin de sauter en selle. Mais Tristan, qui Fa
rejoint, lui coupe la main, puis, redoublant, l'atteint sur la coiffe
(Morholt a perdu son heaume) d'une blessure qui entame le crâne
et amène la mort (i) (70i3-68).
A la peinture si vive, si colorée et si vraie de Gottfried, la
Saga oppose quelques lignes ternes, où elle se borne à rapporter
que Tristan asséna sur la tête de Morholt un coup violent et mortel
(36 : 4-II) (a).
Devons-nous cependant faire honneur à Grottfried de tous les
détails de sa belle narration? L'examen de Sir Tristrem ne le
permet point. Le poème anglais présente en effet quelques traits
— importants — qui paraissent dans le poème allemand : la
chute de cheval de Morholt et le combat à pied (io55-6a) (3).
Malheureusement Sir Tristrem est un contrôle trop incertain pour
permettre de juger en toute sécurité de l'originalité de Gottfried.
Ce qui cependant est assuré, c'est une habile transposition du
poète allemand. 11 est probable que chez Thomas, Morholt est
blessé (S et E) et désarçonné {E) par Tristan açant l'interruption
du combat. Cette supposition est juste, car si la version anglaise,
qui ne signale pas l'interruption, n'est d'aucun secom*s, la Saga,
où, comme dans Sir Tristrem (et chez Thomas), le coup de Tristan
atteint le dos du cheval de Morholt, offre une prise suffisante. Chez
Gottfried, au contraire, ces incidents se produisent après l'inter-
ruption du duel, doot la physionomie prend de ce fait un air de
plus haute vraisemblance. Le géant, confiant dans sa force, a
assailli impétueusement Tristan. Le voyant blessé et se croyant
maître du succès, il lui offre la paix. Mais Tristan rassemble
son courage. Assuré de l'aide de ses trois auxiliaires, il reprend
la lutte, et cette fois la termine à son avantage.
Il semble aussi que l'on ait quelque droit de revendiquer pour
(i) Une dernière fois Gottfried compare Morholt à une troupe (7065).
(a) Auparavant la iSa^a a relaté les impressions des spectateurs (35: 10 s.,
36:3-4. Cf. E 1077 s.). U sera dit tout à l'heure (p. 160) pourquoi Gottfried
8*est abstenu de ces indications .
(3) Ces données sont également fournies par Eilhart (872-6), qui connaît
aussi la mutilation de Morholt (904-6). Mais il n'existe pas de témoignage
certain d'une influence exercée ici lur Gottfried par son compatriote.
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X. MORHOLT. 7065-7334 159
Gottfiied un trait important. Sir Tristrem et la Saga ne parlent
que d'une blessure reçue par Morholt avant le coup mortel (i).
Cette blessure, qui effleure le côté de Tlrlandais et atteint le
cheval, est sans intérêt, aussi bien que sans effet sur l'issue du
combat. A cette estocade aveugle Gottfried a substitue — à moins
que ce détail ne se soit trouvé chez Thomas et n'ait été supprimé
par les auteurs Scandinave et anglais (q) — un coup intelligent.
Tristan tranche la main de Morholt et empêche ainsi l'Irlandais
de remettre son heaume qui vient de tomber. Cette circonstance
explique le succès définitif de Tristan, dont l'épée traverse aisé-
ment la coiffe de radvei*saire, que ne protège plus son heaume.
En somme le holmgang (3), autant que la comparaison des
textes permet d'en juger, est, chez le poète allemand, disposé avec
plus de vérité et d'art que chez Thomas.
7065-7234. L'ironique apostrophe de Tristan à l'adresse de
Morholt expirant (7065-84) est certainement de Thomas (v. S
36 : ia-i4).
Gottfried affirme que Tristan trancha la tête à Morholt (7085-9).
Les deux autres versions ne relatent pas ce trait. Si c'est là une
addition de Gottfried (4), on n'en découvre pas sûrement le motif.
Revenant à terre sur la barque de Morholt, Tristan entend
les acclamations joyeuses des sujets de Marc (7090-1 11). Malgré le
(i) S 35: i!k-i6, E io53-6. E mentionne plus loin un coup dangereux porté
par Tristan (1073-^, mais cela n*a rien à voir avec la mutilation de Morholt
et parait une addition de Tauteur anglais.
(3) Cette supposition est peu vraisemblable, car ni 5 ni J? ne disent plus
loin que les Irlandais ont dft réunir les parties du cadavre de Morholt pour
l'emporter en Irlande (5 36 : 16 s., E 1096-8). Gottfried, au contraire, spécifie
que les compagnons de Morholt assemblent les trois tronçons de son corps
(la tête, la main et le reste du corps) (71 5i). Y. ci-dessous, n. 4.
(3) On me permettra d'adopter cette forme de préférence à la forme
Scandinave du mot.
(4) Cette conjecture est autorisée par le soin que prend Gottfried — à
rencontre des deux autres versions — de dire que les Irlandais assemblent,
pour les emporter, les trois tronçons du cadavre de Morholt (7101. V. ci-
dessus, n. 3). — Comme Gottfried se sert à diverses reprises du mot prisant
pour qualiûer le cadavre de Morholt (7134, 7i49) ^t qu'il a adopté ce terme
pour désigner le cerf dépecé et ramené en pompe au logis (3o5o ss.), on est
tenté de croire que le désir d'établir une comparaison entre Morholt et une
pièce de gibier défaite et rapportée solennellement Ta induit à ce trait.
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l6o COMPARAISON DK GOTTPMED AVEC S ET J?
silence de la Sagaet de Sir Tristrem, il faut imputer à Thomas efe
passage. Il n'est pas cix)yable que le poète français, qui, à deux
reprises, décrit Tanxieux intérêt des spectateurs, n'ait pas exprimé
l'allégresse des Cornouailiais après la victoire de Tristan.
Le vainqueur de Morholt adresse aux Irlandais en deuil un
discours sarcastique. Le cadavre qu'ils emportent, dit-il , est tout le
* tribut que l'Irlande obtiendra de Marc (7112-34^. La 5a^fl a résumé
ce discoui's et l'a présenté en style indirect. On sait que ce procédé
est familier à Robert (i).
C'est à Goltfried que revient l'idée (inconnue à iS et à JS) de la
précaution que prend Tristan de cacher aux Irlandais qu'il est
blessé (71 35-4 1). La preuve est aisée à faire. Dans la Saga, les
Irlandais, comme les gens de Marc, suivent les péripéties du
combat (35 : 10 s.). Gotlfried s'est abstenu de cette indication^
certainement avec intention. Il déclare plus loin, en propres ter-
mes, que si les Irlandais avaient eu connaissance de la blessure
de Tristan, ils auraient reconnu dans Tantris le vainqueur de
Mot*holt, lorsque le soi-disant Jongleur vint en Irlande pour y
faire guérir sa plaie (7889-98). Gottfried a d'ailleurs pour cette
donnée une tendresse qui décèle sa paternité. 11 ne se contente
pas d'y revenir plus tard, mais loue fort Tristan de sa circonspec-
tion ; il tire du cas particulier un précepte général; bref, il a tout
l'air de s'applaudir de son ingénieuse invention (7139, 7889-914).
Les Irlandais, dans les versions allemande et Scandinave (a),
font voile pour leur pays, emmenant, dit Gottfried (qui est proba-
blement original ici), leur pitoyable « présent », c'est-à-dire le
trophée lugubre composé des trois parties du corps de Morholt
séparées par Tristan et rassemblées par eux (7i4a-54) (3). Ils répè-
tent (4) (en discours direct, 536 : 35-37 : 5, en discours indirect,
(i) Thomas pourrait s'être inspiré de Wace, chez qui on lit :
A Rome en bière Tenvoia,
Et a cels de Rome manda
Qu'altre Irëu ne lor donroit
De Bretaigne que il tenoit,
Et qui tréu li requerroit
Antretel 11 anvoieroit.
Brut 13397 ss.
(a) E ne donne qu^une sommaire indication .
(^V. p. 159, n. a et n. 4.
(4) Gottfried a supprimé quelques détaUs relatifs à l'arrivée des compa-
gnons de Morholt (v. S 36 : a^i)
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X. MORHOLT. 7065-7334 lél
G 7ï55 s.) les paroles que Tristan leur a dit de rapporter à leur
roi. Gormoud est rempli de tristesse (71 55-68).
Avecle roi s afflige sa femme, Isolde, sœur de Morholt, dit
Hobert. Gottfried, déviant de la Saga, fait intervenir dans la scène
de deuil la fille du roi, la jeune Isolde. Il semble qu'il faille résister
au désir d'attribuer à Gottfried cette ingénieuse disposition. La
Saga, en effet, nous informe plus loin que la jeune Isolde tira de
son écrin (1) le fragment d'acier qu^elle y avait gardé (53 : i3 s.).
Il est donc presque certain que dans Toriginal français, comme
dans le poème allemand, les deux femmes assistent à TaiTivée du
eadavre, qu'elles pleurent de concert le parent perdu, que la jeune
fille voit sa mère extraire du crâne de Morholt le fragment de Tépée
de Tristan, et que toutes deux déposent ce lugubre souvenir dans
un écrin (6r 7169-99).
La narration de Gottfried se distingue cependant de celle de
Thomas. Dans le poème français, la douleur des deux Isolde se
manifestait par des paroles de deuil et des malédictions (S37 : 9-111).
Gottfried, dont nous connaissons la répugnance à Tégard des
scènes de lamentations (pi), a ingénieusement évité de reproduire
ces plaintes. Elles s'en prirent à leur corps, dit-il, car vous savez
que les femmes se frappent dans leur affliction (7172-6). Comme
l'idée d'une flagellation en signe de chagrin apparaît auparavant
dans le poème allemand (1172 ss.)(3), et que la réflexion dont Gott-
fried fait suivre cette idée semble imitée de VErec d'Hartmann (4),
force est de croire à l'originalité du poète strasbourgeois.
C'est d'une autre façon que Gottfried échappe à la traduction
des plaintes que profère la cour d'Irlande au sujet de la mort de
Morholt (536 : 3o-33), plaintes que ki Saga paraît avoir écourtées.
n affirme qu'il serait oiseux de s'étendre sur ce sujet (7200-5) (5).
Dans cette justification de son silence nous voyons une critique
de Thomas (6).
(i) Ce mot a été justement substitué par M. Bédier (p. i34i n. i) plus
loin, dans la scène du bain, aunorrois mjoddrxkkja (tonneau à hydromel).
Notre passage (S 37 : i4 s.), où apparaît le terme kistill, prouve la justesse
de la correction de M. Bédier.
(a) V. p. 83 s. et p. 88, n. 5.
(3)V.p.78.
(4) Erec 5762-8.
(5) La même raison a été donnée par lui en un autre endroit (v. v. i^ga-S).
(0) On ne saurait oublier cependant qu'Ëilhart se plaît aussi à dépeindre
la douleur du roi, de la reine et de la cour (977-87)
Univ. de Lille. Tr. et Mém. Dr.-Lettree, Pasc. 5. 11
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î6ù COMPARAISON DB OOTTFRIED AVEC S ET E
Peut-être est-ce une intention: de cette nature qui fait dire à
GottMed que Morholt fut enterré « comme un autre homme »
(7206 s.), alors que la Saga déclare qu'on Tenseyelit « à grand
honneur » (87 : 16).
Il parait plus que probable que les vers 7218-26 de Grottfrîed,
contant que Gormond donna Tordre de mettre à mort les
Gomouaillais qui aborderaient en Irlande, ont été inspirés au
poète allemand, non par Thomas, mais par Eilhart (987-101 1). Il y
a en effet entre Gottfried et son devancier, outre la concordance de
pensées, des similitudes verbales qui ne permettent pas le doute (i).
Gottfried s*est résolu à profiter du thème d'Eilhart afin de
protester contre la cruauté de Gormond et de motiver plus
strictement les périls que courra Tristan en venant implorer le
secours médical d*Isolde, ainsi que les précautions que cette
situation lui imposera.
Gottfried termine le chapitre relatif au holmgang par une
réflexion morale : il était inutile de venger la mort de Morholt,
qui ne se reposait pas sur l'appui de Dieu et qui fut victime de sa
violence et de son orgueil (7227-34). Cette considération est
d'accord avec les additions de caractère i*eligieux qui ont été
constatées dans les pages qui précèdent et avec l'aspect d'une
ordalie donnée au combat dans le poème allemand (2).Au surplus,
le sens de ce passage est presque exactement identique à celui des
vers 6124-32 que nous croyons originaux (3).
(1) Gormond ordonna que
swer von Knmevàles quême, swaz in der werlde lebendes dar
daz man im den Itb nême. von Kurnewàle kœme,
Bilh, 991 s. < daz man im den llp nœme.
G 7213-4*
Cette concordance a été citée par M. Preuss : Stilistiscke Forsehiingen
ûber Gott/r. p. S/r., Strassbnrger Studien, I, p. 8.
Cf. aussi :
d6 irslûg man ir vil biz maneger muoler kint dà van
die nie scbuld dar an gewnnnen. unschuldecUchen schaden gewan ;
Eilh, 998 s. . G 7205 s.
(a) V. p. 144, 149, i55et i56 s. Parmi les trois auxiliaires de Tristan, dont
il est parlé p. i56 s., Gottfried nomme Dieu tout d'abord.
(3) V. p. 144. Cf. surtout les vers : si et an goie gemnothafi (6i3o) et nnd
niht an goie gemnothafi (7230).
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XI
Tantris
(7335-81129)
7235-7314. Dans le chapitre précédent, Gott&îed, après la mort
de Morholt, a suivi les Irlandais dans leur pays et conté les inci-
dents qui se sont produits à la cour de Gormond. Maintenant, il
revient à Tristan et à sa blessure. La Saga ne procède pas ainsi.
Après avoir dit que les Irlandais emportèrent le cadavre de Mor-
holt, elle appelle TattentioTi sur la blessure de Tristan qu^on tente
en vain de guérir (36 : 21-29). ^^^^ ©Ue conte l'arrivée des Irlan-
dais à Dublin et les scènes de deuil qu'elle suscite (36 : 29-37 : 16).
Enfin elle reprend l'histoire de Tristan et- de ses infructueux
efforts en vue de se guérir (37 : 17 ss.). Deux suppositions sont
possibles : ou bien Thomas présentait les faits comme la Saga et
alors, par l'effet d'une adroite transposition,Gottfried aurait démêlé
l'enchevêtrement de son original ; ou bien c'est Robert qui est
l'auteur de l'ordonnance qu'offre la Saga, Nous savons que Robert
est peu enclin aux transpositions (i). On ne discerne pas non
plus quel but il se serait proposé en altérant l'ordre de son original.
On est donc tenté de croire que Robert a exactement imité Thomas.
Mais, d'un autre côté, la gaucherie imputée à Thomas par cette
supposition est vraiment bien grossière. De plus, une incohé-
rence de la Saga éveille des doutes sur la fidélité de sa ver-
sion. Robert dit (37 : 17 ss.) que Tristan fait bander sa plaie et
essaie du secours des médecins. Cette indication cadre mal avec
celles données dans le passage suspect, où la blessure de Tristan a
été déjà recouverte d'emplâtres et où l'art des médecins est déclaré
(I) V. p. 36 8.
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l64 COMPARAISON DE GOTTFRIED AVEC S ET K
impuissant (36 : 121-129). Pour ces raisons on admettrait volontiers
dans le texte de la Saga une corruption que la négligence d'un
copiste expliquerait aisément. Cette supposition n'est cependant
pas au-dessus de tout conteste, et il serait imprudent de donner
une solution à cette question.
Gottfried décrit d'abord l'accueil joyeux fait à Tristan par les
Comouaillais lorsqu'il prend terre (7335-48). On ne peut conclure
du mutisme de la Saga que le poète allemand soit original. Pour
les mêmes motifs qui nous ont fait attribuer à Thomas l'idée pré-
sentée dans les vers 7090-111 (i), nous reconnaîtrons au Tristan
français ce passage, omis par la Saga, mais auquel Sir Tristrem
fait manifestement allusion (E iio3-ii).
On n'en saurait dire autant des vers qui suivent, où Gottfried
déclare que la blessure de Tristan painit dangereuse aux gens de
Marc (7349-55) (a). Ce trait peut avoir été ajouté par le poète alle-
mand pour obtenir une gradation d'intérêt.
Les trois versions s'accordent à signaler l'intervention des
médecins, la vanité de leurs efforts, l'aggravation du mal (O 7:161-
86). Mais là, Gottfried abandonne les deux autres textes. Tristan,
dit-il, se souvient du discours que lui a tenu Morholt, qui, après
avoir blessé son jeune adversaire, lui a confié que, seule, sa sœur
était capable de guérir la plaie empoisonnée (3). Dès lors il recon-
naît la vérité du propos de Morholt. Il avait aussi entendu vanter
souvent la belle et parfaite Isolde, dont la renommée avait franchi
les frontières de son pays (7287-96). Ce dernier trait se rencontre
presque identique chez Eilhart (i63^'^).Comme cet éloge d'isolde
parait au moins superflu dans le contexte de Gottfried, puisque
l'avertissement de Morholt lui enlève toute utilité, il y a lieu de
conclure à un emprunt fait à Eilhart pour les vers 71288-96. Mais il
n'est pas certain que le reste du développement qui enchftsse cette
idée, c'est-à-dire les vers 71287 s. et 7297-314, où Tristan forme le
dessein d'aller en Irlande faire appel au savoir médical d'isolde,
ne soit pas de Thomas. La question ne peut être éclairée que par
l'étude de la suite du récit, où est exposé l'un des épisodes les plus
difficiles de la légende de Tristan, et qui, pour cela, réclame une
discussion approfondie.
(1) V. p. 159 s.
(3) Cf. cependant E ma s.
(3)V. S 35: 34-28,6^6939^1.
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XI. TANTRIS. 7315-7897 l65
7315-7397. Pendant son duel avec Tristan, Morhoit a donc appris
à son adversaire que sa blessure ne pourra être guérie que par la
reine dlrlande. Telle est la conception de la Saga et de
Gottfried (i). Suivons maintenant Gottfried seul.
Au cours des vaines tentatives des médecins pour triompher
de son mal, Tristan se rappelle la conQdence de Morhoit et se
décide à en tirer parti. Il s'ouvre de son dessein à son oncle, qui
l'approuve. On fait courir en Cornouailles le bruit que Tristan
va se rendre à Salerne pour y consulter les médecins de celte
ville (2). Un soir, le malade s'embarque sur un vaisseau muni d'un
canot et pourvu d'un équipage de huit hommes. Il fait voile pour
l'Irlande. En vue de Dublin, il donne Tordre qu'on le dépose
pendant la nuit dans son canot avec sa harpe. Il prend congé de
Kurvenal, qui retourne en Cornouailles avec la grande nef. La
barque de Tristan vogue au gré des flots jusqu'au jour. Les gens
de Dublin l'aperçoivent. Des émissaires prennent la mer, trouvent
dans le canot un homme navré, harpant et chantant de façon mer-
veilleuse. Tristan leur conte qu'il est un jongleur, qui, pour son
malheur, s'est associé avec un marchand et a frété un navire afin
d'aller commercer en Bretagne. Des pirates les ont surpris en mer
et ont tué son compagnon ainsi que l'équipage. Par égard pour ses
talents de jongleur, ils l'ont épargné et déposé, blessé, dans cette
barque, où il vogue depuis quinze jours. Les Irlandais conduisent
au port la nacelle de Tristan et répètent aux gens de la ville
l'histoire qu'il leur a contée. Après divers incidents, Tristan est
accueilli par la reine Isolde, la femme de Gormond, qui consent à
guérir sa blessure pourvu qu'il veuille instruire sa fille. Lorsqu'il
est rétabli, Tristan demande à la reine de l'autoriser à retourner
dans son pays. Isolde lui donne congé de partir et il revient à la
cour de Marc (7315-8229).
Si Ton compare cette exposition avec celle de la Saga et de
Sir Tristrem^ on observe des divergences susceptibles de donner
le change sur la nature du récit de Thomas. De ces deux versions
il semble résulter que Tristan, désespéré des progrès de son mal,
forme le dessein de s'abandonner aux vagues, et qu'il est conduit
(i) E ne présente pas ce trait. Mais ce n*est là qu'une des omissions
dont le poète anglais est coutumier.
(a) Ce trait est certainement une addition de Gottfried à son texte.
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l66 COMPARAISON DE GOTTFRIKD AVEC S BT E
par la Fatalité seulement, et non par sa volonté, en Irlande, où il
trouve la guérison. En d'autres termes, le voyage de Tristan,
suivant les versions norroise et anglaise, paraît être aventureux,
nach wâne, comme le dit Gottfried plus tard à propos de la quête
d'Isolde, alors que dans le poème allemand il a un but déterminé.
Quel était le thème de Thomas ? Avant de chercher à répondre
à cette question, nous avons à remarquer que la Saga est ici
lamentablement mutilée (i), de sorte que 5ir Tristrem s*adapte
plus exactement au poème français que la traduction de Robert.
Aussi, est-ce de ce texte que nous allons tout d*abord faire état.
Le point de départ diffère pourtant dans la version anglaise et
dans les traductions Scandinave et allemande, Robert et Gottfried
s'accordent à dire que, pendant le holmgang, Morholt, après avoir
blessé Tristan, Tinforme que, seule, la reine Isolde est capable de
le guérir. Cette confidence implique nécessairement de la part de
Tauteur qui l'a introduite dans son texte la volonté d'en tirer parti
plus tard (2), c'est-à-dire d'attribuer à Tristan le projet de se
rendre en Irlande, où le malade sait qu'il trouvera la guérison :
d'où le voyage « volontaire ». Si Sir Tristrem ne reproduit pas
l'avertissement de Morholt, c'est, avons-nous dit, par suite de la
tendance abréviative si souvent constatée chez le poète anglais.
Nous avons donc la certitude que Thomas préparait, dès le holm-
gang, le voyage volontaire. Peut-on croire qu'après avoir pris la
peine de mettre au point cette donnée, il l'ait, par un inexplicable
caprice, laissé tomber et soit revenu au voyage aventureux ?
M. Bédier, qui a consacré à cette question une fort intéressante
discussion, admet que Thomas a bien préparé la donnée du voyage
vers l'Irlande, mais que, n'osant rompre avec l'antique tradition
du voyage aventureux, il s'est contenté d'amorcer une version
plus vraisemblable en prêtant à Morholt la confidence que l'on
sait. Sir Tristrem et la Saga auraient maintenu tel quel le récit
de l'original. Seul, l'avisé Gottfried aurait compris Yengien de
Thomas et effacé toutes traces du thème de la navigation aven-
tureuse (3).
Cette hypothèse est ingénieuse^ mais non c;pnvaincante. Elle
(I) V. Bédiep, p. 94, n. 5.
(a) V. Kôlbing : Trisirama Saga, p. lvi.
(3) Bédier» p. 94, n. 5.
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XI. TANTRIS. 7315-7397 167
donne prise à deux graves objections : i** il n'est guère vraisem-
blable que Thomas n^ait pas choisi entre les deux conceptions et
soit passé successivement de Tune à l'autre ; !2<> il y a d'autant plus
lieu de douter de cette versatilité que Thomas ne montre nulle part
le superstitieux respect de la tradition que l'on postule ici. Aussi
bien au sujet de la quête d'Isolde (i) que de l'épisode des amours
de Kaherdin et de la femme du nain (q), il reste fort indépendant,
et manifeste même un certain plaisir à souligner et à critiquer
les invraisemblances du « conte » ancien de Tristan.
Ajoutons à ces remarques que le thème du voyage volontaire
n'est pas particulier à Thomas. Dans le Tristan en prose français,
une dame conseille à Tristan « d'aller chercher un remède à
l'étranger » (3), indication complétée par la Morte Arthur, où
on lit que cette dame justifie son conseil en disant que Tristan
trouvera la guérison dans le pays d'où est venu le mal (4). De
deux choses l'une, ou ces versions se sont inspirées de Thomas,
ou il circulait un conte offrant la donnée rationaliste, hypothèses
défavorables l'une et l'autre à la supposition de l'obscur engien
de Thomas.
Examinons maintenant la relation du voyage de Tristan dans
les textes anglais et norrois.
Il est certain qu'au premier aspect la version anglaise semble
reproduire le voyage aventureux, et tous les critiques en ont jugé
ainsi. Dans les strophes av-cviii, qui relatent l'épisode, il n'est dit
nulle part que Tristan ait prémédité d aller en Irlande ; et l'éton-
nement du héros, quand il apprend qu'il se trouve en ce pays,
parait démontrer qu'il ne comptait pas aborder dans le royaume
de Gormond.
A la réflexion cependant, des doutes naissent. Il est vrai que
(i) y. Bédier, p. iio s. et p. m, note i.
(2) V. Bédiep, v. 2107 ss.
(3) Lôseth, § ag. Cependant le Tristan en prose français présente nette-
ment le voyage du blessé comme aventureux. Il y a évidemment, dans cette
œuvre, fusion des deux versions, le conseil de la dame supposant la concep-
tion d'un voyage vers un but déterminé.
(4) Ch. VIII, 8, et VIII, 13. Cf. aussi Lôseth, § 99. Hertz, qui signale ces
textes, en tire des conclusions différentes (v. op. citt p. 5ai, n. 69). En géné-
ral le Tristan en prose français et la Morte Arthur concordent. (V. Lôseth,
p. xxn). Malory suit en quelques cas le ms. io3, dont les déviations sont
parfois inspirées par Thomas (Lôseth, p.xxvi).
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l68 COMPAnAISON DE GOTTPRIED AVEC S ET £
Tristan ne dit pas, avant de s'embarquer, qu'il ait un but en vue ;
mais il ne dit pas non plus le contraire. Il n'aflirme pas notamment,
comme dans les versions dominées parla conception du voyage
aventureux, qu'il va chercher sur les flots la mort libératrice de ses
douleurs (i). Sir Tristrem peut donc avoir péché par omission.
Quant à Tétonnement témoigné (en E. et aussi en S) par Tristan en
apprenant qu'il est en Irlande, il n'est pas incompatible avec la don-
née du voyage volontaire. Il est très probable que, dans le texte
de Thomas, reflété par Sir Tristrem et la Saga, Tristan était assailli
par une violente tempête au cours de sa traversée. Ayant perdu
sa route (a), il ignore le nom de la terre qui se dresse inopiné-
ment devant ses yeux. Apprenant qu'il est près de l'Irlande, il est
surpris de se trouver près du but de son voyage. A ce moment les
périls de sa tentative se représentent plus vivement à son esprit,
de sorte que le poète peut dire : « Alors Tristan s'afiligea ; il
savait qu'il avait tué dans un combat le frère de celle qui était
reine de ce pays » (3), sans que cela signifle que Tristan avait été
porté contre son gré sur les côtes d'Irlande. La réflexion de
l'auteur anglais se justifle d'ailleurs par la nécessité où il est
d'expliquer le changement de nom de Tristan, qui va devenir
Tantris.
Les lacunes de Sir Tristrem sufliraient à faire admettre la
possibilité de la conception d'un voyage volontaire chez Thomas.
Il y a des indices positifs fournissant une quasi-certitude. Ce sont
d'abord deux expressions du texte anglais. Le mot to ml du vers
lion ne peut être traduit autrement que par « au gré de ses
désirs » (4), de sorte que le sens du passage est : « un vent
l'emporta au gré de ses désirs » c'est-à-dire vers le pays cherché (5).
Immédiatement après, l'auteur anglais ajoute ther him was boun,
qui, selon Kôlbing, signifle soit « où la chose (la guérison) lui était
préparée » soit « où il avait désiré aller » (6). Kôlbing ne rejette
la seconde interprétation, justifiée cependant par le vei's i4ï5 du
(i) EUhart 1098 s., Folie Tristan (Michel), p. io5, v. 3^1, Trâ^on en prose,
§39.
(a) V. S. 38 : a : « de sorte qu'ils ne savaient où ils étaient ».
(3) E ii8a-6.
(4) Cf. Sir Tristrem 1698.
(5) V. Tinterprétation différente de Kôlbing, Sir Tristrem, p. i43.
(6) Sir Tristrem, p. 143.
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XI. TANTRIS, 7315-7397 169
même poème, que parce qu'il attribue à Sir Tristrem la donnée de
la navigation aveatureuse. Il est évident que si le sens du passage
litigieux est : « un vent remporta au gré de ses désirs, vers
Tendroit où il voulait aller », le voyage a un but déterminé.
Un autre trait est particulièrement significatif. Les trois vei*-
sions issues de Thomas — moins clairement la Saga — sont unani-
mes à donner des compagnons à Tristan pour son voyage. On ne
trouve rien de pareil dans les versions où Tristan vogue à l'aven-
ture (i),.et la chose se conçoit aisément. Tristan, ici, est las de son
existence douloureuse et cherche dans les flots la mort plutôt
qu'une improbable guérison. Pourquoi imposerait-il à des compa-
gnon^ le suicide auquel il se résout ? De quelle utilité d'ailleurs
lui sont des matelots? N'est-il pas essentiel que l'embarcation
(qui est dans la tradition ancienne un canot, et très déraisonna-
blement une grande nef en E si l'on pense que cette version res-
pecte la donfaée fataliste) n'obéisse pas à la volonté humaine,
mais flotte à la dérive, guidée seulement par la Destinée (q) ?
Voilà, semble-t-il, des raisons suffisantes de croire que, bien
qu'il soit et parce qu'il est mutilé (3), le texte de Sir Tristrem, et,
par induction, celui de Thomas offrent le thème de la navigation
vers un but choisi.
Et la Saga ? A ne considérer que certaines phrases de ce texte
on conclurait volontiers à la donnée du voyage aventureux. Ce
sont ces phrases, prêtant à l'illusion, que nous allons examiner.
Robert fait dire à Tristan, dans l'entretien qu'il a avec Marc avant
son départ : « Nul de mes parents et de mes amis ne veut plus
venir me visiter et me consoler, c'est pourquoi je veux partir d'ici
et aller là oà Dieu en décidera dans sa miséricorde et suivant mon
propre besoin » (37 : 26-28). Ne trouvons-nous pas ici une formelle
affirmation d'une navigation nach wâne ? Non, si l'on veut bien
tenir compte d'une lacune que la comparaison avec Gottfried fait
(1) Le Tristan en prose français prend même soin de spécifier que
Tristan s'embarque sans emmener Kurvenal (§ 29) .
(3) Sur l^invraisemblance de cette donnée v. aussi p. 178 s.
(3) Un exemple d'incohérence entre autres. Kurvenal s'est embarqué avec
Tristan. Or dans le bateau qui porte Tristan les Irlandais ne découvrent
qu'an homme, blessé. Kurvenal reparaît plus loin pour demander en quel
pays il se trouve, invention inutile puisque Tristan a déjà fait le mensonge
que seule Justifierait la connaissance de l'endroit où il est arrivé.
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I^O COMPARAISON DB OOTTFRIED AVEC S ET J?
constater. Dans le poème allemand, Tristan considère (Thomas
mettait ces idées sous forme de discours de Tristan à Marc) que, la
mort étant la seule issue de son mal, il ne risque rien à exposer sa
vie dans une tentative périlleuse (c'est-à-dire en faisant le voyage
en Irlande) ; aussi prend-il la résolution de se rendre là où, si Diea
le coulait, il guérirait au cas où il décroît en être ainsi (73o6-t4)-
Les passages mis en italique sont certainement la reproduction de
la môme idée du texte français. Dans le poème allemand il est clai-
rement et nettement exprimé que c'est pour le succès de son voyage
en Irlande que Tristan se met sous la protection de Dieu. Une
coupure (et peut-être un contresens) de Robert a détruit cette
indication dans la Saga, Robert semble avouer la coupure, ^près
le discours de Tristan, il dit : « Lorsque Tristan eut fini de parler
et exprimé au roi ses plaintes de sa triste situation... », ce qui
parait indiquer qu'il n'a pas reproduit tout le discours de l'ori-
ginal (i). Le sens de ce discours, tel que le donne la SagUy vérifie
la supposition d'une lacune, Tristan, en effet, demande au roi un
conseil, puis, brusquement, annonce qu'il a un projet arrêté.
L'incohérence saute aux yeux. Le schème du texte de Thomas était
sans doute : i« récit fait à Marc par Tristan de l'avertissement de
Morholt ; qo observation émanant soit de Tristan, soit de Mare,
sur les périls du voyage en Irlande ; 3° expression de la confiance
de Tristan, qui attend de la miséricorde divine le succès de son
entreprise.
Le second pasâage susceptible de faire illusion sur la nature da
récit de Thomas se trouve dans la réplique de Marc, qui dit a
Tristan : « C'est grande folie de vouloir te donner ainsi la mort »
(37 : Q9 s.), pensée que Ton peut interpréter de deux façons : c'est
une sorte de suicide que de confier sa vie au caprice des flots, ou
bien : c'est courir à une mort certaine que de chercher la guérison
chez des ennemis vindicatifs. Rien ne s'oppose à l'adoption de la
seconde explication, qui se concilie avec le thème de la navigation
volontaire (a).
Épuisons les arguments qui peuvent être tirés des versions
anglaise et norroise.
(i) Sur des cas analogues, cf. p. 3i s. et p. 34.
(a) La surprise éprouvée par Tristan à la nouvelle qu*il est sur la côte
dlrlande se justifie pour la Saga comme pour Sir Trisirem (v. p. 168).
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XI. TANTRÎS. 7316-7397 171
Sir Tristrem et la Saga mentionnent une tempête qui s'éleva
au cours de la traversée de Tristan. A quoi, dira-t-on, rime cet
incident en un poème rejetant la donnée fataliste? Cette tempête
est certainement un hors-d'œuvre. Thomas a sauvé cette épave de
la tradition ancienne, sans y être contraint par aucune néces-
sité (i). Plus judicieux, Gottfried ne Ta pas recueillie.
Ainsi les textes anglais et norrois sont fort vraisemblablement
issus d*un original où la navigation de Tristan était présentée
comme ayant un but précis.
Il reste toutefois à écarter deux objections qui peuvent être
faites à notre thèse (2).
!• La Folie Tristan, qui se tient généralement sur le même
terrain que Thomas, se rallie à la version aventureuse. N'est-ce
pas là une preuve que Thomas offrait c^tte version? C'en serait
une, en effet, et d'un grand poids, si toujours la FoUe Tristan
concordait avec Thomas. Mais si l'on peut découvrir dans ce
poème un seul trait divergent, il perd toute autorité, car il est
loisible de supposer qu'il en contient d'autres. Or il est aisé de
voir que la FoUe Tristan n'est pas immuablement d'accord avec
Thomas. M. Bédier admet que c'est le cas pour le rôle attribué par
ce poème au nain dans l'épisode de la découverte des amants durant
la chasse de Marc (3). Il existe d'autres exemples. La Folie Tristan
pr6teud que Tristan, après avoir tué le serpent, lui trancha la tête
(v. 417)' Ceci ne concorde avec aucune des versions de Thomas,
où cet acte est attribué au sénéchal. Le même poème affirme que
Tristan est assis à l'ombre d'un pin pour y tailler ses copeaux
(v. 781), ce qui est contraire aux données de la Saga et de Gott-
fried, où c'est dans sa demeure que Tristan prépare ses messages.
La Folie Tristan, encore, dit que Tristan,dans la solitude du Mor-
rois, s'approvisionnait avec son chien et son autour (v. 873 s.). Il
n'est pas question d'autour dans les autres versions de Tristan.
On a donc le droit de penser que la Folie Tristan^ habituelle-
(i) Thomas semble avoir pour riniervention des tempêtes un goût que
ne partage point Gottfried (v. p. 91).
(9) Cest M. Bédier qui a bien voulu appeler mon attention sur ces points.
Gomme ma manière de voir diffère de celle qu'il a exposée dans le livre
auquel je me réfère si souvent, je lui dois et je dois à mon désir d'exactitude
de discuter les objections qu'il a élevées.
0) V. Bédier, p. afi, n. 9.
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l'ja COMPARAISON DB GOTTFRIBD AVEC 5 ET ^
ment conforme à la version de Thomas, Ta abandonnée en quel-
ques endroits, dont Tépisode du voyage de Tristan. <^u'on veuille
bien remarquer aussi que la Folie Tristan diffère, même ici, des
trois versions de Thomas. Le blessé prend la mer pour y finir sa
vie, dit ce poème (i). Ni Sir Tristrem, ni Gottfried, ni peut-être la
Saga (2) ne connaissent ce motif.
2® Sir Tristrem et la Saga s'entendent pour rapporter que
Tristan revint en Gomouailles sur le vaisseau qui Favait emporté
en Irlande. Cette donnée ne peut, il est vrai, coexister avec l'expo-
sition de Gottfried, où Tristan, arrivé en vue de Tlrlande, se fait
déposer dans un canot et renvoie sa nef en Cornouailles. Toute-
fois cette divergence, qui va être examinée tout à l'heure, ne
fournit aucun éclaircissement sur ta nature du voyage de Tristan.
En résumé, et pour clore cette longue discussion, il existe des
arguments en faveur de la conception fataliste.
I* Silence de la Saga et de Sir Tristrem au sujet de la prémé-
ditation du voyage en Irlande ; 2° affirmation dans les versions
anglaise et norroise de la terreur éprouvée par Tristan à la nou-
velle qu'il est dans le pays de Morholt: 3o intervention d'une
tempête fort inutile en la circonstance; 4* accord de la Folie
Tristan,
A ces témoignages, dont la valeur a été appréciée plus haut,
s'opposent des raisons dignes de considération.
1^ Existence de la conception rationaliste dans d'autres textes
français ; 2^ avertissement de Morholt, inconciliable avec la donnée
du voyage à l'aventure (3) ; 3*> présence de Kurvenal et d'un équi-
page dans le vaisseau qui emmène Tristan : 4** difficulté de croire
que Gottfried ait deviné le secret désir de Thomas de mitiger
la version ancienne et qu'il se soit permis, sans dire un mot de
justification, de modifier et la tradition et son original en un point
si important de la légende de Tristan.
Il ne paraît guère douteux qu'après avoir comparé la valeur
respective de ces arguments contradictoires on ne donne la préfé-
rence aux derniers et qu'on n'admette que c'est Thomas, et non
(i) « En mer me mis, là voil marir » (v. 34i)
(a) J'admets que les explications données plus haut (p. 169 s.) ont para
probantes. Cf. aussi p. 170, n. 2.
(S) Cette raison est de toutes la plus importante.
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XT. TANTRIS. jSgS-JJJO lj3
Gottfried, qui a altéré l'ancienne légende en remplaçant le voyage
à l'aventure par le voyage dont le but est l'Irlande.
Si Ton doit reconnaître que Gottfried n'est pas l'inventeur
de cette donnée, il faut accorder qu'il l'a perfectionnée. On
admettra sans difGculté que le poète allemand, à qui il importe
tant de respecter la vraisemblance, a multiplié les précautions
prises pour assurer le secret et — en conséquence — le succès du
voyage de Tristan. C'est lui quia, sous l'influence d'Hartmann (i),
imaginé le prétexte donné par Marc et Tristan, d'une consultation
à Salerne (7333-5). C'est lui aussi qui a songé à entourer de mystère
l'embarquement du héros (7343-54) (o). C'est lui enfin qui, pour-
suivant son dessein, a fait imposer aux matelots accompagnant
Tristan le serment d'obéissance (7369-73) (3).
7398-7770. Gottfried conte que Tristan, arrivé avec son vais-
seau en vue de Dublin, se fait déposer dans une nacelle. Il prend
congé de Kurvenal. Il ordonne à son fidèle écuyer de retourner
en Comouailles et de l'attendre un an, puis, ce délai passé, de se
rendre en Ermenie, près de Ruai, qui récompensera son dévoue-
ment. Le vaisseau cingle vers l'Angleterre (7398-506).
Ni la Saga^ ni Sir Tristrem, ne parlent d'un transbordement
de Tristan et d un retour de ses compagnons en Comouailles. Bien
mieux, ces deux textes affirment (4) que Tristan revint dans le
pays de Marc sur le vaisseau qui lemmcna : les Cornouaillais,
disent-ils, reconnurent l'embarcation de Tristan à son arrivée. Si
telle était la conception de Thomas, il faut avouer qu'elle prête
(1) Le pauvre Henri de ce poète va chercher à Salerne la guérison de la
lèpre dont il est atteint.
(a) Thomas, moins prudent, faisait, la Sag^a en témoigne, accompagner
Tristan à son vaisseau par les gens de Marc {S 37 : 36 s.). Gottfried a cepen-
dant retenu quelque chose du poème français : le chagrin qui se manifeste
dans Tentourage de Tristan (j3ôo). A vrai dire on ne sait qui, chez Gottfried,
est en proie à la douleur, et ceci trahit l'emprunt. Plus loin,Gottfried reprend
ce motif. Cette fois il s'agit de Taflliction des gens de Marc apprenant que
Tristan est parti pour Salerne (7382-9i).
(3) 11 n'est pas certain que le vers 7365 de G, où le poète allemand spécifie
que Tristan n'emporta rien autre chose que sa harpe, soit une polémique
contre Eilhart, chez qui Tristan se fait donner sa harpe et son cpce (ii34-7).
(4) E dit même expressément que Kurvenal partit d'Irlande avec Tristan
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174 COMPARAISON DS ûOlTrFRIED AV£G S BT £
largement le flanc à la critique. Il est impossible de concevoir qoe
Tristan, arrivant en Irlande sur une grande nef bien gréée et
pourvue d'un équipage convenable, réussisse à faire croire aux
Irlandais qu'il a été assailli, dépouillé, blessé (et garrotté ?) (i)par
des pirates. On s'étonnera aussi que Kurvenal et les matelots
comouaillais soient accueillis et séjournent pendant un temps
assez long (a) en Irlande, sans que rien révèle leur nationalité.
Si maintenant nous examinons le texte d'Eilhart, nous y remar-
quons que Tristan tint à Kurvenal, avant son départ pour la Gor-
nouailles, un discours concordant pour le fond à celui qu'il fait
chez Gottfried {Eilh. iio6-a3). Faut-il dès lors admettre que
Thomas ne connaissait ni le transbordement de Tristan, ni le
discours de Tristan à Kurvenal, mais que ces données sont venues
à Gottfried par Eilhart? Telle est Topinion de M. Bédier,pour qui
le motif du retour de Tristan dans son vaisseau est décisif (3). La
supposition d'un emprunt fait à Eilhart gagne en force du fait que
le retour de Tristan s'effectue chez Gottfried, comme chez son
devancier, par l'Angleterre (4). D'un autre côté, les remarques qui
ont été faites plus haut sur l'invraisemblance de l'arrivée en
Irlande de Tristan avec un vaisseau de haut bord et un équipage
complet ont montré qu'il est difficile de croire que les versions
tronquées de Sir Tristrem et de la Saga reproduisent ici fidèle-
ment Thomas. En l'absence de témoignages décisifs, et devant
l'impossibilité de reconstituer sûrement le texte français, il semble
prudent de renoncer à résoudre ce problème (5).
Découvert par les Irlandais, Tristan fait son conte (6) aux
émissaires envoyés du port, et qui remorquent son embarcation
jusqu'au rivage (G jSoj-ôai). Malgré le silence de la Saga et les
(a) Une année selon E (1277 s.),six mois d'après G(8o34),peat-ètre quarante
jours suivant 6' (38 : 33 s.).
(3) Bédier, p. loi s.
(4) Eilh. 1271 95 = G 8027-9
(5) On pourrait supposer que le transbordement de Tristan a eu lie*
ch€X Thomas, sans discours de Tristan à Kurvenal. Mais celte explication
servirait peu : eUe ne rendrait pas raison du retour de Tristan sur son
propre vaisseau, trait assuré par la concordance de «S et de I?.
(6) V. p. 1Ô5.
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XI. TANTRIS. 7398-7770 175
incohérences de Sir Tristrem^ on ne saurait méconnaître que
Gottfried s'est attaché à la version de Thomas. Le poète anglais,
comme le poète allemand, fait dire à Tristan qu'il est un
marchand, assailli en mer et blessé par des pirates. Sir Tristrem
ne parle pas de la qualité de jongleur que s'attribue Tristan (i);
mais c'est là très probablement une omission, que le caractère de
Tépisode contraint de constater. Quant à la Saga, muette ici, elle
rapporte plus loin que Tristan conta à la reine qu'il se rendait en
Espagne (suivant Gottfried il en venait) pour y étudier l'astro-
nomie et autres sciences lorsque sa mésaventure lui arriva
(39 : 26-28) (2).
Il est très vraisemblable, d'après les explications fournies plus
haut (3) que Thomas, au lieu de monti-er Tristan joyeux d'apprendre
qu'il a touché l'Irlande (G 7622-34), faisait naître en lui un senti-
ment d'appréhension que le héros, naturellement, dissimulait aux
Irlandais. Peut-être est-ce en un monologue que les inquiétudes
de Tristan étaient mises au jour.
Les indications du poème anglais et de la Saga permettent
d'affirmer que c'est à ce moment que le Tristan de Thomas dit
aux Irlandais que son nom est Tantris. Chez Gottfried Tristan
ne dit s'appeler Tantris que plus tard, lors du récit fait à la reine
(7791), modification sans intérêt (4).
De l'accord de Sir Tristrem : « dans sa nef il y eut en ce jour
toutes sortes de déduits et il chanta des lais de toute espèce »
(i 189-91) avec la Saga : « alors Tristan se mit à harper et à faire
montre de ses autres talents courtois » (38 : 6 s.), on peut induire
que le récit de Thomas faisait le fond des vers où Gottfried
conte que les gens du château royal, ayant appris la découverte en
mer d'un harpeur étranger, se rendent au port, demandent à Tristan
(i) Les talents de jongleur de Tristan sont cependant signalés (1189-92).
(3) On peat croire ici à tm contresens de Robert. Thomas faisait sans doute
dire à Tristan qu'il savait Tastronomie et autres sciences (Cf. G 7565 qui semble
être un résumé) ; Robert aura compris que Tristan allait étudier ces choses.
Ce contresens ne serait pas isolé dans là traduction de Robert, (v.p.36).
Il est évident d'ailleurs que ce conte a été déplacé par Tauteur Scandinave :
Tristan n'a pu attendre le moment de son départ pour justiiier sa blessure et
sa présence dans les eaux irlandaises.
(3) V. p. 168.
(4) D'ailleurs, en E, Tristan de nouveau déclare qu'il s'appelle Tantris
lorsque la reine l'interroge (laiô).
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176 COMPARAÎSON DE GOTTFRIBD AVBC S ET E
de jouer de la harpe, et sont à la fois charmés de sa virtuosité de
musicien et apitoyés par son tinste état (7635-8i). Mais on ne
peut conclure de l'obscure allusion de Sir Tristrem : « ils le
portèrent dans an logis » (laSg), allusion donnée plus loin et
contradictoire ayec le récit de la Saga, que Thomas contait,
comme le fait Gottfried (76811-99), que les gens de Dublin transpor-
tent Tristan chez un médecin, qui tente vainement la difficile cure.
On est, en revanche, mieux fondé à croire que Fintervention
du clerc précepteur des deux Isolde, qui rapporte à la reine ce
qu'il sait des talents et de la condition du harpeur étranger
(G 770o-7o),^st de l'invention de Gottfried. Le poète allemand
a été déterminé par le souci de la vérité à chercher un intermé-
diaire courtois entre les gens de la ville et la famille royale.
L'ébauche du rôle intellectuel de ce personnage explique aussi
le goût des choses de l'esprit qui règne à la cour de Gormond et
qui fait comprendre la condition mise à la guérison de Tristan par
Isolde la reine.
7771-82129. Cette condition est posée par Isolde dans l'entretien
qu'elle a avec Tristan, amené au château royal. Elle déclare au blessé
qu'elle est disposée à le guérir. Elle lui demande de donner un
échantillon de ses talents de harpeur. Satisfaite de l'épreuve, elle
réclame de l'étranger qu'il enseigne à sa fille ce qu'elle ignore
encore de la musique et de la poésie (i). Tristan y consent (7771-
884). Avec moins de détails peut-être, cette scène — sauf Taudition
musicale de Tristan — se trouvait chez Thomas (2), Sir Tristrem
en fait foi. La Saga, très mutilée (3), ne saurait être appelée en
témoignage.
(i) S prétend qne c'est la jeune Isolde qui a Tidée de tirer parti, en
vue de son instruction, du harpeur étranger. Ce motif, qui se rencontre
aussi dans la FoUe Tristan, a peut-être existé chez Thomas. Telle est du
moins Topinion de M. Bédier, qui a admis ce trait dans sa reconstitution du
poème français (p. 94). Ce motif se retcouve dans la légende d*Hilde, proba-
blement connue de Robert. Curieuse dVntendre le chanteur étranger Horand,
Hilde obtient de ses parents qu'ils le fassent venir au palais (Gndran, str.
386 ss).
(2) Il faut cependant noter que c'est ici seulement que Tristan, che« Gott-
fried, déclare s'appeler Tantris (7791).
(3) Preuves de lacunes de S : 38 : 6 après Tantris, et 38 : 16 au début dn
discours de la reine.
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XI. TANTRIS. 7771-81129 177
Tristan est soigné dans ane chambre du château (7885-8). Gott-
fried vante Tintelligence de son héros, qui doit de ne pas être
reconnu à la précaution qu'il a prise de cacher sa blessure aux
Irlandais après le holmgang (7889-914). Inutile de revenir sur ce
trait déjà examiné (i).
La sage reine, dit Gottfried, use toute son adresse à sauver un
homme, à (yii elle eût donné pis que la mort si elle avait su qui il
était (791 5-38). Cette ingénieuse antithèse fait défaut dans les deux
autres versions. On la rencontre chez" Eilhart (ioi8-3i). Rien
en vérité n'autorise à affirmer qu'elle se trouvait chez Thomas ;
mais on ne peut non plus dire avec sûreté qu'elle a été empruntée
par Gottfried à Eilhart. Pour avoir le droit d'émettre cette opinion^
on devrait être certain qu'un remanieur d'Eilhart n'a pas pris à
tâche d'interpoler ici un passage de Gottfried. Or certains indices :
harmonie de ces réflexions avec le thème de la navigation volon-
taire, trace de soudure au vers 1017, inutilité de l'éloge d'Isolde
(io34-5o) et étroite parenté de cet éloge avec celui que fournit
Gottfried (7288 ss.), tendraient à faire croire que les vers 1017-50
d'Eilhart sont empruntés à Gottfried. Ces raisons toutefois pèsent
trop peu pour autoriser à une décision (2).
Dans les vers 7939-65, où Gottfried exprime sa répugnance à
raconter par le menu, et à l'aide des termes grossiers des guéris-
seurs, comment Tristan fut soigné, on a vu depuis longtemps une
critique adressée à Wolfram (3). Bechstein a remarqué, avec
raison, que le blâme de Gottfried, s'il atteint par ricochet Wolfram,
est dirigé tout d'abord contre Thomas, qui narrait copieusement,
et dans une langue appropriée, les détails des opérations médicales
de la reine Isolde {S 38 : 19-35) (4).
La Saga consacre quelques lignes seulétnent, et Gottfried un
(I) V. p. 160.
(a) Le Tristan en prose allemand connaît Tantithèse, mais non Téloge
d'Isolde (17 :8-i4). Disons encore que Gottfried est revenu plus loin sur cette
donnée (cf. SaSo-Si) et qu'on en perçoit un dernier écho au v. 10140.
(3) Cette opinion a été répétée dans le livre récent de M. E. Martin :
Wolframs von Eschenhach Parzival und TiiurelU, p. xii.
(4) V. op. c, noie aux vers 7939-58. Bechslein admet justement que 5 a
ici abrégé son texte. En effet Robert a, dans une circonstance où la compa-
raison est possible, donné une preuve de son éloignement pour Tusage de
termes médicaux. (V. p. 24, v. 2337 s.).
Univ. de Lille. Tr. et Mém, Dr.-Lettres. Fasc. 6. 12.
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i^S COMPARAtSON t>E GOTtFHlBD AVEC S Et £
long passage, au récit de Téducatioii de la jeune Isolde par
Tristan. Nous pouvons croire à Toriginalité de Gottfried en
quelques points, i^ La Saga disant expressément qu'Isolde
souhaite apprendre de Tristan la harpe et la poésie (i), alors que
Gottfried afiirme que la jeune princesse savait ces choses — et
bien d'autres — avant l'arrivée de Tristan, il est nécessaire
d'adiAettre que le poète allemand, pour rester dans la vérité des
mœurs, n'a pu consentir à montrer son héroïne inférieure en
instruction aux jeunes filles courtoises de son temps (7985-8005).
ao Gottfried accorde parmi les a matières » qui font l'objet de
l'éducation d'Isolde une place à la morâUteit, c'est-à-dire, suivant
sa propre définition, à la science des bonnes mœurs et de la
bienséance (8oo6-3o). La forme étrangère de ce mot n'est pas une
preuve qu'il ait été tiré du poème de Thomas. Il ressort au con-
traire du texte de Gottfried que cette désignation était couram-
ment usitée en Allemagne (a). Il ne semble pas non plus qu'elle
apparaisse dans les textes français. Le ton du développement
et les images semblent aussi dénoncer l'originalité de Gottfried.
Enfin, lorsque la Saga, plus loin, énumère les talents et connais-
sances que déploie Isolde devant les hôtes de son père, elle passe
sous silence ce qui a rapport à la moralité (89 : 4-^), omission née
sans doute du silence présumé de Thomas (3). L'intérêt de Gott-
fried se décèle par la reprise du motif en ce dernier endroit (8046-8).
Gottfried s'est évidemment inspiré de Thomas dans le tableau
des « productions » d'Isolde à la cour de son père (8031-79). Mais
il est probable qu'il a développé le thème de Thomas. Il tombe
sous le sens que l'idée des vers 8o7a-5, ou ThamXse est donné
comme un nom de ville, n'a pu se trouver avec ce sens chez le
poète anglo-normand (4). Pour les autres additions de Gottfried,
il est impossible de les discerner avec certitude.
(1)5 38: 11-18, 38:36-39:1. Cf. E ia55-65. Gottfried paraît être retombé
dans la donnée de Thomas an v. 8i45, lorsque, récapitulant les résultats de
réducation dlsolde, il dit qu'elle savait lire et écrire, ce qui pourrait faire
supposer qu'elle ignorait ces choses auparavant. Mais il est possible que
le poète n*ait pas donné ce sens à sa pensée.
(a) « C'est ce que nous appelons morâUteit » (8008).
(3) Robert, qui ajoute volontiers à son original quand il y a lieu de faire
campagne pour la courtoisie (v. p. 35 s.), n'aurait sans doute pas manqué
de suivre son texte, s'il y avait trouvé le développement de Gottfried.
(4) Sur le nom de Lût, qui se trouve accouplé à celui de Thami8e,y, p. 114.
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XI. TANTRIS. 7771-8229 179
n n*en est pas de même da passage suivant, où Gottfried
montre Isolde éveillant Tamour dans le cœur de ceux qui la
voient et l'entendent (8o8o-i35). Si la pensée était chez Thomas,
ce que le silence de la Saga et de Sir Tristrem ne permet guère
de croire, le poète allemand, conscient de son importance, l'a
richement ornée. Il Ta illuminée de Téclat de comparaisons avec
Tantique légende des sirènes (i), citées auparavant dans un
passage original (4870), avec le conte oriental de la montagne
aimantée, que Thomas n'a probablement pas connu (2), et avec un
vaisseau errant çà et là après la rupture de ses ancres. La gracieuse
image du double enchantement agissant sur les oreilles par la
voix, sur les yeux par la beauté, est présentée avec une délicatesse
toute gottfriedienne.
C'est le sens de la composition, en même temps que le goût des
doux thèmes du Minnesang, qui a déterminé GottMed à insister
sur ce point. La destinée d'Isolde sera déterminée par l'amour,
amour éprouvé par elle, mais aussi et surtout, amour inspiré à
Tristan, à Mariadoc, à Gandin, à Marc ; il convenait de montrer
d'avance l'irrésistible puissance de ses charmes.
Gottfried revient à « l'aventure » — et à Thomas — eji termi-
nant le récit du séjour de Tristan en Irlande. Redoutant d'être
enfin reconnu, Tristan demande à la reine et en obtient son congé
(8146-225). Deux traits sont toutefois suspects d'addition dans
cette partie du poème allemand, i^ A la requête de Tristan, Isolde
répond d'abord qu'elle ne le laissera pas partir avant une année
(81 85-8). 2<» Tristan alors imagine une ruse pour emporter le consen-
tement de la reine : il est, dit-il, marié, et s'il tarde à reparaître à
son foyer sa femme le croira mort et prendra un autre époux
(8189-99). Comme l'exposition de la Saga est ici très abondante et
détaillée, et que rien n'y parait, ni de la menace de la reine, ni de
l'invention de Tristan, il est presque certain que c'est l'auteur
allemand qui est responsable de l'une et de l'autre donnée. Il est
(1) Wace parle aussi des sirènes, dont la voix enchanteresse cause la
perdition des vaisseaux (733 ss.), mais ne les met pas en relation avec la
montagne aimantée, comme Gottfried .
(3) Ce conte, introduit en Europe au xii* siècle (Hertz, op. c, p. 533), se
rencontre pour la première fois en Allemagne dans le poème Hertog Ernsi^
composé peu après .1173 (v. Bartsch : Hersog Ernst, p. cxxix s.).
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iSo COMPARAISON DE fiOTTFRIBD A'VEC S ET E
aisé de deviner la raison de ces additions. Par la première,
Gottfried a tenu à montrer, avec plus de force que Thomas,
combien la reine s'est attachée à Tristan, ce qui servira à expli-
quer la clémence de la sœur de Morholt dans la scène du bain ;
par la seconde il a motivé plus strictement Tautorisation du
départ donnée par Isolde à Tristan (i).
Il reste à signaler une très peu importante divei^ence. Afin
de rehausser les conditions d'existence de ses personnages,
Gottfried élève de un marc d'or (5 39 : Sj s.) à deux marcs
(8215) le présent fait par la reine à Tristan pour subvenir aux
frais du voyage du prétendu jongleur.
(i) Sur le retour de Tristan en Gomonailles par T Angleterre (G 8227-9)
V. p. 174.
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XII
La Quête dIsolde
(8a3o-89oo)
823o-8353. Les détails de l'arrivée de Tristan à la cour de Marc
ont été supprimés par Gottfried, qu'intéressent peu ces menus et
extérieurs incidents de la narration (i). En revanche, le poète
soucieux des effets psychologiques se dénonce dans l'exposition
des sentiments railleurs prêtés aux Gornouaillais, qui s'égaient du
bon tour joué par Tristan à la sœur de Morholt (823o-5i). Il est
difficile de penser que Thomas, peu enclin à ce genre de réflexions,
et qui ignorait peut-être le trait initial (2) qui a été ici exploité
par Gottfried, ait servi de modèle au poète allemand.
La Saga et Sir Tristrem s'abstiennent de mettre dans la
bouche de Tristan l'enthousiaste éloge qu'il fait d'Isolde chez Gott-
fried (8ii57-3o4). Cet éloge existait pourtant chez Thomas, les ver-
sions norroise et anglaise elles-mêmes en apportent plus loin le
témoignage (3). Mais Thomas a-t-il fourni à Gottfried plus que les
vagues superlatifs que nous rencontrons dans la Saga{^i\i^'ii'j) ?
Il est impossible de le croire. Les images éclatantes et neuves, les
magiques effets de style, le charme prenant de l'expression, font
reconnaître la griffe du lion. De même que la forme de l'éloge,
l'effet qu'il produit sur les auditeurs de Tristan (83o5-i3) appartient
en propre au poète allemand.
Les quelques vers où Gottfried représente Tristan jouissant
avec volupté de la vie dans les premiers temps de son retour
(I) Cf. S 4o:C-i6.
(a) V. p. 177.
(3) Cf. S 41 : 32-37, 42: 20 s.; E i327-3i, i338-42. V. Bédier, p. 104, n. i.
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l8a COMPARAISON DE GOTTFRIED AVEC S BT J^
en Gomoaailles (83i4-9) paraissent inspirés d'Eilhart (i332-6).
Suivant la tradition ancienne, Thomas justiôe la qiiète d'Isolde
par le désir de mariage que font naître les sujets de Marc dans
l'esprit de leur roi. Mais Thomas a été plus loin que la tradition ;
il a voulu expliquer pourquoi les barons de Marc souhaitent qu'il
se marie. Voici la raison qu'il a imaginée. Les barons craignent que
Tristan ne garde du ressentiment de l'abandon où ils l'ont laissé
pendant sa maladie(i),et ne se veuille venger lorsqu'il aura succédé
à Marc. Pour prévenir ce danger, ils écarteront Tristan du trône en
exigeant (a) de leur roi qu'il prenne femme.
Il serait surprenant que le rigoureux Gottfried eût accepté,
pour justifier la campagne des barons contre Tristan, le faible
motif dont s'est contenté Thomas. Il l'a négligé et l'a i*emplacé par
un autre, dont il a trouvé l'idée chez Eilhart(i35o s.). C'est l'envie,
la constante ennemie du mérite (83âo-3i), qui arme les barons
contre Tristan (3) et leur inspire d'abord de calomnier le neveu de
leur roi en le décriant comme magicien (833a-53) (4), puis de lui
fermer le chemin dû trône (8354 ss.).
Nous allons démontrer la justesse de cette conjecture en exami-
nant la scène où est décidée la quête d'Isolde.
8354-8526. Dans la Saga (Sir Tristrem est ici informe), les choses
se passent de la façon suivante, i" Au cours d'une première réu-
nion les barons exposent à Marc qu'il doit se marier, a^ Mare
accepte de se rendre à leurs désirs s'ils lui découvrent une femme
digne de lui. Il leur accorde un délai de quarante jours pour faire
un choix. 3^ Dans une seconde réunion les barons proposent Isolde
d'Irlande (5). Us écartent les objections que fait Marc à cette idée
(I) Cf. E i3o8 s.
(a) Ils menacent le roi de quitter son service s*il ne consent à leur demande
(S4i:3 8.).
(3) L'idée perce dans la Saga (4o :3i s.) et en E (i343-5), mais n'est qu'une
considération incidente, peut-être un vague souvenir des jaloux de la
tradition.
(4) Ce trait n'est pas de l'invention de Gottfried. Thomas le présente,
mais sans lui donner la valeur ni l'effet qu'il a dans le poème allemand
(5 4o : 23 s.). On voit aussi que Gottfried a substitué à l'idée abstraite :
« Tristan savait changer le cœur des hommes » (5 4o : 24 s*) îine vive image :
« L'enchanteur (Tristan) sait aveugler les yeux qui voient » (G 835o s.,
traduction de M. Bédier, p. io4).
(5) 5 répète ici les conditions mises par Marc à son mariage.
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XII. LA QUÊTK D*isoLDE. 8354-85q6 i83
et ils désignent Tristan comme chef de l'expédition qui ira cher-
cher la Aitore épouse de Marc.
M. Bédier a remarqué que ce texte impose à Marc, qui a
promis auparavant de ne pas se marier pour réserver son héritage
à Tristan et qui, avec empressement, accepte de violer son engage-
ment, une attitude « ridicule et odieuse ». Il a, de plus, vu qu'une
lacune est presque cfrtaine dans la Saga (4i : 8), précisément
avant l'endroit où Marc se rend si vite aux vœux de ses barons (i).
Ces deux observations sont d'une incontestable justesse. Avant
a**, le texte de Thomas devrait offrir une lutte de Marc.Mais quelle
était la physionomie de cette lutte? M. Bédier pense qu'on la
reconnaît chez Gottfried, où, à l'endroit correspondant à la lacune
de la Saga, nous trouvons le développement qui suit. Marc refuse
net de se rendre aux instances des barons. Irrités, ceux-ci montrent
une telle hostilité envers Tristan que celui-ci craint pour sa vie et
vient supplier Marc de céder. Tout d'abord, Marc résiste à Tristan
comme il a résisté aux barons, et ce n'est que devant la menace
que profère Tristan de quitter le pays qu'il finit par se résigner
(8361-455).
L'introdaction de ce passage de Gottfried dans le texte de
Thomas présente pourtant des difficultés. lo D'après la Saga,
Tristan n'a connaissance des projets des barons que lors de la
dernière réunion,où est prise la résolution définitive (S 4^ : ii8-35).
Il est donc impossible que le neveu de Marc ait combattu aupara-
vant la résistance de son oncle (a), ao L'amalgame des textes amène
une confusion de joiotifs : à en croire la Saga, les barons veulent
le mariage de Marc, afin d'échapper aux vengeances de Tristan ;
selon Gottlried, c'est l'envie qui les pousse. M. Bédier est contraint
de superposer les deux motifs, ce qui parait risqué (3), chacun des
deux poètes ayant très probablement mis en jeu un ressort différent.
3o On admettra l'exploitation par Thomas du thème de l'envie
d'autant plus malaisément que le poète fi:*ançais ne parle pas
(i) Bédier, p. io5, n. i . .
(a) V. le désaccord dans le texte de M. Bédier : p. io6, 1. 7-9 et p. iio,
l. 3-ia.
(3) On ne saurait prétendre que Thomas n'eût pas été capable de cette
invention. Il a même, dans les fragments conservés, très bien parlé de Tenvie
(Bédier, v. 807-32). Mais, comme il est dit ci-dessus, il n'a vraisemblablement
mis en œuvre qu'un motif.
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l84 COMPARAISON DE OOTTFRIED AVEC S ET £
ailleurs distinctement de cette donnée, alors qae Gottfried se plaît
à faire de la quête dlsolde une sorte de lutte des envieux et de
Tristan, lutte dont les péripéties se déroulent jusque sur la côte
d'Irlande, après la victoire de Tristan sur le serpent (8369 ^^"»
8539 ss., 8558 ss., 8636 ss., 9666 ss., 10795 ss).
Une dernière observation mérite aussi d'être prise en considé-
ration. La diatribe que Gottfried prête à Marc sur les envieux
offre une singulière analogie avec un passage d'Ëilhart sur le
même sujet (i). La concordance est d'autant plus significative que
c'est par l'envie qu'Ëilhart, avant Gottfried, explique l'hostilité
des barons de Marc envers Tristan (Eilh. 3o85-i49).
Pour ces raisons, il parait préférable d'admettre que la lacune
de la Saga n'est pas la suppression d'un passage affectant le
caractère du développement de Gottfried. Dans les vers disparus,
Thomas — dès la première assemblée du roi et de ses vassaux —
faisait dire à Marc qu'il refiisait de se marier parce que Tristan
était son héritier. Les barons triomphaient, par une réplique dont
le sens ne peut être retrouvé (2), de la résistance de Marc. Le roi
alors se déclarait prêt au mariage si les barons lui trouvaient une
femme réunissant de rares vertus. Cette reconstitution, qui ne
détruit pas l'harmonie du texte, a, de plus, le double avantage
d'anéantir l'objection tirée de la conduite de Marc et de ne
supposer qu'une lacune très courte, due à l'inadvertance, ce qui
est plus vraisemblable que l'hypothèse d'une longue suppression
dont l'intention ne se peut deviner (3).
(i) Outre la similitude des idées on relève quelque analogie verbale :
swer bedirwe und getrùwe ist hazzen unde ntden
daz muoz der biderbe Itden.
der mag des habin gûtin ràt G 8899 s.
ab in die bôsen nîden.
Eilh. 3i 19-34
gedenkit an die vromigheit wis vor bedenkende aile wls
Eilh. 3iii dlnen frumen und dln ère
GS^aa s.
(3) Il n'est pas nécessaire de croire que l'argument des barons ait été
très puissant, le Marc de Thomas étant dénué de la grande délicatesse de
sentiments qui caractérise le Marc de Gottfried. C'est ainsi que le roi, après
cette première tentative, abdique chez Thomas toute résistance, alors que
chez Gottfried il donne, plus tard, un nouveau témoignage de sa générosité
(8539 88.)-
(3) On remarquera aussi que l'addition de M. Bédier contraint à élever à
trois le nombre des réunions de Marc et de ses vassaux.
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XII. LA. QUÊTE d'isoldb. 85q7-8632 i85
Le texte de Gottfried étant ainsi dégagé de celui de Thomas,
il reste à apprécier les principales modifications de Tanteur
allem'knd.
Nous avons acquis la conviction que Gottfried a remplacé,
comme motif de l'hostilité des barons à Tégard de Tristan, la peu
croyable crainte de vengeance parle motif plus vrai de l'envie (i).
Cette substitution a amené le poète allemand à sa fine et poétique
digression morale sur ce défaut (8397-425) (2).
Un autre déplacement de motifs donne, dans le passage
examiné, un plus haut intérêt au poème de Gottfried. Marc, dit la
Saga^ consent au mariage à la condition qu'on lui choisisse une
femme parfaite à tous égards. M. Bédier estime que Marc est
convaincu que cette idéale fiancée ne se pourra rencontrer et que,
de cette façon, avortera le projet de mariage (3). Admettons que la
condition imposée par Marc ait cette origine. Gottfried a aisément
discerné la faiblesse de l'invention. Il n'a pas cru qu'on ne pût
trouver à Marc une femme « de naissance égale à la sienne,
courtoise et louable de mœurs et de manières, bien apprise » (4).
D'après lui, Marc attend que le nom d'Isolde soit ]»rononcé :
conscient des obstacles qui s'opposent à son union avec la nièce
de Morholt, le roi s'écrie alors que s'il n'obtient pas Isolde il ne
veut pas d'autre femme, et il s'applaudit de son idée (8521-6), qui
est certainement plus ingénieuse et d'un plus ferme ressort que
celle que lui prête Thomas.
8527-8632. Par ces remarques, on voit que Gottfried a attentive-
ment étudié cet épisode de son original et l'a pénétré d'éléments
entrant vigoureusement dans l'action. Nous allons avoir une autre
preuv^e de l'inquiétude d'art du poète allemand.
Dans le poème français, après que Marc s'est déclaré prêt à
épouser Isolde et a montré les diflicultés d'exécution de ce projet,
(I) V. p. 183 8.
(a) Dans les sentences qui émaillent le discours de Marc se retrouvent
rinfluence de Pnblilius Syrus (v. Bahnsch: Tristan-Studien, p. 3) et des
pensées qui, nousTavons dit (v. p. i84). trahissent Timitation d'Ëiihart. Mais
combien Gottfried est plus vif, plus incisif, plus poétique que son terne
devancier !
(3) V. Bédier, p. io5, n. i .
(4) V. Bédier, p. 108.
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l86 COMPARAISON DE GOTTFRIED AVEC S ET £
Tun des vassaux du roi insinue que Tristan est capable de mener
la chose à bien. Afin d'enlever aux barons tout prétexte d'inimitié,
le neveu de Marc se déclare prêt à tenter lentreprise et fait ctoix,
poui* l'accompagner, de guerriers hardis. Très simple est cette
succession des faits. Gottfried, en exploitant le thème de l'envie
et d'une lutte de Tristan avec les envieux, a donné à cet épisode
la saveur d'une intrigue dramatique. Ce n'est pas parce qu'ils
croient Isolde la fiancée la plus digne de Marc que les barons
proposent à leur roi la jeune Irlandaise comme épouse, mais parce
qu'ils ont décidé d'imposer à Tristan la périlleuse mission d'aller
chercher dans l'Irlande ennemie la nièce de Morholt (8455). La
désignation d'Isolde est donc un premier incident de la querelle
et constitue une victoire des barons. Mais Marc, qui devine les
desseins malveillants de ses vassaux, refuse « d'envoyer une
seconde fois Tristan à la mort ». Echec des barons. Tristan tou-
tefois joue — ou parait jouer — le jeu des envieux en se déclarant
prêt à tenter l'entreprise. Les barons triomphent, mais non pour
longtemps. Tristan réclame comme compagnons dans sa redou-
table expédition les envieux, qui restent consternés, et, par un
juste retour des choses, se voient pris dans leurs propres filets (i).
Cette modification est aussi un amendement au texte de Thomas
à un autre point de vue. Le refus exprimé par Marc d'exposer
la vie de Tristan prête une voix aux sentiments de reconnais-
sance qui devraient animer les Comouaillais et ennoblit le carac-
tère du bon roi.
Aux vingt barons que, suivant la Saga, Tristan emmène avec
lui, Gotttried ajoute soixante soudoyers et vingt conseillers de
Marc — ceux-là même qui ont ourdi l'intrigue —, ce qui porte à
cent le nombre des compagnons de Tristan (8588-99). M. Bédier
présume que Gottfried a tenu à donner à Tristan, dans son aven-
(i) Il est absolument certain que ces péripéties manquaient au poème de
Thomas. Pour ce qui est de la dernière nous avons une preuve de Taddition
de Gottfried dans le récit ultérieur de la Saga, 'OÙ les compagnons de
Tristan « maudissent les conseillers du roi qui leur ont préparé ces périls 1»
(43 : 19 s.). Chez Gottfried — et c*est là le piquant de la situation — ils ne peu-
vent que se maudire eux-mêmes (8643-6). On est aussi en droit d'invoquer
comme témoignage de Tabstenlion de Thomas le joyeux empressement
avec lequel les çingt barons cornoua illais se portent caution pour Tristan
lorsque celui ci s'engage à combattre le sénéchal (S 5a : 20-ii3), et qui exclut
toute hostilité à Tégard du neveu de Marc.
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XII. LA QUÊTE D*ISOLDB. SSSS-SgOO 187
tare prochaine, une escorte imposante. Cette raison parait très
juste. On en peut découvrir une autre encore. Les captifs comouail-
lais en Irlande reconnurent avec émotion, dit Gottfried, parmi
ceux qui entouraient Tristan dans la solennelle séance du juge-
ment, leurs pères et leurs parents (iiijS-So). Il faut donc que les
barons qui forment l'escorte de Tristan soient assez nombreux pour
que ces touchantes reconnaissances ne soient pas réduites à un
chiffre insignifiant.
Le sens courtois de Gottfried se décèle dans la suppression de
l'énumération des marchandises dont Tristan charge sa nef chez
Thomas (S 43 : io-ia)(i).
Il faut admettre avec Kôlbing et M. Bédier que la critique
adressée par Gottfried à la fameuse donnée du « cheveu d'or »
(86o5-3q) se trouvait chez Thomas. Les circonstances de cette
donnée ne sont pas, chez Ëilhart, tout à fait les mômes que celles
signalées par Gottfried (a). Aussi peut-on croire que le poète
strasbourgeois n*a pas entendu viser son compatriote, mais a
marché sur les traces de Thomas.
8633-89oo. C'est d'après la Saga, c'est-à-dire en suivant Thomas,
que Gottfried s'étend sur les préoccupations de Tristan et de ses
compagnons à l'égard du succès de l'expédition (G 8633-78). On
remarque seulement que le poète allemand n'énumère pas les
divers moyens que Tristan envisage dans la Saga afin d'arriver à
son but (3) et que,d'autre part, il met dans la bouche des barons un
'monologue utile, car il justifie la conduite des envieux couards,
qui ne voient rien de mieux à faire que de se fier à Tétoile de
Tristan.
L'arrivée des Comouaillais en Irlande n'est pas traitée chez
(i) Une antre raison justifierait la réserve du poète allemand. Thomas
attachait une grande importance au déguisement des Gornouaillais en
marchands (v. S 43 : lo-ia, 43:i3-i5, 43:!ii-25, 49 : 33-38, E i38o-4). Comme ce
motif ne joue pas un rôle essentiel dans l'action, Gottfried a jugé inutile de
le mettre en relief.
(a) Eilhart parle de la querelle de deux hirondelles, Gottfried d'un seul
oiseau. En revanche, il est, chez Gottfried, question de la construction d'un
nid, ce dont Eilhart ne dit rien {EUh. i38i ss.).
(?) S 43:ia-a5. L'idée qu'agite Tristan d'attirer Isolde sur le vaisseau
et de s'enfuir avec elle (S 43: ai s.) rappelle un trait de la légende d'Hilde
(v. Godron, str. 44^ ss.).
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l88 COMPARAISON DE GOTTFRIED A-VEC S ET JE
Gottfried comme dans la Saga. Le poème allemand présente ces^
5 faits : i<> Tristan, avant de quitter le vaisseau, invite ses compa-
gnons à la prudence et leur trace leur conduite pour le cas où il
ne reviendrait pas dans deux ou trois jours (8695-732) ; a^ à la vue
de la nef étrangère, le maréchal irlandais chargé de la surveillance
de la ville et de la rade vient au port s'enquérir de la nationalité
des arrivants (8733-56) ; 3<> Tristan dissimule ses traits sous un
ample capuchon, descend avec Kurvenal dans une barque et parle-
mente de loin avec leslrlandais (8757-98); 4° il leur fait un conte assez
compliqué : il prétend s'être associé avec deux autres marchands
pour trafiquer en Irlande ; un orage a dispersé leurs nefs et l'a
jeté sur ces côtes inhospitalières ; il demande qu'on l'autorise à
séjourner dans le port quelques jours, le temps de rechercher ce
que sont devenus ses compagnons (8799-873) ; 5<> grâce à la pro-
messe d'une redevance quotidienne à payer au roi et au don d'une
coupe d'or au maréchal, Tristan obtient la permission demandée
(8874-900):
Dans la Saga et Sir Tristrem on lit, au lieu de ces incidents,
que deux chevaliers de Conaouailles (i) sont envoyés par leurs
compagnons auprès du roi. Ils lui content une histoire assez ana-
logue à celle qu'imagine Tristan chez Gottfried (a), et en obtien-
nent le droit de commercer librement dans le pays.
Thomas, à en juger par ces deux versions, ne connaissait donc
pas 10, a», 3°, 5<* de Gottfried (3). D'autre part Eilhart signale, plus
brièvement que Gottfried, mais d'accord avec lui pour l'essen-
tiel, les recommandations faites par Tristan à ses compagnons
(i5ii-8)(4), l'intervention du maréchal irlandais (i5aa-9), le don
d'une coupe d'or fait à ce personnage (i532 ss.). Ainsi ip, a® et
(i) E ne fixe pas le nombre des députés.
(2) E ignore ce récit.
(3) Les présents faits, selon ^,au roi, à la reine et à Isolde n'ont sans doute •
rien à voir avec la coupe offerte au maréchal .
(4) Cf.:
sulle wir komen hinnen, den muoz ich liegen disen tac,
daz mûz mit grôzin listen geschin. swaz ich in geliegen mac.
Eilh, i5ia s. G 8709 s.
und swiget ir algemeine swiget unde tuot iuch in !
und làt mich redin aleine ich wil selbe dâ vor sîn,
Eilh. i5i5 s. wan ich die lantspràche kan.
G 8703-5.
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XII. LA QUÊTE d'isolde. SôSS-Sgoo 189
50) (i) de Gottfried concordent avec Ëilhart et ont sans doute été
empruntés par lui à ce poète (2).
A Gottfiried reviendrait la justification sévère des mesures de
prudence imposées par Tristan à ses compagnons, la préparation
d'une donnée prochaine par la fixation d'un délai après lequel les
compagnons du neveu de Marc cingleront pour la Gornouailles
sans plus l'attendre, les précautions prises par Tristan pour ne
pas être reconnu des Irlandais, quelques détails, plutôt indifférents,
de rhistoire contée, au maréchal, enfin le jeu de mots assez fade
sur la rougeur et la richesse de la redevance et du présent (8894-900).
(1) Le conte de Tristan n'a pas tout à fait le même aspect que chez Gott-
fried, qui se rapproche ici bien plus de Thomas que d'Ëilhart.
(2) M. Bédier, qui a reconnu trois concordances entre Eilhart et Gott-
fried : !• le chiffre de cent chevaliers emmenés par Tristan, 2" Taccueil hostile
• des Irlandais, 30 le rôle du maréchal (Bédier, p. ii3 s.), voit dans cette iden-
tité la présomption d'un emprunt, mais non une certitude. Les deux nou-
velles analogies que nous avons relevées : i<> discours de Tristan aux siens ;
2* don d'une coupe d'or au maréchal rendent presque assurée la thèse de
l'exploitation d'Eilhart par Gottfried.
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XIII
Le Combat contre le Dragon
(8901.9986)
8901-9096. Avec plus d'aisance que Thomas, dont le récit est
assez abrupt, Gottfried conte les ravages du dragon d'Irlande.
Gomme son modèle il mentionne la récompense promise par le
roi — la main de sa fille — au cheçalier (i) qui tuera le monstre
(890i-a3>.
Le poète allemand s'est toutefois gardé de reproduire une
naïveté de Thomas, qui rapporte que le serpent vient tous les
Jours dévaster la ville (S 44 • i3, 44 • 3a s.). Il a aussi évité une
contradiction de son original^ où Ton voit que personne n'ose
assaillir le serpent (S 44 • '^^7)» sJors que plus loin il est dit
1° que beaucoup d'Irlandais avaient tenté Tentreprise (S ^ :21s.),
sio que le sénéchal s'armait tous les jours pour aller combattre le
.monstre (S 45 : a8) (2).
Dans le vers suivant (8924)» Gottfried a détruit une invraisem-
blance de Thomas, qui prétend que Tristan ignorait jusqu'alors
l'existence du dragon. Il est incroyable que Tristan, qui a vécu
assez longtemps à la cour d'Irlande, n'ait pas connaissance d'un
fait qui atteint la prospérité du pays et intéresse à si haut point la
destinée de la fille du roi, son élève. Aussi le poète allemand a-t-il
admis que Tristan est instniit des ravages du monstre et de la
promesse du roi. De cette remarque Gottfried tire une idée qui
éclaire tout Tépisode ; c'est sur l'espoir qu'il a de conquérir la
(i) V. Bédier, p. ii5, n. 2. La condition est posée dans les trois textes,
mais Thomas Toubliera tout à l'heure (v. p. 201).
(2) Cependant M. Bédier a peut-être raison de supposer ici uneinadve^
tance de Robert.
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XIII. LE COMBAT CONTRE LE DRAGON. 89OI-9096 I9I
récompense promise (la fille du roi) que Tristan fonde le succès
de la quête dlsolde (8925-9) (i).
Le combat de Tristan contre le dragon est, dans le poème
allemand, décrit avec infiniment plus d'abondance que dans
la Saga {G 8966-9096). Mais la lecture de Sir Tristrem nous
enseigne que la Saga a dû abréger son texte, au moins la
description de la seconde phase de la lutte. Quelques traits cepen-
dant peuvent avec certitude être portés à Factif de Gottfried (a).
lo Ghez Thomas, le destrier de Tristan est étouffé par la fumée
qu*exhale le monstre (5 et E) (3). Dans le poème allemand, il est
tué par la violence du choc* produit par la rencontre (8980^). Ceci
est plus vrai. Tristan lance son cheval bride abattue afin que la
force acquise par la vitesse permette à sa lance d'entrer profondé-
ment dans le corps du dragon. Il est dès loi's plus naturel que le
cheval tombe brisé par la collision plutôt que de périr lentement
sous les effets de la fumée.
2° La description, si colorée, des furieux efforts du serpent
après sa blessure (G 8998-903) appartient à Gottfried. La version
anglaise, en effet, présente Tristan anxieux, le monstre aggressif.
La peinture du poète allemand exige une attitude inverse.
3^ C'est à Gottfried aussi que revient Fidée de figurer les armes
du dragon comme une troupe d'adversaires opposée à Tristan :
vapeur et fumée, force et feu, dents et griffes (9020-5). Cette pensée
est de même nature que l'allégorie des auxiliaires de Tristaii contre
Morholt (4).
4* Enfin le tableau du serpent expirant au milieu d'épouvan-
tables mugissements (9050-9) paraît bien être né de l'imagination
de Gottfried. Le poète allemand seul a fait du serpent un monstre
de dimensions formidables. Cela est aisé à prouver. i« Dans
l'original français, Tristan tue le serpent d'un coup de taille {S et
(i) V. Bédiep, p. i3o.
(a) On doit croire avec M. Bédier (p. 116, n. i) que le poète allemand
imitait Thomas en situant dans le val d*Anferginân le lieu où séjournait le
dragon {G 8944 s.). Le mot geste était sans doute aussi dans Poriginal français.
(Cf. Bédier, v. aiai : « ky soit les gestes e les cuntes »). Notons cependant une
remarque humoristique de Gottfried : le sénéchal et son escorte fuyant à
toute bride devant le dragon vont « un peu plus vite qu'au trot » (894?* ss.).
(3) C'est à peu près ainsi qu'Eilhart présente les choses (i656 s.).
(4) V. p. 143 et 156.
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19^ COMPARAISON DE GOTTFRIED AVEC S ST £
E), chez Gottfried, d'un coup de pointe porté au cœur (9060 s.), ce
qui est le seul moyen de venir à bout d'un animal aux proportions
énormes. 2° Dans le poème français, le sénéchal emporte avec lui
la tête du dragon (S t^6: i, /!^'j :3i s,, E i49a-5); chez Gottfried,
il est besoin d'un char à quatre chevaux pour l'enlever (9218-20).
30 C'est avec beaucoup de peine que, dans le poème allemand
— seul — , Tnstan ouvre la gueule du monstre (9062 s.) (i).
Après sa victoire, Tristan coupe la langue du serpent, mais au
lien de la mettre dans sa chausse (S et E)y il la place, dît Gottfried,
sur sa poitrine (9063-8). On devine la raison qui a pu déterminer
le poète allemand à cette modification : il est séant que les dames
de la cour d'Irlande découvrent la langue sur la poitrine de Tris-
tan et non dans sa chausse (G 9417 ss.)(2).
Alors que la Saga (Sir Tristrem a abrégé) rapporte que
Tristan s'afiaisse évanoui près d'un étang (S 4^ : 19-24)» Gottfried
nous informe que son héros, épuisé, tomba dans l'eau d'une mare
et y resta immergé jusqu'à la tête (9069-96) (3). Par cette altération
le poète allemand a dramatisé son récit. Il l'a aussi pourvu d'un
trait dont l'utilité se découvrira par la suite. Voyant Tristan
plongé dans l'eau, la jeune Isolde supposera que le peu scrupuleux
sénéchal a voulu se débarrasser de son compétiteur en le tuant et
a ensuite jeté son cadavre dans l'étang (9400-3).
9097-9250. En quelques mots la Saga raconte comiment le
sénéchal,venu sur le champ de bataille après le départ de Tristan,
coupe la tête du dragon, emporte son trophée et va proclamer
sa victoire à la ville (45 : 35-46 : 7) (4).
(i) Un trait, de peu d'importance, témoigne du souci d'exactitude de
Gottfried. Dans le poème allemand, Fécu de Tristan est presque entièrement
consumé par le feu que crache le dragon (9037 s.). Dans la Saga, Vécu du
chevalier reste, très invraisemblablement, intact et brillant (5 46 : 34 &•)•
(a) C'est probablement aussi l'opinion de Heinzel {op, c, p. 4^^)-
(3) Eilhart justifie ainsi la présence dé Télaug dans son récit : Tristan,
que le combat et le feu craché par le serpent Ont mis en sueur, se dirige vers
un mo8 afin de se rafraîchir dans l'eau (1676 ss.). Gottfried — et ceci est de
nature à surprendre — n'a pas tiré parti de cette explication, mais a attribué,
en suivant Thomas, l'acte de Tristan au désir, assez peu justifié, du héros
de se cacher (9070 s.). Il connaissait cependant ce passage d'Eilhart, puis-
qu'il a répété d'après son devancier qu'une source fraîche versait ses eaux
dans l'étang (G 9084 s. « Eilh. 1680).
(4) Il est impossible de décider si l'introduction du sénéchal, qui a lieu .
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XIII. LB COMBAT CONTRE LE DRAGON. 9097-9250 igS
Au lieu de ce sec récit, GottMed offre une scène admirable de
vivacité, de verve malicieuse, d'exacfîtude de vision et de puis-
sance descriptive*.
Le rusé sénéchal, entendant le mugissement suprême du
dragon, présume que le monstre est tué. Il quitte à la dérobée ses
compagnons et chevauche vers l'endroit d'où est parti le cri.
Apercevant les restes du cheval de Tristan, le couard est pris
d'un tel effroi qu'il s'arrête défaillant. Peu à peu, cependant, le
cœur lui revient et il s'aventure sur les traces du serpent, marquées
par l'incendie du feuillage et de l'herbe. La vue inopinée du
monstre gisant à terre le frappe de terreur : il fait une volte-face
si brusque que sa monture s'abat. Cheval et cavalier roulent l'un
sur l'auti'e. Le poltron se dépêtre avec peine, puis enfile la
venelle, laissant sur place lance et destrier. Gomme personne ne
le poursuit, il s'arrête, reprend courage, retourne à petits pas et
ose enfin regarder en face l'horrible bête. Son cœur s'enfle
^d'espoir ; il est le vainqueur ^u dragon ; * et, pour se le mieux
persuader, il monte en selle, fond sur l'ennemi la lance au poing
en poussant le cri de la joute (i). Mais un doute l'assaille pendant
qu'il s'abandonne à ses fanfaronnades : qu'est devenu le chevalier
qui a tué le dragon ? Prudemment il se met à la recherche de ce
gênant compétiteur, décidé à se débarrasser de lui si la lutte ne
comporte nul péril (a). Ne le découvrant pas, il se rassure et
reprend sa lutte contre le cadavre, le lardant de coups et s'eflbr-
çant en vain de détacher la tête du tronc. Enfin, il brise sa lance
contre un arbre abattu, en enfonce un tronçon dans la gueule du
dragon et s'en va à la ville proclamer ses prouesses.
Le poète allemand n'a pas imaginé cet incident seulement pour
enrichir sa narration de détails agréables et donner carrière à
son humour. Il a marqué d'une forte empreinte le caractère du
seulement ici dans la Saga (45: aS ss.),se trouvait en cet endroit chez Thomas,
ou, comme chez Gottfried, auparavant, lors de la rencontre que fait Tristan
du sénéchal et de son escorte (G 8953-66). E semble pourtant devoir faire
triompher la première supposition (i4i3-9).
(i) Rien ne prouve que les vers : <k schevelier damoizêle — ma blunde
Isôt, ma bêle » (9169 s.) se soient trouvés dans le texte français. Gottfried a
certainement inventé le vers français i8a88, qui n*est pas dans le fragment
correspondant de Thomas.
(a) Dans la Saga, il s'imagine que l'adversaire du dragon a été dévoré
<45 : 36 s.). Gottfried peut avoir imité Eilhart (1711-3. V. Bédier, p. i3si).
Unip, de lÂlle. Tr. et Mém, Dr.-Letires. Fasc. 5. i3.
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194 COMPARAISON DE GOTTPRIED AVEC S ET £
sénéchal. Thomas a tracé une vague silhouette de ce personnage,
qui n'est autre chose que ïe type légendaire, si répandu, du fourbe
qui veut s'approprier le prix d'un exploit étranger (i), Gottfried
lui a donné une singulière complexité. C'est bien encore le
menteur astucieux de la tradition, mais c*est aussi un couard et
iin fanfaron. La pusillanimité du sénéchal ressortait du poème. Il
a suffi à Gottfried de la caractériser par des traits piquants.
Quant à la forfanterie, elle peut être le résultat d'un emprunt de
Gottfried. On connaît Kei, l'immortel sénéchal d'Arthur, dont le
goût de vanterie éclate dans les poèmes arthuriens (a). Il semble
que Gottfried ait façonné son sénéchal d'après ce patron. Son
personnage, comme Kei, est prêt à entreprendre toutes les aven-
tures, comme lui il se targue de sa valeur (9225-36), comme lui
enfin il est, après ses mésaventures, la risée de tous (i 1362-70) (3).
Se rendant en hâte à la ville, le sénéchal commande on
char à quatre chevaux pour emporter la tête du dragon (gaiS-so).
Nous avons dit la raison de cette invention de Gottfried (4)«
Ajoutons que le poète allemand s'est peut-être inspiré du Nibelun-
genlied, où il est dit qu'il faut douze kanzwàgen pour enlever le
trésor des Nibelungen (éd. Bartsch, str. 1122).
Le sénéchal, ensuite, proclame son exploit, vantant son courage
et contant ai*tificieusement qu'un chevalier étranger a affiwnté le
monstre avant lui, mais a été victime de sa témérité (gaai-So).
M. Bédier a remarqué que, par cette dernière addition, Gottfried a
« écarté certaines invraisemblances » du récit de Thomas (5).
9251-9330. La tête du dragon étant apportée en témoignage, et
le sénéchal réclamant la récompense de son exploit, le roi se
dispose à lui donner satisfaction {G 925i-63).
(i) V. entre autres les divers contes (allemands et français) de Siegfried,
la légende de Wieland {Thidrekaaaga, ch. a6) et les récits finnois (cf. W.
MûUer : Zur Mythologie der germaniachen Heltlensage, 97 ss.).
(2) V. Hartmann : Iwein 2547 ss., 4635 ss. et Erec 4629-831. V. aussi EiUi.
5386 ss. Il est assez curieux que l'auteur de la légende islandaise de Tristan,
née de la version de Robert, appelle le sénéchal irlandais Kaei (cf. Gollher:
Die Sage von Tristan und Isolée, p. 117).
(3) Ce motif est indiqué dans la Saga (55 : 36-56 : i), mais Gottfried Ta
développé avec une significative prédilection.
(4) V. p. 191 s.
(5) Bédier, p. i3i.
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XIII. LB COMBAT GONTRB LE DRAGON. 9!l5l-933o I9&
Dans la Saga, c'est le soir de ce même jour que le roi veut
réunir ses conseillers et examiner les prétentions du sénéchal ;
chez Gottfried,la réponse du roi est fixée à une date reculée, mais
non précisée par le poète (922611 s.). La modification de Gottfried
parait née de Timpossibilité où est le roi de convoquer si soudai-
nement ses lantbarûne, qui résident assez loin de la cour (9264-7).
La Saga et Gottfried sont d'accord pour montrer la jeune Isolde
afiQigée jusqu'à la mort du destin que lui réserve le prétendu
succès du sénéchal. Mais si les plaintes de la jeune fille se
ressemblent dans les deux textes, le rôle de sa mère y est difTérent.
Chez Thomas, c'est Isolde la blonde qui soupçonne la fourberie du
sénéchal, c'est elle qui a Fidée de visiter le lieu du combat
(46 : 20-27). Cette clairvoyance et cette initiative ont été refusées
par Gottfried à la jeune princesse. C'est sa mère qui pressent
le mensonge du sénéchal et cherche les moyens de confondre
l'imposteur.
Nous avons affaire ici à une modification importante du poète
allemand, à la transformation du caractère d'un personnage. La
tradition ancienne attribuait à la jeune Isolde le rôle essentiel
dans la légende. La mère n'apparaissait que pour la préparation
du philtre (i), Thomas, déjà, a fait une place plus importante à la
reine d'Irlande : c'est elle qui guérit Tristan à deux reprises, et
elle intervient vigoureusement dans la lutte engagée entre Tristan
et le sénéchal au sujet de la main de sa fille.
Guidé par son sens des réalités et son désir d'accommoder le
poème aux mœurs contemporaines, Gottfried a mis la reine plus
en avant encore. Isolde la blonde est une princesse discrète,
réservée, ignorante des choses de la vie, comme il convient à une
jeune fille. Sa mère, femme d'âge mûr et d'expérience, est la
conseillère sagace, prête aussi à l'action intelligente lorsque le
bonheur de son enfant est en jeu (2).
(I) Telle est bien la donnée d'Eilhart, où Isolde la mère ne prend pas part
à l'expédition qui aboutit à la découverte de Tristan. L'expression vrowe
Ysalde (fragm. III, 39) s'applique à la jeune Isolde. U faut donc supprimer
le a* de M. Bédier ( p. i3a).
(a) L'aiTection maternelle de la reine parait plus touchante chez Gottfried
que dans le poème français. Sa tendresse éclate dans la douleur qu'elle
témoigne lorsqu'elle croit que sa fille sera donnée à l'odieux sénéchal (9370 ss.),
dans sa joie de voir les efforts qu'elle a faits pour la soustraire à cette
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196 GOMPARAtSON DB ÛOTTFRtED AVBG S ET £
Ce n'est pas, dans le poème allemand, la jeune Isolde qui a eu
ridée de faire venir .Tantris au palais afin de profiter de ses
leçons (i). Ce n'est pas elle non plus qui devine l'imposture du
sénéchal et la met au jour. Elle ne prendra qu'incidemment la
parole dans la joute oratoire où le sénéchal est vaincu par la
reine (9795 ss.) Elle ne triomphe pas de la déconvenue du couard
(ii358-6i), parce que cette déconvenue est l'œuvre de sa mère et
non la sienne. Gottfried s'est appliqué à montrer dans la reine le
sens délié et rassis qui justifie son rôle prépondérant : elle donne
au roi de sages avis (97^20 ss.), «t, dans la scène du bain, au lieu de
se livrer à sa colère, comme chez Thomas, elle éclaircit la situation
et conseille le parti le plus convenable (loîioa ss.) (2).
Il est donc naturel et même nécessaire que ce soit cette femme
entendue, et non la*jeune et ignorante Isolde, qui dénoue les
difficultés et qui joue le rôle principal dans cette partie du
poème (3).
On ne saurait d'ailleurs qu'admirer l'ingéniosité avec laquelle
Gottfried a justifié l'idée de l'enquête faite sur le lieu du combat,
idée qui est chez Thomas un pur caprice. La reine, attristée du
deuil de son enfant, lui promet qu'elle ne sera pas l'épouse du
sénéchal. Mais conmient exécutera-t-elle cette promesse ? Gottfried
s'est souvenu qu'elle est magicienne. Elle connaît les remèdes aux
pires blessures, elle sait préparer les philtres : quoi de plus simple
que de lui attribuer le don de seconde vue par les songes ? Grâce à
un rêve qu'elle doit à son art, elle apprend que ce n'est pas le séné-
chal qui a tué le dragon. Cette certitude la conduit aisément à
destinée couronnés de succès (qSio ss.;, dans sa naïve admiration de Tintel-
ligence de la jeune princesse (10627 ss.) et dans les pressantes recomman-
dations qu'elle adresse à Brangain au moment de la séparation (ii473 ss.).
(i) V. p. 176, n. I.
(s) Si Isolde la mère, en ce passage, parait un instant oublier la prudence
et se laisser aller à un aveugle mouvement de fureur (io34i-6i), c'est parce
que le poète a dû justifier Tintervention de Brangain.
(3) La iille de Gormônd ne commencera à montrer une intelligente initia-
tive qu'après Tépisode du philtre. C'est elle qui a l'idée de se faire remplacer
par Brangain pendant la nuit nuptiale aûn de détruire les justes soupçons
que Marc pourrait concevoir. Gottfried prend soin de faire i^emcu'quer à cette
occasion — et même à deux reprises — que c'est l'amour qui a ouvert à la
ruse l'entendement de la jeune femme (ia435-8 et ia45i-6).
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XIII. LE COMBAT CONTRE LE DRAGON. g^Sl-gSlO I97
l'idée de rechercher, en explorant le terrain, le véritable vain-
queur du monstre (9277-86, 9297-320).
Chez Gottfried, la reine, résolue à examiner le lieu du combat,
fait seller des chevaux par Parants, qui raccompagne ainsi que la
jeune Isolde et Brangain (9321-30). Gomme la Saga relate plus
loin que « les compagnons de la reine rapportèrent » Tristan au
palais (47 : i5), il est nécessaire d'admettre que le personnage de
Paranls (sans doute aussi le nom) existait chez Thomas, et que la
Saga s'est ici écartée de l'original (i). Quant à Brangain, elle est
mentionnée pour la première fois par la Saga au moment du
départ d'Isolde pour la Cornouailles, et elle est alors présentée
comme im personnage inconnu (56 : ii-i3). Il semble donc que
Thomas ne la nommait pas auparavant, et que Gottfried, qui lui
fait jouer ici et plus loin un rôle assez important. Ta introduite
dans cette partie du poème sous l'influence d'Eilhart (2).
Deux détails différentiels de Gottfried sont encore à signaler
dans ce passage : !<> c'est le lendemain et non le jour du combat
que la reine se met à la recherche de Tristan ; oP au lieu de s'en
aller à pied, la reine et ses compagnons partent à cheval pour leur
expédition. L'exposition du poète allemand est plus conforme à la
vraisemblance.
9331-9510. La « compagnie » se dirige vers l'endroit où Von dit
que (désignation de Gottfried, mais qui pouvait être chez Thomas)
le serpent a été tué. Le cheval, puis le dragon, enfin Tristan sont
découverts (9331-97). Certains détails, que Gottfried a en plus que
(1) M. Bédier a remarqué que Robert s'abstient autant qu'il le peut de
nommer ses personnages (v. Bédier, p. 124» n. i), et cette remarque est con-
firmée par nos propres observations (p. 3a). Gomme Paranls n'apparaît que
quatre fois chez Gottfried (ici et v. ioo5i, 10698, 11076), et que la Saga le
fait intervenir — sans le nommer — à deux des endroits correspondants,
il est très probable que Robert a bien lu ce nom chez Tliomas, mais s'est
refusé à charger son récit d'une désignation en somme peu utile. Qu'on
veuille bien aussi considérer que Kurvenal non plus n'est pas nommé par
la Saga en cet endroit. Robert l'appelle l'écuyer de Tristan, comme il appelle
Paranls l'écuyer d'Isolde.
(a) V. Bédier, p. iSa. — L'intérêt que Gottfried témoigne à ce personnage
apparaît dans un passage où la comparaison avec Thomas est possible.
Dans la scène du verger, Brangain est mise en évidence par le poète alle-
mand (i8i6o-a57), alors que Thomas la laisse dans la coulisse (v. p. 46).
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198 COMPARAISON DB GOTTTIITRD AVEC S ET E
\si Saga (i), peuvent avoir été omis par Robert, qui parait avoir
résumé son texte. U est un trait cependant que nous devons imputer
au poète allemand. Il déclare que a suivant la volonté du Destin
la jeune reine Isolde vit, la première, sa vie et sa mort, ses délices
et son déconfort » (qSjS-S), c'est-à-dire découvrit Tristan en voyant
les reflets du heaume qui décèlent sa présence. Gomme la Saga et
Sir Tristrem s'entendent pour affirmer que Tristan fut aperçu
simultanément par ceux qui le cherchaient, nous sommes obligés
de croire à une altération de Crottfried. Nous en trouvons la raison
dans le désir du poète de donner à la jeune fille le rôle que lui
impose le récit. L'intelligence de Gottfried, que nous avons admirée
à propos de la conception du personnage d'Isolde la reine (a), se
montre non moins vivement dans la vue nette de celui de la jeune
prîncesse. Si la mère parait, parle et agit là où il est besoin de
prudence et d'expérience, sa fille occupe l'attention quand se
nouent les fils de la tragédie dont elle est la touchante héroïne.
C'est pourquoi elle voit, la première, Tristan, qui façonnera sa
destinée ; c'est pourquoi elle reconnaît en Tristan le harpeur
Tantris (947^-7) ; c'est pourquoi le Destin veut qu'elle découvre en
Tristan le meurtrier de Morholt (10061 ss.) ; c'est pourquoi, enfin,
lors de la séance solennelle où Tristan sera proclamé le vainqueur
du dragon, elle brillera au premier rang (10889 ss.) (3). Chez Tho-
mas, l'intérêt va confusément de Tune des deux femmes à l'autre ;
chez Gottfried, chacune occupe la scène lorsque la situation l'exige.
Suivant la Saga, l'examen de l'écu de Tristan démontre aux
princesses que le sénéchal, qui n'a jamais possédé un écu pareil,
n'est pas l'auteur de l'exploit (46 : 36-47 • ^)' Gottfried a dû lais-
ser tomber ce détail, ayant déclaré auparavant que le bouclier de
Tristan avait été — chose très vraisemblable — presque entière-
ment détruit par le serpent (9037 s.).
Voyant Tristan dans la mare, la jeune Isolde suppose que le
pervers sénéchal a tué le chevalier étranger et a jeté son cadavre
(i) Ainsi la frayeur des femmes à la vue du cadavre du serpent (9347-âi>
et la distance qui sépare le cheval du dragon (9345 s.).
(a) V. p. 195 s.
(3) Déjà auparavant Gottfried a fait paraître — en s'écartant de Thomas
— la jeune Isolde à la place que réclament son âge et sa situation : elle
assiste, aux côtés de la reine, à la séance où Tristan donne un échantillon
de son talenjl de harpeur (7S14 ss.).
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XIII. LE COMBAT CONTRE LE DRAGON. 95lt<9702 I99
dans Fean (9397-4^« G® détail, dont Gottfned est certainement
Tauteur (i), est simplement destiné à orner le récit.
Le souci de vraisemblance de Gottfried se manifeste dans les
altérations qu'il a fait subir à divers incidents consécutifs à la
découverte, i** Dans la Saga, il suffit d'une potion de thériaque
pour que Tristan échappe aux effets du poison (2). D'après Gott-
fried, les femmes ôtent au malade son armure, aperçoivent la
langue du dragon, écartent la cause du mal, puis administrent à
Tristan la thériaque qui le fait transpirer et « chasse le venin issu
de la langue » (94o3-47). 2»** Dès que le visage de Tristan est débar-
rassé de son heaume, la jeune Isolde reconnaît dans l'étranger son
précepteur Tantris {G 9475-9).Cbez Thomas, ce n'est que longtemps
après qu'on voit en Tristan le harpeur Tantris {S 48 : 12 s.) (3).
Il est, en i*evanche, une addition de Gottfried qui fait plus
d'honneur à son talent de diseur qu'à son scrupule de vérité. Reve-
vant à lui, Tristan s'émerveille de se voir entouré de ces trois
lumières : Isolde, le radieux soleil, sa mère, la matinale aurore, et
Brangain, la lune éclatante (945i-64). Ces gentillesses, qui visent à
un effet de rhétorique semblable à celui que recherche Hartmann
dans le monologue d'Enide croyant son époux navré à mort (4),
ne sont certainement pas à leur place ici.
Pressé de dire comment il se trouve en cet endroit, Tristan,
chez Gottfried, déclare qu'il s'expliquera le lendemain. On
l'emporte, lui et ses armes, au palais (9480-510). Nous ne cherche-
rons pas le pendant à ces données chez Thomas, où Tristan n'est
dévêtu et entièrement remis qu'après son transport à la demeure
du roi.
9511-9702. On se trouve ici en présence d'une suppression —
très motivée, parce que l'incident est inutile — du poète allemand.
(i) V. p. 19a.
(a) La Saga ajoute que le corps de Tristan parait noirci et enflé. Gom-
ment cela peut -il se voir à travers l'armure et les vêtements? Thomas
aurait-il voulu parler seulement du visage ?
(3) Et encore Tindication est-elle fort obscure. On doit cependant se ranger
à l'avis dé M. Bédier qui voit dans le défaut de clarté de Robert la consé-
quence d*un remaniement ou d'une coupure (v. Dédier^ p. ma, n. i). Cf.
aussi E i563 s.
(4) V. Hartmann : Erec 6774 ss.
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aOO COMPARAISON DB GOTTFRIED AVEC S ET £
Le sénéchal, dit la Saga (Sir Tristrem a, comme Gottfried, abrégé
son texte), vient sommer le roi de tenir sa parole. Gormond mande
les deux Isolde. La jeune fille, sous prétexte de maladie, refuse de
quitter sa chambre. Sa mère seule se rend auprès du roi. D'un
commun accord on fixe le jour où une réponse sera donnée au
sénéchal (47 : 25-48 : 3).
A côté de cette suppression,nous notons une transposition dont
il est difficile de discerner le but. Dans la Saga,\es compagnons de
Tristan, dès cet endroit du récit, le cherchent en vain et sont
remplis d*inquiétude (48 : S-g). Gottfried présente cette donnée
plus loin, après que Tristan a conté à la reine sa prétendue
histoire (96114-703). Disons tout de suite que le passage de Gott-
fried est beaucoup plus vivant, plus animé, plus fourni dldées que
celui de la Saga. Nous ne pouvons démontrer que le texte de
Thomas était dépoKrvu de ces qualités. Mais il est certain que les
vers 9668-703, où l'on voit les barons envieux satisfaits de la perte
présumée de Tristan et disposés à reprendre allègrement la mer,
ne peuvent appartenir qu'à Gottfried, qui a imaginé l'admission
des jaloux dans la troupe de Tristan (i), et introduit ici, fort heu-
reusement, une nouvelle phase de la lutte des envieux et du neveu
de Marc.
Revenons au conte fait par Tristan à la reine et qui, répétons-
le, se trouve chez Gottfried avant les recherches des barons cor-
nouaillais (9511-616). Dans la Saga, la fable de Tristan est très
brève et peu claire (a). Tristan se dit un marchand de Flandre venu
en Irlande pour trafiquer, mais n'explique pas pourquoi il a entre-
pris de tuer le serpent. Chez Thomas aussi, le conte devait être
peu délié. Gottfried n'a pu réussir à le rendre irrépi'ochable. A
rencontre de ce qu'il a dit au maréchal, Tristan, ici, prétend avoir
été la victime de pirates (3). Il donne comme motif de sa lutte
contre le serpent son désir de se concilier la faveur des Irlandais,
qu'il savait être en butte aux fureurs du monstre.
Outre ce motif, ignoré de Thomas, il faut remarquer, en oppo-
(I) V. p. i83 s-
(îk) Aussi M. Bédier soupçonne-t-il quelque remaniement ou coupure
(p. lîw, n. 1).
(3) Heinzel a justement blâmé le poète allemand de cette divergence,
dont il est impossible d'apercevoir la raison {op. c„ p. a84).
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XIII. LB COMBAT GONTBE I.E DRAGON. 9611-9702 20I
sition avec la verbosité du poète français, la concision de Gottfried,
qui se dispense de faire retracer par Tristan le combat contre
le dragon, ainsi que les incidents subséquents (S ^S : I7-24' Cf.
O 9542-5), et qui évite de mettre dans la boucbe de la reine les
cTopieuses explications que lui attribue la Saga sur la situation
(548:29-49:6. Cf. G 9574-82).
Non content de resserrer sa narration, Gottfried Ta modifiée
par une altération qui témoigne de l'attention qu'il a apportée
dans ses remaniements. La reine donne à Tristan sa parole que
nul n'attentera à sa vie et à ses biens (9563-9). Pourquoi cet enga-
gement, que la Saga ignore ? Il faut, pour répondre à cette ques-
tion, aller jusqu'à la scène du bain. Ici, dans la Saga aussi bien
que dans le Tristan allemand. Tune des plus fortes raisons qui
soient invoquées en faveur du pardon à accorder au meurtrier de
Morbolt est la promesse faite par la reine de garder Tristan sain
et sauf. Dans la Saga, la reine a donné cette promesse après que
Tristan a provoqué le sénéchal lors de la première assemblée des
barons irlandais (S 52 : 26-29). Il n'en pouvait être de même chez
Gottfried, où Tristan ne paraît pas à cette assemblée. Aussi le
poète allemand a-t-il dû, pour tirer parti de ce motif, le reporter à
un point antérieur de son récit.
Enfin, Gottfried a supprimé une donnée manifestement erronée
de son original, où Isolde engage Tristan à revendiquer ses droits
contre le sénéchal et à acquérir ainsi la récompense due au vain-
queur du dragon (S 49 : 6-1 1). On se souvient que seul un chevalier
peut prétendre au salaire promis (i). Tristan se donnant à la reine
pour un marchand, Tincohérence est flagrante (2). Gottfried s'est
tiré de ce mauvais pas en présentant l'intervention de Tristan
comme un service rendu à Isolde sans espoir d'autre récom-
pense que la permission de trafiquer librement (3).
On ne peut décider si, chez Thomas, comme dans le poème alle-
(i) V. p. 190, n. I.
(3) E parait aussi se souvenir de la condition posée par Gormond. Isolde
dit ici à Tristan : « Hélas! pourquoi n'es-tu pas chevalier? » (i55os.). Mais
cette exclamation d'Isolde n'était pas dans le texte : elle est contradictoire
à la marche des faits.
(3) Gottfried s'est rendu compte de l'importance de cette divergence. 11 y
est revenu dans la contldence que fait la reine à Gormond avant la scène du
bain (ioo38-49).
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aoa COMPARAISON DE GOTTFRIED AVEC S ET E
maûd, Tristan s'inquiétait de ce qu'était deyenue la langue du
serpent (G gôoS-iS).
9703-9986. A la fin de son entretien avec la reine, T^ista^
demande, dans la Saga, qu'on envoie chercher son écuyer et qu'on
ramène au palais (5 49: 17 ss ). Dans le poème allemand, c'est après
la scène du bain seulement que Tristan fait appeler Kurvenal
(10698 ss.).
Cette transposition est nécessitée par un remaniement vigoureux
que le poète allemand a imposé à son original, et qu'il faut
examiner. Voici le plan de Thomas.
I® Tristan, après avoir accepté de combattre le sénéchal, fait
venir Kui'venal (i) et le met au courant de la situation. 2° Le séné-
chal somme Gormond de tenir sa parole. Une assemblée solen-
nelle a lieu, qui doit se prononcer sur le litige, et où paraissent les
reines, les compagnons de Tristan et Tristan *ui-jnême. Le cheva-
lier breton dément que le sénéchal ait tué le serpent et fait appel
à l'ordalie. Jour est pris pour le combat. 3® Scène du bain. Tiistan
est convaincu du meurtre de Morholt. Il obtient son pardon des
reines et du roi. 4° Le terme fixé pour l'ordalie étant arrivé, le
neveu de Marc triomphe de l'imposteur en montrant, comme
preuve de son exploit, la langue du serpent.
On voit du premier coup d'œil les défauts de cette ordonnance.
10 Quel peut être le plan de Thomas lorsqu'il fait assister les
barons de Marc à la première séance solennelle (v. a?) ? Leur pré-
sence ici est sans aucune utilité ; ils ne disent rien et ne font rien
qui aide à l'action. Mieux que cela : il est à supposer que ces pré-
tendus marchands, superbement montés et magnifiquement vêtus,
exciteront non pas la curiosité — comme le veut Thomas — mais
les soupçons des Irlandais.
2** Pourquoi Tristan lui-même assiste-t-il à cette assemblée ?
Du moment qu'il y paraît, il est inconcevable qu'il ne triomphe
pas du sénéchal dès cet instant, comme il le fait plus tard, en
exhibant la preuve victorieuse, la langue du dragon (ai).
(1) La Saga dit unécwyer', mais Thomas, comme Gottfrîed, nommait
sans doute cet écuyer.
(3) La Saga — et sans doute aussi Thomas — commet une singulière bévue
dans le récit qu'elle fait de cette séance. Voyant Tristan, les irlandais sont
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XIII, LE COMBAT CONTRE LE DRAGON. gjoS-ggSÔ 2o3
Le plan de Gottfriéd échappe à ces objections. Dans le poème
allemand, la succession des faits est la suiyante. i^ Après Tentre-
tien où la reine a obtenu de Tristan Tassurance qu'il s'opposera au
sénéchal, a lieu rassemblée des barons, correspondant à a'' de la
Saga(i). Mais à cette séance n'assistent que le roi, les deux Isolde
et le sénéchal. La reine conteste l'affirmation du sénéchal et se
charge de produire dans trois jours le véritable vainqueur du
dragon, a^ Scène du bain, identique dans ses grandes lignes à celle
de la Saga. 3^ Kurvenal est mandé à la cour. 4^ Deuxième séance
solennelle, qui se distingue de celle décrite chez Thomas en ce
que Tristan et ses compagnons paraissent pour- la première fois
devant Gormond et ses barons (2).
Le premier reproche fait à la narration de Thomas ne saurait
atteindre Gottfried. Quand les Cornouaillais, dans le poème alle-
mand, se montrent à la cour d'Irlande, Gormond sait qui ils sont.
Il n'y a plus de surprise à redouter. Mieux encore. Leur présence
est utile, nécessaire même : elle témoigne de la vérité des alléga-
tions de Tristan et garantit la sincérité de la demande en mariage
d'Isolde pour Marc (cf. G 10690-4, ii395-4oi).
Il est oiseux de faire voir que la seconde objection ne touche
pas non plus Gottfried. Le débat, circonscrit entre les deux Isolde
et le sénéchal, ne peut être tranché en l'absence de Tristan, encore
trop faible pour soutenir lordalie au cas où le sénéchal, persistant
dans ses dires, voudrait faire appel à la preuve judiciaire.
Nou moins que la vérité des faits, l'art trouve son compte à la
modification du poète allemand. N'ayant pas dispersé ses effets sur
deux scènes, il a pu traiter la dernière avec une frappante vigueur
et la rendre éblouissante d*éclat et de solennité grandiose (3).
curieux d'apprendre quel est cet étranger (5o : o/^'Off), Ont-ils donc, eux et
leur roi, bu des eaux du Léthé, pour ne pas reconnaître dans Taventurier
le Tantris qui a séjourné chez eux pendant de longues semaines (v. p. 174»
n. a)?
(1) Gottfried intercale ici un dialogue entre la reine et Gormond, nous
verrons plus loin (page suivante) à quel effet.
(a) Chez Eilhart, dont la narration est toute simple, on retrouve à peu
près le même ordre que chez Gottfried. Mais la complexité des faits dans
l'exposition du poète strasbourgeois et son adhésion aux données essentielles
de Thomas invitent à croire qu'il n'a pas eu recours à Eilhart. Quant à Sir
TrUtrem, U est à son ordinaire trop succinct pour fournir un témoignage.
(3) M. Bédier (p. i3i s.) a déjà rendu à Gottfried justice sur ce point.
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2o4 COMPARAISON DE GOTITRIED AVEC S ET £ -
Après cette vue d'ensemble jetée sur Tépisode, il convient d'en
examiner les détails. Suivons l'ordre de Gottfried.
La reine prend Gormond à part avant la première des deux
assemblées et Tinforme de l'imposture du sénéchal. En même
temps elle lui dicte sa conduite : qu'il laisse le couard formuler sa
réclamation, elle et sa fille répondront (G 9703-61).
Cette conversation n'existe pas dans la Saga. On ne voit pas
• non plus qu'elle ait pu exister dans le Tristan français. Le contexte
ne laisse pas discerner l'endroit où elle se serait placée. Autre
raison. La reine est incapable, chez Thomas, de prévoir la physio-
nomie de la scène, puisque Tristan doit y intervenir et qu'elle
ignore comment il s'exprimera.
L'entretien est cependant utile. Il est inconvenant et contre
toute vraisemblance que la reine ne prévienne pas Gormond de
ce qui s'est passé. En gardant le silence vis-à-vis du roi, Isolde,
qui peut calmer d'un mot ses inquiétudes, se montre épouse
vraiment peu affectueuse. Au point de vue de son caractère, il est
naturel que Gottfried profite de cette occasion pour la proclamer
prudente et avisée. Ceci concorde avec la conception générale
qu'il s'est faite de ce personnage (i). Enfin on doit juger nécessaire
que la reine, décidée à conduire le débat (dans la Saga c'est la
jeune fille qui a ce rôle, mais ceci ne détruit pas la remarque) (q),
en prévienne le roi, dont la passivité étonne dans le texte français
(Cf. G 9831-4).
Gottfried, nous l'avons dit, ne fait pas paraître Tristan à celte
assemblée. Il a donc dû écarter la cunosité — incompréhensible (3)
— des Irlandais à la vue de Tristan. Au lieu de cela, il signale
l'admiration qu éveille chez les barons la beauté des reines et le
sentiment d'étonnement que suscite en eux le succès du sénéchal
(9762-94). La narration abondante de Gottfried exigeait cette
préparation à la scène qui va suivre.
La discussion entre les deux Isolde (la jeune Isolde seulement
d'après Thomas) et le sénéchal a été l'objet de diverses modifica-
tions de la part du poète allemand.
(i) V. p. 195 s.
(2) Le sénéchal dit même à la jeune Isolde que c'est au roi et non à elle à
répondre (5i : la s.). Mais^ jetée ainsi dans le discours, cette pensée reste
sans effet.
(3) V. p. 202, n. a.
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XIII. LB COMBAT CONTRE LE DRAGON. 9703-9986 Slo5
10 On remarque qae,dans le Tristan de Gottfried,c'est la reine
qui assume le poids du débat (i). Si la jeune Isolde prend un
instant la parole, c'est pour affirmer qu'elle n'aime pas son
prétendant, chose qu'elle seule peut dire (9867-69).
2<» Gotlfried a procédé à une transposition. Dans la Saga, le
sénéchal déclare au cours de la discussion que c'est au roi à
porter la parole (5i : i3 s.). L'observation a été jugée tardive
par le poète allemand, qui Fa placée avec raison au début, dès
les premiers mots de la reine (983o-3).
3^ Nous notons trois suppressions : a de l'affirmation du
couard se proclamant, dès son premier discours, prêt à recourir
aux armes pour soutenir son droit (5o : 35-38), menace prématurée
puisque personne encore ne conteste la sincérité de son alléga-
tion (2) ; b des paroles du sénéchal qui affirme qu'Isolde n'aurait
im supporter sans devenir Iblle le spectacle de sa lutte contre le
dragon {S 5i : 23-26) ; on comprend que ce trait ait choqué le
goût du poète allemand ; c de la comparaison peu délicate d'Isolde,
qui, pour faire comprendre que l'amour entre dans le cœur par
élection, dit qu'elle ne mange pas tonte espèce de nourriture,
choisissant celle qui lui plaît (5 5i : 3i-33).
Mais, ce qui importe plus que ces menues divergences,
Gottfried a donné à cette scène un coloris, une intensité dé vie.
une rapidité d'allure, un charme d'élociition dont la Saga n'offre
rien. 11 n'est malheureusement pas possible de savoir si le
traducteur norrois reflète fidèlement le poète français. 11 peut
avoir, par souci de concentration, altéré la physionomie de
l'original et coupé maladroitement. Cependant la lecture de son
texte ne fait pas croire à une mutilation. Les idées sont logi-
quement enchaînées et l'on ne voit nulle trace de rupture ni de
suture. On est donc vivement tenté de considérer comme le
mérite personnel de Gottfried la poétique mise en œuvre des
matériaux que contient la Saga, Il est d'ailleurs presque certain
que les antithèses vigoureuses (9878-82, 9885 s. = 9918), les images
fortes (9882 s. = 9917, 9892 s., 9905-7), la malicieuse réplique de la
(i) Cette allépaiion a été appréciée ci-dessus. V. p. 196 s.
(a) La bravade du sénéchal est reproduite une seconde fois en 5 à la fin
du débat (5a : 3-5) : c^est là sa place naturelle et celle que lui assigne Gott-
fried (9909 s 8.).
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do6 COMPARAISON DB OOTTFRIBD AVBC S BT £
reine, qui renvoie finement an sénéchal les raillmes adressées
aax femmes, en lui démontrant qa*il agit lai-même en femme
(9902-46), sont la propriété de Fauteur allemand.
Tristan et ses compagnons ne paraissant pas dans cette première
séance, Gottfried devait éliminer de son récit les vers de Thomas
correspondant au chapitre XLII de la Saga (à Texception de ia
dernière phrase, qui forme transition). Il a remplacé le défi que,
dans le poème français, Tristan portait au sénéchal, par le défi de
la reine, qui promet de présenter dans trois jours le vainqueur da
serpent, qui sera Tadversaire du sénéchal dans le combat judi-
ciaire (9969 86).
Plus courtois que Thomas, le poète allemand ne met pas dans
la bouche du roi la menace de faire décapiter la reine si son cham-
pion ne se présente pas à Fheure dite {S 5q : 0^-06).
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XIV
La Broche de l'Épée
(9987.10806)
9987-10075. Les tiH>is versions s'entendent pour rapporter que
Tristan est soigné par les deux reines (G 9987-95).
« Un jour quil (Tristan) était dans son bain... la jeune Isolde
vint pour s'entretenir avec lui et considéra son beau visage avec
des regards épris » (5 5a : 33 36). Cette narration de Thomas (car
Sir Trisirem rapporte les faits de la même façon) a choqué
Gottfried, qui ne veut pas qu'Isolde ait assisté au bain de Tristan
(9996 ss.). On nous dit que les jeunes filles au moyen âge regar-
daient les hommes se baigner sans manquer à la bienséance (1).
Si Gottfried avait été de cet avis, il n'aurait eu aucune raison de
modifier la scène traditionnelle. Qu*il ait voulu mettre à nu un
sentiment de pudeur dans Tâme de son héroïne, on ne saurait le
contester quand on lit dans son poème quTsolde examinait
Tristan de haut en bas, « autant qu'une jeune fille puisse se
permettre d'examiner un homme » (9999-10005).
11 est vrai qu'après avoir acquis la certitude que l'étranger
soigné au palais n'est autre que le vainqueur de Morholt, Isolde se
précipite dans la chambre où Tristan prend son bain (10147 ss.).
Mais Isolde est alors en proie à un accès de fureur qui lui ravit
toute réflexion et triomphe de sa retenue naturelle.
Il faut donc supposer à Gottfried un sentiment des bienséances
étranger à beaucoup de ses contemporains. Sa délicatesse la aussi
induit à une autre transformation. Dans la Saga, Isolde admire
(i) V. Bédiep, p. i33,n. i et M.Heyne: K'ôrperpftege und KUidang bel den
Dentschen, p. 48, n. 6a.
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308 COMPARAISON DE GOTTFRIED AVEC S VT E
les perfections physiques de Tristan, surtout parce que la vigueur
décelée par ces membres robustes assurera la victoire à son cham-
pion (5^ : 37 53 : 2). Bien plus désintéressée estTIsolde allemande.
A l'aspect de la beauté du corps et de Télégance des manières
qu'elle voit en Tristan (looio), elle s'élève contre l'injustice de
Dieu, qui a placé sur des trônes tant d'hommes indignes et a con-
damné à une dure existence cet aventurier en qui brillent de sî
rares qualités (iooo8-36).
Cette divergence est aussi une ingénieuse transposition de faits
psychologiques. On a vu plus haut que la Saga attribue à Isolde
un sentiment d'aflection iK)ur Tristan (i). Il est certain que la
donnée ancienne, qui fait naître l'amour dans le cœur des jeunes
gens seulement après le philtre, ne parait pas respectée par Thomas,
chez qui l'éclosion de ce sentiment a lieu avant la fameuse mé-
prise (a). Cependant il était peu habile, étant donné la popularité
de l'ancienne version et le rôle que reconnaît au philtre Thomas
lui-même, de dire les choses avec cette netteté. Plus subtil, Grott-
fried a laissé deviner l'inclination qui pousse les deux jeunes gens
l'un vers l'autre, mais il s'est abstenu de l'annoncer claii*ement. Si
Ton soupçonne reffet d'un sentiment vif dans les éloges enthou-
siastes que Tristan fait d'Isolde devant la cour de Marc ; si le
poète allemand se plaît à mettre en évidence, dans la dernière
séance solennelle, Isolde et Tristan, parce que* ce sont les deux
héros d'ores et déjà liés l'un à l'autre ; si Isolde, dans le passage
qui nous occupe, montre pour Tristan une admiration qui décèle
plus que de la sympathie, rien dans tout cela n'indique nettement
que l'entente des cœurs ait précédé le partage du « boire »,
et Gottfried a su éviter Fécueil contre lequel Thomas s'est
jeté (3).
Comme complément à la confidence faite auparavant par la
reine à Gormond (9730-61), Gottfried intercale ici un entretien ou
la reine dévoile à son époux ce qui s'est passé entre elle et Tristan
(i) a Elle le considérait avec des yeux épris (med àstsamlignm augum) 9
{S 52 : 36).
(2) Cf. <c Mais Tristan consolait Isolde apec beaucoup de tendresse [{nked
miklu ]>lidlceti) » 5 56 : 26 s ], trait antérieur à la consommation du breu*
vage d'amour.
(3) Gottfried tirera encore parti de cette donnée pour justifier les soupçons
dlsoldc à l'égard de la condition du prétendu marchand (cf. ioi3i ss.)..
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XIY. LA BRÈCHE DE l'ÉPÉE. IOO76-IOI46 20Q
^ioo38-49). Les raisons données plus haut pour justifier la première
confidence (i) valent pour celle-ci.
La tradition veut que la jeune Isolde, examinant Fépée de
Tristan, y découvre la brèche faite durant le combat contre
Morholt. Thomas s est conformé à la tradition. Il a essayé cepen-
dant d'expliquer autrement qu'Eilhart pourquoi Isolde songe à
regarder Tépée du marchand étranger. De même que la jeune
fille voit avec satisfaction les membres robustes, et présageant la
victoire, de son champion, de même elle inspecte avec contente-
ment sa bonne armare, condition du triomphe. C'est ainsi qu'elle
est amenée à jeter les yeux sur Fépée (S Sa :"3;-5'3 : 9) (2).
Ce motif n a pas satisfait Gottfried, et avec raison. Thomas
suppose à Isolde en m.atière d'armes une compétence bien éton-
nante chez une jeune fille. Le poète allemand n'a d'ailleurs pas
mieux réussi à motiver l'ancienne donnée. Il montre bien avec
quelque vraisemblance comment l'attention dlsolde est appelée
sur Tarmure de Tristan : elle donna Tordre, dit-il, à son écuyer
de la fourbir (ioo5o-8) (3). Mais ceci ne rend pas raison du mouve-
ment qui porte Isolde à tirer de son fourreau l'épée fatale. Gott-
fided prétend l'expliquer par la curiosité qui pousse « demoiselles,
enfants et hommes » à prendre des armes en main (10059-75).
Cette curiosité ne laisse pas, quoi qu'en dise le poète, de surpren-
dre chez une jeune fille.
10076-10146. Remarquant la brèche de Tépée, Isolde soupçonne
la véiité. Elle va chercher dans son écrin le fragment extrait du
crâne de Morholt, le présente devant la lame et reconnaît qu'il
s'y adapte exactement. Cette preuve suffit à la jeune princesse
dans la Saga et Sir Tristrem^ mais non chez Gottfried. Ici Isolde
se demande comment l'épée qui a tué son oncle peut être venue
en la possession du jongleur Tantris. En évoquant ce nom et en
(1) V, p. ao4.
(3) En E Isolde soupçonne — on ne sait sur quels indices — le prélendu
marchand d'être le vainqueur de Morholt (E dit même Tramtris), et va visiter
son épée pour acquérir la certitude (i563 s.).
(3) Chez Eilhart, c'est Isolde qui, interprétant faussement un éclat de
rire de Tristan, se met en devoir de frotter l'épée (1872-83). Doit-on conclure
de cette vague similitude à ime influence d'Eilhart sur Gottfried ?
Utùv. de Lille. Tr. et Mém, Dr.-Lettree, Fasc. 5, 14^
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âno COMPARAISON DE GOTTFRIED AVEC 5 ET Ë
observant la similitude des sons de Tristan et Tantris, elle arrive
à découvrir que Tun de ces mots est l'interversion syllabiqne de
l'autre, que par suite ils désignent le même individu. Cette
première preuve est confirmée par une seconde. Ce prétendu
jongleur et marchand, à en juger par sa tournure et ses manières,
ne peut être que de noble race (loo^ô-iSô) (i).
Kôlbing est d'avis que le trait de perspicacité d'Isolde se trou-
vait dans l'original français (2). On ne voit guère qu'une raison
capable d'étayer cette supposition. Dans Sir Tristrem, il est dit
qu'Isolde, considérant Tristan dans le bain, pensa que c'était
Tantris (i563 s.). Mais on se rend aisément compte que cette idée
n'a rien h faire avec notre donnée, puisque nul ne sait à la cour de
Gormond que « Tantris » a tué Morholt (3). En faveur de l'origi-
nalité de Gottfried on peut invoquer, outre l'absence du trait
dans les autres versions, deux raisons. 1^ Tout le développement
persuade que le poète allemand s'est attaché à fortifier de
démonstrations décisives la preuve tirée de la brèche de l'épée,
preuve qui lui paraissait insuffisante, puisque, comme il le
remarque lui-même, le jongleur-marchand pouvait avoir acquis
l'arme d'un autre personnage. 2° C'est l'usage de Gottfried, quand
il a imaginé quelque invention qui lui plait fort, d'y revenir
comme pour en montrer la beauté (4). C'est ce qu'il a fait ici.
Isolde d'abord convainc Tristan de son identité en tirant parti de
sa découverte (ioi5o-4); puis, dans la suite du poème,elle explique
à sa mère, qui reste ébahie de cette sagacité, comment, en inter-
vertissant les syllabes Tan et Tris, elle est arrivée à deviner le
véritable nom de l'étranger (10602-26) (5). Enfin l'addition de
(i) Il est difficile de considérer comme probante l'indication donnée par
Isolde aux vers 10137-9.
(a) Tristrams Saga^ p. Lxvin.
(3) L'assertion de E parait d'ailleurs simplement reproduire une phrase
de S oÎL il est dit que la reine crut reconnaître Tantris en Tristan, pensée
qui reste sans effet sur le récit (5 48: la s.).
(4) V. p. iCo, i83 s., etc. Il faut, de plus, remarquer que la confidence dlsoidc
à sa mère est un hors d'œuvre.
(5) Dans aucune version de la légende de Tristan, sauf chez GottMed, le
héros n'est désigné à la vengeance des proches de Morholt par la forme du
nom qu'il se donne. Dans le Tristan en prose français, chez Malory, chez
Eilhart, dans les deux Folie Tristan, c'est la brèche de l'épée seule qui est
l'indice révélateur.
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XIV. LA BRÈCHB DR l'ÉPÉR. IOi47^I0694 21 1
Gotffried se décèle par une légère inconsistance. Comme Thomas,
le poète allemand nous présente Isolde, dès qu'elle pressent que le
meurtrier de Morholt est en son pouvoir, ivre de fureur (loogi-S).
Cette colère exclut le sang- froid nécessaire à Fingénieuse déduction
phonétique. L'auteur de cette déduction est un remanieui* qui a
réfléchi sur la situation et en a tiré tous les effets qu'elle com-
porte, c'est-à-dire Gottfried (i).
S'il est juste d'attribuer à Gottfried les traits destinés à ren-
forcer la certitude de l'identité du vainqueur du serpent et du
meurtrier de Morholt, il faut aussi lui reconnaître l'art véritable-
ment supérieur avec lequel il a peint cette scène. Finesse d'obser-
vation, vérité d'expression, vivacité et chaleur de l'exposition,
gradation d'intérêt : tels sont quelques-uns des mérites qui bi*illent
dans ce passage.
ioi47-io694- Isolde s'avance, l'épée haute, vers Tristan. A. cette
indication, commune aux trois versions, succède une scène offrant
de notables divergences dans la Saga et chez Gottfried, et dont
voici le schème (2).
Saga Gottfried
I. Isolde annonce à Tristan Isolde essaie d'obtenir de Tris-
qa'eile va le tuer parce qu'il est le tau Taveu de son identité. Elle lui
meurtrier de son oncle. démontre, par l'équation Tantris
= Tristan, qu'il est démasqué
(ioi5o-7).
a. Tristan s'efforce de détourner Tristan espère apaiser isolde
le danger en rc^ppelant à Isolde : a en lui représentant le déshonneur
qu'il a élé son maître, b qu'elle lui dont un meurtre la couvrirait
a deux ioi^ déjà sauvé la vie, (10158-69).
c enfin qu'il est son otage et son
champion.
(i) Gottfried a d'ailleurs fait école. Dans le Tristan d*Henrl de Freiberg on
se heurte à deux anagrammes : Peilnetôsi est mis pour laôtenliep (53a7 ss.)
et laôt s'appelle Tôsi (536o ss.). Ici encore c*est la « sage » Isolde qui résout
l'énigme.
(a) Les phrases en italique reproduisent des données communes aux
deux versions, mais qui peuvent être transposées.
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312
COMPARAISON DE OOTTFRIED AVEC S ET £
3. Isotde est en proie à des sen*
timents contraires : cPun côté le
désir de vengeance ^ de Vautre : a
crainte du mariage açec l'odieux
sénéchal, b répugnance de son
cœur de femme pour Vhomicide.
4. Arrivée de la reine, à qui sa
fille apprend qui est le prétendu
marchand,
6. La reine se précipite sur
Tristan. Les deux femmes se dis-
putent répée aQn de porter à
Tristan le coup morteL
= iS 4- De plus, Isolde informe
sa mère du témoignage tiré de la
brèche de Tépée (10170^).
La jeuoe Isolde se dispose à
frapper Tristan. Sa mère la retient,
Tristan étant son otage, (10200-ao)
= *S j c.
Les supplications de Tristan,
l'intervention delà reine désarment
enfin Isolde. Cependant il se livre
dans son cœur une lutte entre la
colère et la bonté féminine {10231-
87)=*S3ft.
La reine triomphe définitive-
ment des hésitations dlsolde en
évoquant la nécessité dti mariage
de la jeune fille avec le sénéchal si
Tristan meurt (io288-3i3) = S
3 a,
Tristan annonce à mots cou-
verts que l'inimitié causée par la
mort de Morholt peut cesser par
suite d'un heureux événement
(io3i4-4o).
Entendant Tristan avouer qu'il
a tué Morholt, la reine est prise de
colère et le menace (io34i-6i).
Brangain apparaît. Mise au cou-
rant de la situation^ elle conseille la
clémence (io36a-4i3).
Les trois femmes se retirent
dans une chambre et délibèrent.
La vague promesse faite par Tris-
tan (io3i4-4o) les détermine à
récouter de nouveau (io4i4'^)-
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XIV. LA BRÈCHE DE L'ÉPés. IOI47-I0694
ai3
6. Tristan fiait tant par ses
prières qu^ aucune des deuxfemmes
ne veut plus le tuer.
'j. Si On envoie chercher le roi
qui, lui aussi, pardonne h et à qui
Tristan fait part du dessein et de
la demande de Marc.
Tristan se prosterne devant
elleSy demandant merci. Elles lui
garantissent la vie sauve (io463-
5oi) = *S 6.
Tristan promet qa'Isolde va
devenir, grâce à lui, la femme d^nn
puissant roi. On lui donne le baiser
de paix (io5oa-4o)'
Le neveu de Marc expose alors
clairement sa mission (io54i-93) =
Les reines se retirent une se-
conde fois. Isolde explique à sa
mère comment elle a découvert
que Tantris n*est autre que Tristan
(10595-629).
Gormond est appelé. Il consent
à faire sa paix avec Tr ist an (10630-
62) = iS 7 a.
On introduit Tristan qui reçoit
du roi le baiser de réconciliation et
lui répète ce qu'il a dit aux prin-
cesses louchant le mariage d'isolde
avec Marc (10663-94).
Intéressantes à Tégard de l'art de Gottfried sont les réflexions
que suggère la comparaison des versions norroise et allemande.
10 Suppressions. Dans ce passage, si court pourtant dans la
Saga, le poète allemand s'est cru contraint à trois suppressions.
Tristan n invoque pas, pour calmer lsolde,les deux raisons que nous
lisons dans la Saga : il ne dit pas qu'il a été le précepteur de la
jeune fille (S 2 a), motif très faible au regard de la gravité de
l'injure ; il ne rappelle pas qu'Isolde Ta sauvé deux fois {S 2 b),
ce qui est inexact, attendu que c'est à la l'eine qu'il a dû par deux
fois sou salut (i). Enfin Gottfried a écarté la lutte quelque peu
ridicule des deux femmes s*arrachant Tépée de Tristan pour tuer
leur ennemi (S 5) (2).
(i) Kôlbing: Tristranis Saga, p. cxlvi, n. i.
(s) Il ne parait pas utile d'insister sur rélimination d'un détail par
Gottfried. En S Gormond fait jurer Tristan sur les « saints » que Marc
tiendra rengagement pris (55 : i8-ao). £n G il se contente de sa parole.
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ai4 COMPARAISON DE OOTTFRIBD AVEC S ET E
a« Modifications. Cette dernière suppression était aussi exigée
par la transformation du caractère de la reine dans le poème
allemand, où elle est montrée sage, calme, perspicace (i), qualités
qui excluent l'acte irréfléchi commis dans la Saga. Il est bien vrai
que chez Gottfried la prudente reine, malgré qu'elle ait fait voir
sa possession d'elle-même en amenant Tristan à Taveu (10289-340),
cède aussi à la colère et menace le meurtrier de son frère
(io34i-6i). Mais elle ne va pas aussi loin ici que dans la Saga,
et Gottfried, nous Tavons dit (a), a dû attribuer ce mouvement
de violence à la reine pour justifier l'intervention de Brangain.
Si cette transformation est nécessitée par la logique dont se
pique Gottfried dans la conception des caractères, il en est une
autre due à la délicatesse de ses sentiments. Tristan tente, dans
son poème, d'arrêter la jeune Isolde sur le point de le frapper, en
la menaçant du déshonneur dont un meurtre la flétrira. C'est
cette même raison qu'invoque encore Brangain pour détourner
les deux Isolde de leur projet homicide (3), raison de valeur
morale supérieure à celles que donne Thomas.
3* Additions. Rien n'autorise à croire que le texte de la Saga,
pour ce qui est des passages qui viennent d'être examinés, ait eu
un autre aspect que celui de Thomas (4). Une telle certitude fait
défaut à regard de quelques points qui restent à examiner.
On peut supposer, mais non affirmer, que la précaution prise
par Isolde, avant de fondre sur Tristan, d'amener à un aveu
Tennemi qui se cache sous le nom de Tantris (G 10148-57) n'exis-
tait pas dans le texte de Thomas. Si l'orîginal français présentait
cette lacune, Gottfried a suivi le penchant qui le déterminait à
exposer, les menues circonstances qui renforcent la vraisemblance
d'un fait (5).
(i) V. p. 195 s.
(2) V. p. ig6, n. a.
(3) Gollfried peut avoir été guidé ici par Eilhart (1944-7). Il n'est pas impos-
sible cependant que Thomas ait fourni cette idée dans les supplications que
Tristan adresse aux deux Isolde, et dont la Saga semble attester la présence
dans Foriginal {S 54 : !i8-3o)l
(/i)E expose les faits comme la 5a^a, mais avec sa concision habituelle.
(5) Thomas faisait probablement dire par la jeune Isolde à sa mère
qu'elle avait acquis par la brèche de Tépée la preuve que l'étranger n'était
antre que leur ennemi Tristan (G 10188-94). E concorde, en effet, sur ce point
avec Gottfried (E 1 586-90). La Saga offrirait une lacune après kaupmamU'
num (5 54 : 16).
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XIV. LA BRÂGHB DE l'epÉE. IOI47-I0694 22l5
Il serait plus téméraire de penser que le conflit de sentiments
auquel est en proie la jeune Isolde, et que Gottfried a largement
traité, ait eu chez Thomas Findigence que révèle la prose norroise
{S 3). Il faut admettre avec M. Bédier, et pour la raison qu'il
donne (i), que Robert a sèchement résumé un abondant dévelop-
pement du poète français.
Avec M. Bédier encore (a), on doit croire que les prières
adressées par Tristan aux deux Isolde (S 6) étaient exposées tout
au long dans Toriginal français. Il est malheureusement impos-
sible de déterminer exactement le sens du discours de Tristan. Ce
qui paraît certain, c'est que Tristan ne faisait chez Thomas qu'un
seul discours en deux parties : la première adressée aux deux
Isolde, la seconde en présence du roi (S 6 et 7). Chez Gottfried,
l'intérêt est ménagé par des péripéties et une habile conduite des
scènes successives, a Tristan avoue qu'il est le meurtrier de
Morholt, mais laisse entrevoir la possibilité d'une réconciliation
par une belle compensation. — La reine, assurée maintenant
qu'elle a devant elle l'adversaire de son frère, s'abandonne à sa
colère, et il faut l'intervention de Brangain pour que Tnstan ne
soit pas mis à mal. On lui garantit qu'il aura la vie sauve.
b Tristan poursuit ses avantages. Il promet à la jeune Isolde un
époux de race royale et plus riche que Gormond. — Il reçoit le
baiser de paix qui scelle la réconciliation, c Enûn Tristan va au
bout de ses confidences. C'est le puissant roi d'Angleterre qui
demande la main d'Isolde. — Cette fois la reine elle-même, éblouie
par le brillant avenir promis à sa fille, demande la consécration
oflicielle de la nouvelle amitié et à informer Gormond de l'état des
choses. Tristan n'a plus qu'à répéter au roi ce qu'il a dit aux trois
femmes et à donner comme caution de sa parole la présence des
barons de Marc (3).
Une autre addition de Gottfried pai*alt assurée, c'est l'inter-
vention de Brangain. Il est inutile de répéter pourquoi il faut
croire que ce personnage ne paraissait dans le poème de Thomas
(i) V Bédier, p. i35, n. i.
(2) V.. Bédier, p. i36, n. i. Notons aussi que E concorde avec S,
(3) Dans la Sagay Tristan expose Tobjet de sa mission seulement après
que Gormond a été appelé. M. Bédier pense que l'exposition de Thomas
pouvait être identique à celle de Gottfried (v. Bédier, p. 139). La divergence,
s'il y en a une, est peu importante.
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QoO^Qi
2l6 COMPARAISON DE GOTTFRIKD AVEC S ET E
que lors du départ d*IsoIde pour la Comouailles (i). G*est, comme
Ta remarqué M. Bédier, sous Finfluence d'Eilhart que Gottfried a
introduit ici la dévouée suivante. Mais alors que, chez Eilhart,
Brangain ne fait que formuler les deux raisons bien connues qui
s'opposent au meurtre de Tristan : infamie de l'attentat à une vie
. humaine et nécessité pour Isolde d'épouser le « porte-plats »
(1944-58), elle a, dans le Tristan de Gottfried, un rôle plus impor-
tant. Elle dénoue la situation à un moment où celle-ci parait inex-
tricable par suite d'un mouvement de passion de la reine. Elle
conseille la réflexion, la temporisation ; elle plaide pour Tristan,
met en lumière sa noblesse de cœur (3) ; elle conseille aux princes-
ses de donnera l'étranger le baiser de paix, auquel, dit-elle genti-
ment, elle veut aussi s'associer, si indigne qu'elle en soit ; bref,
elle personnifie en quelque sorte la cause de l'apaisement, du bon
sens, de la raison et prépare le revirement, que Thomas a fait trop
brusque et trop aisé.
Si, comme tout porte à le croire, le rôle de Brangain était
inconnu à Thomas, il faut probablement porter à l'actif de Gottfried
la poésie que révèlent les discours tenus à ce personnage ou par
lui, les images des vers loSjS-Si, les antithèses (io38îi-6), le
proverbe (io43o s.), le trait d'humour (io535-8), la jolie introduc-
tion de la jeune femme (io362-6), qui contraste si fortement avec
la violence de la scène précédente.
10695-10806. Dans la Saga, et chez Thomas, Tristan a envoyé
chercher son écuyer dès qu'il a été transporté au palais (S 49 '- 17-29).
Chez Gottfried, c'est seulement à cet instant, après la réconcilia-
tion, que Tristan se décide à mettre ses compagnons au courant
de son aventure. Gomme l'entretien de Tristan avec Kurvenal
doit précéder la séance où paraissent les barons cornouaillais et
que cette séance à été reculée par Gottfried pour les raisons que
nous avons données (3), il est naturel que cet entretien prenne
place seulement en cet endroit dans le poème allemand.
(I) V. p. 197.
(3) Cette idée est aussi chez Eilhart (1953-4), mais n'a aucun effet, alors
que, chez Gottfried, la loyauté de Tristan fait aux deux Isolde un devoir
d'écouter les explications qu'il a promises.
(3) V. p. 903 ss.
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XIV. LA BRECHE DE L^ÉPÉE. lOÔgS-IoSoÔ HIJ
La scène de l'entrevue appelle quelques observations (i). Dans
la Saga, elle est expédiée en quelques lignes. Chez Gottfried, elle
comporte un assez long développement, où ressortent quatre
traits essentiels, i* Tristan envoie Paranîs chercher Kurvenal et
recommande de garder le secret au sujet de son message
(10698-710). a^ Kurvenal trouvant Tristan en compagnie des trois
femmes exprime les inquiétudes des barons de Marc (10711 39).
3° Tristan ordonne à Kurvenal d'avertir ses compagnons qulls
paraissent le lendemain à la cour, revêtus de leurs plus somptueux
vêtements, et de lui envoyer ses bijoux et ses habits de fête
(10740-69). 4° Réflexions de Brangaiu et des princesses au sujet de
Kurvenal (10770-82).
Auxquels de ces traits peut prétendre Thomas ?
4® est de Gottfried, puisque dans la Saga l'entre vue a lieu hors
de la présence des femmes. C'est un de ces ornements gi'acieux
qi^e le poète allemand aime à ajouter à une scène ébauchée de
Foriginal.
lo paraît aussi devoir être attribué à Gottfried. Dans la Saga,
c'est la reine elle-même qui envoie son écnyer : elle n'a donc nulle
raison de lui recommander le secret. Ce mystère semble d'ailleurs
une précaution inutile de Tristan.
2^ n'est pas aussi certainement de Gottfried, bien que le vers
français â, bêâ dûz sir, ne soit pas une preuve d'imitation (2).
Cependant on est sollicité de croire à l'originalité du poète aile
mand quand on considère que, chez Gottfried, Kurvenal dit que les
barons cornouaillais ont décidé de partir le soir môme, ce qui est
en contradiction avec l'incertitude oà, suivant la Saga (48 : 7-9),
sont les compagnons de Tristan.
Enfm 3** peut très bien avoir été emprunté par Gottfried à son
original. La chose est sûre pour quatre vers du poème allemand
(G 10742-5 — S 49 : 26 s.). Elle est probable pour la suite du discours
de Tristan à Kurvenal. Il est nécessaire, en effet, que Tristan
avertisse ses compagnons d'avoir à se tenir prêts pour le jour du
(i) Sur le nom de Pàranîs, qui parait chez Gottfried et manque dans la
Saga, V. p. 197.
(2) C'est là une formule banale de salutation que Gottfried connaissait ou
qu'il a pu emprunter à un autre passage de son poème (cf. bèamis d'Henri
de Freiberg : Tristan v. i85o).
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2l8 COMPARAISON DE GOTTFRIED AVEC S ET £
jugement et qu'il leur fasse dire de revêtir leurs plus beaux habits
pour se rendre à la cour, puisque les barons de Marc agissent
de cette façon (i). Robert a dû pratiquer une coupure, après le mot
Isondar (49 : 29). Quant aux derniers vers du discours, où Tristan
demande qu'on lui envoie ses bijoux et ses plus riches vêtements
(io;62-8) (2), on ne peut affirmer que Gottfried en ait pris l'idée à
Thomas.
Avec Thomas et d'après lui, Gottfiîed conte que la nouvelle
apportée par Kurvenal aux gens de la nef causa grande joie aux
Comouaillais (10783-91) (3). Toutefois, particulière à Gottfried est
la reprise du thème des envieux (4), qui se réjouissent de voir
enfin terminée l'ancienne inimitié de l'Irlande et de rAngleterre,
mais qui insinuent méchamment que Tristan doit son succès ines-
péré à Tusage de pratiques de magie (10992-806).
(i) Cf. 5 5o : 4 8S.
(a) M. Bédier a justement remarqué que le discours de Tristan à
Kurvenal offre de frappantes similitudes chez Gottfried et chez Eilhart
(P i^)- Mais si la lacune soupçonnée en 5 existe réellement, on ne saurait
prétendre que Gottfried soit sous la dépendance d'Eilhart.
(3) Gottfried passe sous silence le trafic que Thomas dit exercé par les
Comouaillais (5 49 : 35 38 ; cf» P- ^87, n. i).
(4) V. p. i83 s. et 186.
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XV
Le Sénéchal confondu
(10807-11370)
10807-10878. Ce chapitre est, pour nous, un des plus instructifs
du poème. Il montre avec quelle aisance Gottfried s'éloigne de son
original quand la logique des faits, l'art du récit et la beauté de
la narration y trouvent leur compte.
Nous avons remarqué une grave altération apportée par Gott-
fried à son texte (i). Tristan et ses compagnons ne paraissent pas,
dans le poème allemand, à la première réunion des barons irlan-
dais. C'est à la seconde, celle qui fait l'objet de ce chapitre, que
les Cornouaillais assistent, ainsi que leur chef. Cette divergence
d'exposition a conduit Gottfried à d'importants remaniements. Il
a emprunté quelques traits à Thomas, les tirant soit de la descrip-
tion de la première réunion, soit du récit de la seconde. Mais
il en a ajouté de nombreux et caractéristiques. Suivons l'ordre
qu'il a adopté.
Les Irlandais se rassemblent dans la « salle » et se demandent
curieusement quel est l'adversaire que la reine va opposer au
sénéchal (10807-19). Ceci se trouvait dans le poème français, comme
la Saga en témoigne (5o : fn^-^S) (2).
Tristan, qui a reçu son coffret à bijoux et son costume d'apparat,
donne aux deux Isolde et à Brangain tous ses joyaux, ne se réser-
vant qu'une ceinture, un « chapel » et une agrafe (10820-42). Rien
ne démontre que cette libéralité de Tristan fût contée dans le
(i) V. p. aoa 8.
(à) En S Tristan est déjà présent lorsque les Irlandais manifestent
leor curiosité.
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*220 COMPARAISON DE GOTTFKIED AVEC S ET E
l>oènie français. Nous nous souvenons qu'elle a été prévue par
Gottfned (ioj63 s.) ; mais comme Robert a pu omettre l'amorce
du trait et le trait lui-même, nous n'avons en faveur de Gottfried
qu'une présomption que justifie son sens de la courtoisie.
Revêtu de ses somptueux habits, Tristan revient auprès des
trois femmes, qui admirent sa bonne mine (io843-63). La Sag'a
n'offre rien qui puisse faire conjecturer la présence de cette donnée
dans le poème français. Cette raison évidemment n'est pas suffi-
sante. Mais comme le relief donné à la brillante prestance de
Tristan (héros de l'aventure dont Isolde est l'héroïne) est un des
ressorts que lait jouer Gottfned dans cet éjûsode, alors que Thomas
n'a très vraisemblablement pas connu cette idée, nous avons quel-
que droit de revendiquer ce trait pour Gottfried.
Les compagnons de Tristan, mandés par celui-ci, se rendent au
palais de Gormond, magnifiquement vêtus (10864-74)- Gottfried a
pris ce trait à Thomas (S 5o : 4 ss.). Mais il n'a pas décrit, ce que
fait le poète français, la superbe allure des hommes, ni dit qu'ils
étaient montés sur do piaffants et hennissants coursiers. Sans
doute a-t-il trouvé quelque invraisemblance dans le désaccord,
que nous avons relevé (i), entre ce que prétendent être ces gens
— c'est-à-dire des marchands — et ce qu'ils paraissent — c'est-
à-dire de brillants chevaliers.
Gottfried ajoute que les Cornouaillais, après avoir pris place,
gardent le silence, parce que, ignorant la langue des Irlandais, ils
ne peuvent s'entretenir avec eux (10875-9). On a vu dans cette
addition une polémique (a) contre Eilhart, qui, plus haut, fait dire
par Tristan à Kurvenal que les Cornouaillais aient à ne pas parler
à l'assemblée (2o54). et, plus loin, déclare que les barons de Marc
restent silencieux et ne répondent même pas à la question de
Gormond demandant qui ils sont (2106). Gîtte conjecture est très
plausible (3). Gottfned a vu dans la remarque d' Eilhart un tirait
intéressant. Il Ta adopté, mais, suivant sa coutume, a tenu à le
motiver.
(1) V. p. Î102.
(2) V. Lichtenstein : Eilhart ^ p. cxcvii s.
(3) Remarquons pourtant que c'est moins d*une « polémique » que cl'une
correction qu'il convient de parler.
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XV. LK SENECHAL CONFONDU. loSjg-IlS^O îlîll
10879-11370. La description de la dernière séance, dont nous
venons de voir les préparatifs, est fort courte et fort terne dans la
Saga, Le roi introduit Tristan, qui, parle témoignage de la langue,
dévoile l'imposture et, par l'offre du combat, intimide son adver-
saire. La tête du dragon étant apportée et Taffirmation de Tristan
vérifiée, le sénéchal se retire sous les risées de rassemblée
(55 : 21-56 : i).
Combien plus riche, plus imposante, plus artistique, est la
scène chez Gottfried !
Le roi ordonne de faire venir sa femme et sa fille. Alors paraî-
la reine « la joyeuse aurore », conduisant la jeune Isolde « le soleil,
la merveille d'Irlafide », parée d'une robe de samit, d un manteau
doublé d*hermine, d'une couronne d'or constellée de pierres prêt
cieuses, le tout séant admirablement à sa taille svelte, à ses
cheveux, dont l'or se confond avec celui de sa couronne. La jeune
beauté laisse errer sur la foule ses regards limpides (10879-11024).
Le sénéchal somme Gormond de tenir sa parole. A la reine, qui
l'engage à abandonner ses prétentions, il répond par un i*efus où
éclate l'insolente certitude du triomphe (11025-72). La reine fait
introduire Tristan, le vrai héros, dont l'ajustement, comme celui
d'Isolde, est éclatant et précieux (iio73-i5i). Tristan, conduit par
Brangain, est accueilli par les démonstrations joyeuses des Cor-
nouaillais. Alors entre dans la salle la foule nombreuse des che-
valiers, parmi lesquels les captifs livrés par la Cornouaillcs à
l'Irlande. Ceux-ci reconnaissent dans les étrangers leurs pères,
leurs parents, et se jettent en pleurant de joie dans leurs bras
(i 1152-82). Tout le monde prend place et, parmi les Irlandais,
«coulent des torrents d'éloges» à l'adresse de Tristan, dont la
haute stature, les magnifiques vêtements, l'imposante escorte
arrachent des cris d'admiration. Le sénéchal a l'amertume dans
les yeux (iii83-224). Le silence obtenu, on entend le prétendu
vainqueur réclamer à nouveau son salaire. Tristan confond l'im-
posteur (11225-86). Le sénéchal prétend faire appel aux armes;
mais, devant la fière attitude de Tristan et sur les conseils des
siens, il l'énonce au duel et subit les railleries de la reine ainsi
que des assistants (11287-11370).
Que peut revendiquer Thomas dans cette scène, dont l'ampleur
contraste si violemment avec l'indigence de la Sa gai Rien,
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222 COMPARAISON DE GOTTFRIKD AVEC S BT E
semble-t-il, que la charpente du récit, telle que la Saga nous Ta
découverte.
i"" La présentation de la jeune Isolde et de Tristan ne parait pas
avoir existé chez Thomas, ni dans la première séance — où Ton ne
Àoit qu'une ébauche informe, qui a pu, tout au plus, donner à
Gottfried l'idée de sa brillante description {S 5o : 21-24) (i) — » ^
dans la seconde — où Thomas aurait dû répéter les nM>tifs de la
première (2).
2° Le discours adressé par la reine au sénéchal avant le juge-
ment et la répartie de ce dernier ne pouvaient se trouver chez
Thomas. La pointe de ce dialogue, dans le poème aUemand, naltde
la croyance où est le sénéchal que la reine n'a pas d'adversaire à
lui opposer. Mais dans l'original français, Tristan est présent. 11 a
personnellement provoqué le sénéchal dans la séance précédente.
La situation est donc toute différente et le dialogue que nous
lisons dans Gottfried ne se comprendrait pas chez Thomas (3). Da
•son utilité dans le poème allemand : la confusion du sénéchal à la
fin de l'épisode contraste vivement avec son insolente confiance, et
la moquerie de la reine, qui lui répète sa forfanterie d'antan, rend
plus amèi'e sa déception.
3° L'intervention de Brangain et la scène de reconnaissance
des captifs cornouaillais et de leurs parents semblent aussi être
des additions de Gottfried. Brangain, avons-nous dit (4), ne paraît
chez Thomas que plus loin. Quant à la donnée des captifs, il est
utile de remarquer que Gottfried y reviendra plus tard deux fois (5),
(i) Dnns cet expose de la Saga, la jeune Isolde,par exemple.est mentionnée
tout-à-fait incidemment, alors que Thomas, s'il avait été Finspiratear de
Gottfried, aurait dû lui donner un rôle important, qui ne peut se concilier
avec ce que dit Robert. Il est, d'ailleurs, fort possible que la description
des vêtements des barons cornouaillais chez Ëilhart (9072-81) ait suggéré à
Gottfried la pensée de détailler le costume dlsolde et de Tristan.
(a) On doit aussi noter que Thomas n'est pas enclin à la minutieuse
cnumération des objets de luxe. Il ne décrit pas le costume de Tristan ni
celui d'Isolde de Bretagne, lors de leur mariage (V. Bédier,v. 421 ss. Cf. aussi
Sôderhjehn, Romania, i5, p. 536 ss.).
(3) La réplique du sénéchal a sa contre-partie dans les railleries dont la
reine le châtie après sa défaite (G 11060 s : ii358-6o). Rien de tout cela ne
perce dans la version Scandinave.
(4) V. p. 197.
(5) Tristan réclame les exilés avant de quitter l'Irlande avec Isolde
<ii4o8ss.); le poète déclare qu'on les ilt chercher en tous lieux avant le
départ pour la Cornouailles (1 14^9-33).
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XV. LE SENECHAL CONFONDU. loSjg-IlSjO fl*i3
et que la Saga jamais n'en dit rien. Il serait surprenant que
Robert eût obstinément, à trois reprises, sacrifié ce motif, qui met
en beau jour la sensibilité du poète allemand.
4" Les sentiments d'admiration exprimés par les Irlandais à la
vue de Tristan, paraissent, si Ton considère la vive allure dii
morceau, son aisance toute gottfriedienne, l'intervention pei»son-
neile du poète (iiaoo) et l'aspect allemand de certaines images ou
locutions (1120G-4, I12IO-3), devoir être regardés comme une addi-
tion de Gottfried.
50 Enfin le conseil tenu à l'écart par le sénéchal avec les siens
(G ii3i3-52) peut être un ornement narratif ajouté par Gottfried
sous l'influence d'Eilhart (i).
De toutes ces altérations la plus importante est la mise au
premier rang de Tristan et d'Isolde, qui, dès maintenant, sont les
deux héros du poème. En décrivant complaisamment leurs cos-
tumes (2), en appelant l'attention sur leur beauté, en projetant sur
eux une vive lumière, le poète laisse dès maintenant deviner le
sens de l'aventure et explique, avant Teffet du philtre, comment le
triomphateur du monstre, par son courage et ses perfections
physiques, mérite la blonde princesse, dont les attraits, puissants
sur tous, ne peuvent laisser insensible le jeune chevalier.
(1) Cf. Eilh. ai89-2o3.
(2) Parlant du manteau d'Isolde, Gottfried dit qu'il était bî zîlen
gejloitieret (io9!i4). Ce mot gejloitiert a exercé la sagacité des critiques alle-
mands, qui malgré leurs efforts, ne sont pas arrivés à l'expliquer de façon
satisfaisante. Y réussirai-je mieux ? En ancien français floc-flot signifie
houppe, en Lorraine, nœud (y. Littré s. flot et Labourasse : Glossaire abrégé
des patois de la Meuse s. ûot) Aujourd'hui encore, les dialectes de l'Est
attribuent au mot flot le sens de nœud (de cravate, etc.), et faire un flot
signifie arranger une cravate, un ruban en forme de nœud. Floitieren
équivaudrait à garnir de « flots », c'est-à-dire de houppes, de pompons, ce
qui cadre bien avec le texte de Gottfried (le manteau était orné de rangées
de houppes). Une seule diflicuUé : il ne parait pas avoir existé ni en
ancien français, ni dans les patois lorrains, de verbe d'où serait issu
floitieren. Mais rien n'empêche d'admettre que floitieren ait été formé en
Allemagne, et peut-être par Gottfried, sur flot.
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XVI
Le Philtre (i)
(11371-11878)
11371-11539. Gormond, disent la Saga et Gottfrîed, fait part à
ses barons de Faccord intervenu entre lui et Tristan ; il obtient
leur approbation (G 11371-90). Ici cesse la concordance du poème
allemand et de la Saga. Gottfried, ensuite, présente deux traits
inconnus à la traduction norroise.
i<» Dans le Tristan allemand, les barons de Marc ratifient les
engagements pris par le chef de Texpédition (G 11391-401). Kôlbing
rapproche ce passage du serment prêté par Tristan à la fin de la
scène du bain dans les versions anglaise et Scandinave (2). Il est
presque certain que Gottfried, en effet, a subi Tinfluence de Thomas
lorsqu'il dit que le roi demanda à Tristan de confirmer par un
serment l'engagement pris par lui auparavant, c'est-à-dire dans la
scène du bain. Mais comme, à l'occasion de ce premier engagement
déjà, le poète allemand a annoncé que Tristan donnerait en
garantie de son affirmation la parole des barons de Marc, et que
nous voyons ici l'exécution de cette promesse, il y a lieu de croire
que Gottfried, dominé par son souci de la réalité, a ajouté au poème
(i) L'aventure de Tristan allant chercher pour son oncle Marc une
femme à l'élrangcr, et trahissant son devoir par passion, a son équivalent
dans rhisloire de Randver. Fils de Jormunrek (Ermanric), Randver est
chargé par son père d'aller demander pour lui la main de Svanhild, fille
de Sigurd. Randver accomplit cette mission et ramène à son père la
jeune princesse. Mais pendant le retour, et sur le vaisseau qui les porte,
un conseiller d*Ermanric, Bikki, lente de persuader à Randver de gagner
l'amour de Svanhild. A l arrivée, il accuse le iils du roi et la jeune femme
d'avoir cédé à leur passion {Volsungasaga, ch. 40).
' (2) Tristrams Saga^ p. lxxv s.
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XVI. LE PHILTRB. IlSjI-IlSSg 225
de Thomas Tadhésion des barons cornouaillais au serment de
Tristan et fourni ainsi les garants et les témoins du mariage par
procuration.
2'' Plus important est le second trait que Gottfried a en excès
sur les deux autres versions de Tristan. Au nom de la nouvelle
reine d'Angleterre et en son propre nom, Tristan demande la
mise en liberté des captifs livi'és par le pays de Marc à Flrlande
(11407-17); Gormond fait droit à cette requête (11418-20), et les
exilés sont rassemblés pour le départ (11429-32). Nous avons dit
pourquoi nous estimons que ce trait touchant est de Tinvention
da poète allemand (i).
A Gottfried appartient sans doute aussi l'idée de Tadjonction
d'une seconde nef à celle qui a apporté Tristan en Irlande (11421-
6) (2). Il se pourrait que cette addition fût une conséquence de la
précédente. Si le nombre des Gornouaillais capti& en Irlande est
élevé, il est clair qu'une seule nef ne suffit plus à contenir tous les
passagers. Au cas où cette conjecture serait exacte, le mutisme
de la Saga contiibuerait à démontrer que c'est Gottfried seul qui a
songé à mettre en avant le motif des captifs cornouaillais dans ce
passage.
Le poète allemand a certainement épousé la narration de
Thomas dans l'exposition de la préparation du philtre par la reine
et de sa remise à Brangain (G 11433-72). Mais diverses raisons font
croire qu'il est l'auteur des vers où la reine confie sa fille à Bran-
gain et de la réponse où celle-ci assume la charge de veiller sur le
bonheur d'Isolde (ii473-83). Cette suprême recommandation de la
reine justifie en partie le dévouement que Brangain témoignera
par la suite à sa jeune maîtresse (3), et l'engagement qu'elle prend
de garder V honneur de la femme de Marc contribue à expliquer
le sacrifice qu'elle fera du sien. Le ton amer des reproches qu'à la
(i) V. p. aaa s.
(3) 5 disant plus loin que le vaisseau de Tristan fut reconnu par les gens
du pays à son arrivée en CornouaiUes («S 57 : 5 s ), nous trouvons là une
preuve supplémentaire de notre assertion.
(S) Ce qui indique bien le dessein que poursuit Gottfried de créer un lien
d'affection entre les deux femmes — affection exigée par le rôle attribué à
Brangain par le poète allemand — c'est la parenté qu'il a imaginée entre la
reine d'Irlande et Brangain (ii45i, etc.), dont Tune est maltresse et l'autre
servante chez Thomas (S 56 : la s.).
Univ. de Lille, Tr. et Mém, Dr. 'Lettres. Paso. 5. i5»
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!;iq6 comparaison db gottfried avec s et E
fin du poème de Thomas Brangain adresse à Isolde (i) exclut
l'émouvant entretien que donne ici Gottfried.
La scène de la séparation d'Isolde et des siens était ébauchée
chez Thomas. U ne pai'aît pas douteux que Gottfried, dont la sensi-
bilité est aisément excitée par des sujets de ce genre, n'ait dépassé
de beaucoup son modèle par Tart et le sentiment de la description
(11484-534). On trouve dans ce passage les procédés poétiques
chers à notre auteur, antithèses (ii493 s.), allitérations (ii5oi),
jeux de mots (ii5o7 s.), convergence des sentiments vers le4)erson-
nage principal (le nom d'Isolde apparaît huit fois). On y trouve
surtout ce charme qui ne peut se définir et qui réside dans la
sincérité de Fémotion.
Le tableau est terminé par un trait de mœurs allemandes : les
gens du vaisseau entonnent au départ une soile d'hymne connu
en Allemagne (2).
11540-11648. Comme Ëilhart, avec qui il se rencontre plusieurs
fois au cours de cet épisode (3), Gottfried dit qu'une chambre
(kemenâte) fut aménagée dans le vaisseau pour Isolde et ses
femmes (ii54o-4). Il ajoute que nul homme, sinon Tristan, n'y
pénétrait (ii545-8).
Après cette déviation, le poète allemand revient à son original
et conte qulsolde pleure sa patrie perdue, ses parents, ses amis,
et que Tristan la console de son mieux (11549-61).
Il est seul ensuite à présenter les traits suivants : 1° descrip-
tion de Fattitade affectueuse quoique déférente de Tristan, dont
Isolde accepte mal les douces paroles, parce qu'elle continue à haïr
en lui le meurtrier de son oncle (ii 562-88); a® regrets d'Isolde, qui
est fâchée d'être sevrée de sa douce patrie, et qui affirme, contre
l'avis de Tristan, qu'elle préférerait une condition médiocre dans
son pays aux grands biens qui l'attendent à l'étranger (11 589-614);
30 discussion entre Tristan et Isolde, l'un évoquant le sombre
avenir qui menaçait Isolde si elle était devenue la femme du séné-
chal, l'autre répliquant qu elle aurait réussi à élever à la vertu
l'homme qui l'aimait (ii6i5-48).
(i) V. Bédiep, v. 1269 ss.
(a) V. Hertz ♦, op, c, p. 53o s. Cf. aussi G 6790.
(3) V. Bédier, p. 149.
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XVI. LE RHILTRB. I1649-II7IO MJ
Uexamen de ce passage conduit à la conviction de Tindépen-
dance de Gottfried.
i« On conçoit bien que le poète allemand, si curieux des effets
de contraste, ait pu imaginer qu*lsolde ne pardonne pas à Tristan
la mort de son oncle avant la scène du philtre. Cette disposition
fait paraître plus inattendu le revirement des sentiments d'Isolde
après qu elle a consommé le breuvage d'amour (i). Gottfried d'ail-
leurs a cultivé la donnée en mettcoit à deux reprises Tinimitié
d'Isolde en lumière (loSSgs., ii4oa-6); mais nous ne trouvons pas
cette préparation chez Thomas. C'est là un premier indice. Nous
en découvrons un second dans la sincérité de la réconciliation
d'Isolde et de Tristan, chez Thomas, lors de la scène du bain (cf. G
10539 s.).
ao Revenir, comme le fait Gottfried, sur les regrets d'Isolde
arrachée à sa patrie, parait être le fait d'un adaptateur, qui a
amorcé par là un balancement antithétique — contraste d'une
condition humble dans le pays natal et d'une haute fortune à
l'étranger — , plutôt que de l'auteur primitif, moins tenté d'exploi-
ter à fond la situation.
30 Dans la Saga, Isolde déclare de prime abord qu'elle souhai-
terait être morte plutôt que d'être venue ici. On voit immédiatement
combien cette violence de sentiments détonne avec l'exposition du
poète allemand, où la pensée est mesurée, et où le calme de la
discussion exclut l'explosion de douleur signalée par Thomas.
4^ Enfin il est présumable que la donnée de l'influence enno-
blissante de l'amour, exposée par Gottfried (ii63i ss.), était
inconnue à Thomas (a).
IT649-11710. Comme l'a remarqué M. Bédier (3), c'est avec
Eilhart plutôt qu'avec Thomas que Gottfried concorde dans le
scène du philtre. Lasse des fatigues inusitées que lui impose la
traversée, Isolde demande quelque repos. On fait relâche dans un
port. Tandis que les gens du vaisseau sont descendus à terre pour
(i) Le mérite de cette découverte est mince. Il a suffi de me référer aux
vers ii^ao ss. de Gottfried pour voir étalée au grand jour l'intention du
poète allemand.
(â) Sur la date de l'apparition de Tamour courtois dans la littérature cf.
G. Paris : Romania, la, p. 4^^» Sudre : Romtuiia, i6, p. 539, «t Novati, qui
contredit l'opinion de G. Paris : Stadj di Filologia romanza, a, p. 48.
(3)V. Bédier, p. 149.
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Ù^8 COMPARAISON DB OOîTFRIBD AVEC S ET E
leur plaisir, Tristan se rend près d'Isolde. U demande à boire.
Une jeune fille lui ofire le flacon contenant le philtre, que tous
prennent pour du vin, et dont Tristan puis Isolde (jsic Eilhart (i),
selon Gottfried Tristan offre d'abord à Isolde) boivent une partie
(G 11649-89).
On découvre aisément le motif qui a déterminé Gottfiîed à
suivre Eilhart plutôt que Thomas. Chez Eilhart, la relâche dans un
port et Fabsence des gens de service expliquent de façon satisfai-
sante que Tristan demande à boire dans la cabine dTsolde, de
même que le désarroi de la situation justifie Tabsence de Brangain.
Si, contrairement à ce qui se passe chez Thomas, c'est une jeune
fille et non un valet qui ofire le philtre à Tristan dans le poème
de Gottfiried, cette déviation est imposée par une imitation anté-
rieure d'Eilhart, c'est-à-dire l'attribution à Isolde d'une cabine
privée (où elle est seule avec ses femmes G). Il est donc nécessaire
que ce soit une « demoiselle » qui offre le philtre, et l'insigni-
fiante raison (2) invoquée par Eilhart, absence de l'échanson
(234^2), a été justement omise par Gottfried. Enfin il faut constater
que l'idée de réserver une kielkemenâte à Isolde et à ses femmes
est d'autant mieux justifiée que le philtre doit être gardé en cet
endroit — par Brangain — et non en une autre partie du vaisseau.
Gottfried, seul, fait paraître, après la méprise, Brangain, qui se
désespère du mal commis (i 1690-710). Il est évident qu'il faut
admettre avec M. Bédier que la Brangain du poème français a eu
connaissance de la confusion (3). Il est moins assuré que Thomas
ait fourni à Gottfried le modèle des accusations dont Brangain
s'accable. Nulle part, en effet, Thomas ne met' en jeu la culpabilité
de Brangain, ni à l'occasion de la substitution de la suivante à
l'épousée (S 5^ : 17-îii) (4), ni lors de la querelle des deux femmes,
si propice cependant au rappel de ces souvenirs (5). Gottfi:'ied au
(i) Chez Thomas, c'est aussi Tristan qui boit le premier. On ne peut
guère méconnaître dans la divergence de Gottfried une rectification dictée
par le sentiment des bienséances.
(3) Cette raison serait même illogique si Eilhart, disant qu'une kemenâie
a été aménagée pour Isolde et son « gesinde », a entendu par ce mot la suite
féminine d'isolde (aSii).
(3) Sur le rôle de Brangain en E et en 5, cf. Bédier, p. i43, n. 4*
(4) Il faut reconnaître cependant que nous ne savons pas exactement ce
que disait Isolde à Brangain dans ce passage de Thomas.
(5) V. Bédier, v. 1849^, i426-i5o3.
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XVI. LE PHILTRE. II7II-I1898 229
contraire a, par la suite, usé de ce ressort (12475 ss., i44i3 s.),
qu*il a yraisemblablement introduit dans Faction, à l'imitation
d'Eilhart (2661 s.), pour donner plus de variété et de profondeur
à ce caractère. C^était aussi un moyen d'accroître sa noblesse.
Brangain, en effet, acceptera, chez Gottfried, de sacrifier son
honneur à Isolde parce qu'elle a à expier une faute, alors que
Thomas explique son dévouement par le vulgaire espoir de récom-
penses matérielles (Bédier v. 1276 ss., Ej'j^o-fi) (i).
Pour ce qui est du geste de Brangain lançant le flacon maudit
dans les vagues furieuses (G 1 1697-9), ^^^^ sommes certains que
c'est Gottiried qui l'a imaginé. La Saga, en effet, conte plus loin
que Brangain donna à boire à Marc une partie du philtre pendant
la nuit nuptiale (S 67 : 3i s.) ; elle ne l'avait donc pas détruit. Si
d'ailleurs il restait quelque doute, il serait enlevé par l'affirmation
catégorique de Gottfried qui, polémisant contre Thomas, déclare
que Brangain n*a pu offrir à Marc le reste du philtre, puisqu'elle
l'avait jeté dans la mer (i2655-6o).
On ne se trompera pas en imputant la déviation de Gottfried
à son souci d'élever le niveau moral de la légende, de substituer
un idéal noble au matérialisme grossier de la tradition. Thomas,
enlisé encore dans les conceptions anciennes, justifie l'incoercible
amour de Marc pour [solde par l'absorption du « boire » ; à
Gottfried une telle supposition n'est pas nécessaire ; il n'est pas
besoin du charme brassé par la reine d'Irlande pour que Marc
s'éprenne éperdument dlsolde, il suffit des charmes de la jeune
femme. Qui ne voit d'ailleurs que la donnée de l'amour-maladie
aurait interdit au poète allemand ses délicates observations sur
Tamour-passion ?
11711-11878. Gottfried consacre près de deux cents vers à
décrire l'effet du philtre dans l'âme de Tristan et d'Isolde.
L'amour s'insinue en eux, transforme deux étrangers en un être
aux aspirations uniques, fond toute haine, ne laissant subsister
que la pudeur qui s'oppose aux aveux (ii7H-ii744)» Tristan
cependant se raidit contre la passion ; il adresse à la fidélité et à
l'honneur un vain appel (11745-92). De son côté, Isolde fait effort
(i) Eilbart a accepté le même motif (3762 s.).
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!l3o COMPARAISON DB OOTTFRIED AVBG S ET £
de ses pieds et de ses mains pour échapper aux lacs de ramour ;
elle s'y empêtre de plus en plus (11793-874). Un quatrain, peu
utile, sorte de transition, annonce le chapitre suivant (i 1875-8).
En trois lignes, la Saga expédie Thistoire de cœur, des amants
(56 : 34-36). Cette sécheresse interdit tout espoir de faire à Gott-
fried la part qui lui est due. Thomas, dont on sait le goût pour
Fanalyse des sentiments, peut très bien avoir imaginé la lutte
morale des deux héros. Il n'est pas probable cependant qu'il ait
offert le motif de la cessation de l'inimitié d'Isolde, motif préparé
de longue main par Gottfried et dont la Saga n'a jamais soufflé
mot (i). n est aussi à supposer que la forme de ce développe-
ment, les antithèses, les images tirées de la vénerie, la grâce de
l'expression appartiennent au poète allemand (2).
(i) V. p. aa7.
(a) On ne saurait oublier non plus qu'Eîlhart, qui offre ici un long couplet
sur la Minne et ses effets, a pu influencer Gottfried.
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QoO^Qi
XVIT
L'Aveu
(11879-12438)
11879-12186. La scène des aveax, un -des plus beaux pas-
sages du Tristan allemand, manque dans la Saga et Sir Tris-
trem. Il est certain cependant qu'elle se trouvait, plus ou moins
développée, chez Thomas. On a depuis longtemps fait la remarque
que le jeu de mots sur la triple signification de lameir (G 11990 ss.),
n'est pas de l'invention de Gottfried. Mais qu'est-ce que le poète
allemand a bien pu ajouter à ce « noyau » de la scène? Bien
fragiles sont les indices qui vont nous servir de critères dans
notre essai de revendication de quelques fragments pour
Gottfried (i).
i<> Les vers 11888^, à cause de l'abondance des oppositions,
et les vers 1 1934-9, à cause des images tirées de la vénerie peuvent
être nés de la fantaisie de Gottfried (2).
21° Le charmant tableau représentant Isolde avant l'aveu
(1 1974-81) (3), qui témoigne d'un sens de la plastique inconnu à
Thomas et démontré pour Gottfried dans un passage où il est
certainement indépendant (18910 ss.), paraît pour cette raison
devoir être attribué au poète allemand.
3® Les vers i2i3i-3 paraissent imités du Grégoire d'Hartmann
d'Aue (4).
(i) Gottfried semble aussi s'être inspiré d'Ëilhart. Ainsi Eilh. a36i-3 peat
être la source de G ii9ai-4> comme Eilh. a6ii-aa parait avoir agi sur G
12073-81.
(a) Cf. la locution der minnen mldenœre (11934) avec der mmre wildefiœre
(4664), qui apparaît dans un passage original.
(3) V. la belle traduction qu'en a donnée M. Bédier (p. i55).
(4) Greg, 33a-8.
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a3a COMPARAISON DK GOTTFRIED AVEC S ET E
4<* A en juger par des divergences d'exposition antérieure, l'évo-
cation des événements qui ont autrefois mêlé la destinée des amants
et préparé leur amour (G 1 1940-61) n'existait pas chez Thomas.
Suivant Gottfried, làolde rappelle à Tristan qu'il lui a enseigné le
latin (11953, cf. G 7990), qu'elle Fa trouvé dans l'étang (11959,
cf. G 9086 ss. et 9403), que c'est elle qui l'a reconnu après sa lutte
contre le serpent (11958, cf G 9873 ss.), traits que Thomas ignore.
A la vérité on peut prétendre que Gottfried a trouvé le thème du
passage dans l'original français et qu'il l'a accommodé aux don-
nées divergentes de son propre récit. Cette hypothèse se peut
soutenir : cependant elle suppose de la part de Gottfried un bien
laborieux et conséquent travail d'adaptation.
Quelle que soit l'opinion que l'on ait sur l'origine du pas-
sage, les observations qui viennent d'être faites montrent que
le poète allemand a conservé le fidèle souvenir de ses remanie-
ments.
5° Il est fort admissible que l'image dont se sert Gottfried pour
annoncer l'union des amants, c'est-à-dire la guérison de leurs
cœurs malades par le mire Amour (12161-74) soit un emprunt fait
à Eilhart, où nous voyons égaleipent l'Amour en tiers avec les
amants, dont la guérison s'accomplit à ce moment de Faction
(2713-9). Gottfried n'aurait fait que revêtir de son art la fruste
pensée de son devancier.
12187-12438. Après un quatrain destiné à introduire sa digres-
sion, Gottfried expose sur l'amour des idées qui semblent bien être
à lui et dont voici le schème. Le poète, après un aveu de ses
sentiments, maudit la huot, la surveillance des jaloux, qui impose
aux amants la contrainte (12191-203). Il l'egrette que la fidélité soit
si rare (12204-69) et fait l'éloge de la constance (12270-82). Pein-
ture de l'Amour vilipendé, vénal, dégradant (i2283-3o8), et que
les hommes ont ainsi avili (12309-21). L'exemple des parfaits
amants d'autrefois devrait amener à la confiance et conduire au
bonheur ceux qui aiment (12322-61).
. Plusieurs raisons autorisent à attribuer ce passage à Gotthried.
I*» Gottfried parle en son propre nom : c'est tantôt Je, tantôt
nous, qui parait. Le poète fait appel à sa propre expérience et ne
se distingue pas de ceux à qui il s'adresse.
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XVII. l'avbu. 12187-13438 a33
si<* Si le ton est personnel, l'accent est passionné, comme il
arrive quelquefois à Gottfried et jamais à Thomas. On se sent en
présence d*un tempérament ardent, aisé à émouvoir, dont la
sensibilité éclate à chaque vers, et qui est fort différent de celui de
Thomas, dont le ton garde toujours quelque froideur.
3*^ La digression a un caractère incohérent. A quoi bon parler
ici de la huot ? La situation des amants n'appelait pas cette
pensée. On ne comprend pas mieux Tutilité du développement
sur la fidélité, ni les imprécations lancées au faux amour. C'est
après un long détour que Gottfided revient à l'action (i), lorsque,
à partir du vers laSa^» il exalte l'eflet produit âur nous par le récit
des amours des couples exemplaires. On peut donc imaginer que
Gottfried, parvenu, à la suite de Thomas, jusqu'au début de sa
digression, a été, à cet instant, assailli par diverses pensées nées
de ses observations personnelles ou amenées à lui par les concep-
tions ambiantes du Minnesang (2). Il s'est abandonné à ces
réflexions sans s'inquiéter de leur défaut d'à propos.
4** Enfin la forme de l'exposition : l'abondance des images
tirées de la nature (3), la vivacité des peintures alliée à la person-
nification (i2283-3o8), la profusion des exclamations, des efiets
de mots, le tour lyrique des pensées, la sentence introduite pour
rompre la monotonie du développement psychologique (4), tout
cela paraît déceler le travail du poète mettant en œuvre ses
propres idées et les revêtant d'une forme adéquate à son génie
naturel (5).
Le passage 122362-95, qui est l'application à Tristan et Isolde
des considérations générales auxquelles le poète vient de se lais-
ser aller, ne peut être refusé à Gottfried si celles-ci lui sont
accordées. A l'inverse des amants sans confiance, dont la con-
(i) Ceci ne signifie pas que le poète allemand soit rentré ici dans la voie
suivie par Thomas.
(a) Une autre digression sur la huoU lieu commun cher aux MinneaingePy
se retrouve plus loin (17727-18118).
(3) Le même caractère se rencontre dans la digression littéraire (4619-
818).
(4) Un procédé identique se trouve aux vers 1780Ô s. dans un passage
qui est très probablement original.
(5) n est possible que Fexemple d'auteurs allemands, comme celui donné
par Wolfram dans son Parzwal (53a : i 8s.)ait incité Gottfried à sa digres-
sion
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234 COMPARAISON DE GOTTFRIED AVEC S ET E
duite vient d'être blâmée, Tristan et Isolde se livrent Fun à
Tautre avec un entier abandon (i).
Aussi assurée parait être l'attribution à Gotttried des vers
ia396-4i5 qui sont dans une étroite dépendance du passage
précédent. Le poète, obéissant à son goût pour Tantithèse, oppose
au bonheur dont jouissent les amants,les peines qui les attendent,
et qui sont de deux sortes : la douleur de livrer Isolde à Thomme
qui n'est pas l'élu, la crainte que Marc ne découvre que la femme
qui entrera dans son lit n'est pas vierge.
Avec Thomas, Gottfried conte que les amants, arrivés en vue
des côtes de Cornouailles, auraient volontiers renoncé à prendre
terre. Mais, alors que la Saga ne justifie ce sentiment que par le
désir des héros de s'appartenir à jamais,Gottfried l'explique par la
peur que Marc ne connaisse l'injure qui lui a été faite. C'est
d'Isolde, dit-il, que vint l'idée libératrice. Comment? Il va nous
l'apprendre après un quatrain de transition (i 2435-8).
(i) Les vers 1 336a ss. peu vent aussi s'appliquer au cas dont parle Hartmann
dans le I. Bûchlein (15^3 ss.),oîl la dame, en temporisant, trahit sans profit le
secret de son amour.
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XVIII
Branoain
(ia439-i3ioo)
iq439'I^S3<>* Rendue ingénieuse par Tamour, Isolde imagine de
demander à Brangain de se substituer à elle pour la nuit nuptiale
(ia439-56). Brangain consent au sacrifice de son honneur et explique
son dévouement en révélant aux amants le secret du philtre et sa
culpabilité (12457-97).
Trois points de ce passage prêtent à la discussion.
lo La Saga ne dit pas en propres termes que ce fut Isolde qui
inventa la ruse. Ce trait est-il une addition de Gottfried ? Non, car
le texte, probablement écourté, de Robert (i) donnant à Isolde
une sorte d'initiative dans la scène où Brangain se laisse persuader,
il faut croire que c'est la même Isolde qui Ta imaginée. Une autre
raison encore. Gottfried, qui a senti que l'invention de cette super-
cherie fait paraître sous un vilain jour le caractère d'Isolde, s'est
appliqué à disculper son héroïne. Il ne l'aurait pas chargée de
cette faute pour être contraint de l'excuser immédiatement après
(12451-6).
5io On ne trouve pas davantage dans la Saga la révélation faite
par Brangain du secret du philtre. Elle était cependant dans le
poème de Thomas, le chapitre LXXX de la Saga, où l'on voit
que Tristan est informé, le démontre (2).
(i) « Isolde était une dame très avisée ; le soir venu, elle prit Tristan par
la main, totis deux se rendirent à la chambre du roi et ils appelèrent
Brangain pour s'entendre avec elle. Isolde se mit à pleurer et à la prier,,,, w
(5 57 : 14 ss.).
(a) M. Bédier a fait la même constatation en s'appnyant sur B (1719 ss.) et
5 (59: 39 ss.) ( v. p. 147, n. 3). Cependant le témoignage tiré de 5 (69: 99 ss.)
ne parait pas évident.
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a36 COMPARAISON DE GOTTFRIBD AVEC S ET £
3<» Suivant la Saga, cette scène, que Gottfried, comme Eilhart,
place sur le vaisseau avant l'arrivée en Comouailles, aurait eu
lieu plus tard, immédiatement avant la nuit nuptiale. M. Bédier
voit dans cette divergence d'exposition une transposition de
Robert (i). Il semble qu'on puisse, et pour trois raisons, attribuer
la transposition à Gottfried. a La déviation de Robert paraîtrait
l'efTet d'un pur caprice (a), celle de Gottfried est justifiée par le
désir d'établir une opposition entre les joies des amants et lears
peines. Après avoir mis au jour ce contraste et repris l'exposition
de Thomas (ia4i^*^)> ^^ poète allemand, pour calmer les inquié-
tudes du lecteur, indique l'expédient sauveur, b On trouve dans
^e texte de Gottfried des traces d'intercalation. Après le vers
1224^4» 1^ poète allemand quitte brusquement son original pour
exposer le stratagème d'Isolde. Il y revient ïion moins brusque-
ment au vers laSo^ en masquant la soudure par trois réflexions
générales (12507-10, i25ii-3, ia5i4-6), dont la première est une
sorte d'écho du contraste qui a amené la scène et dont les deux
autres se rapportent à la situation qui a précédé immédiatement
l'intercalation (12423 s. : S 67 : 3 s.), c Gottfried semble bien
résumer dans les vers 12580-7, qui précèdent le coucher des époux,
la scène des supplications d'Isolde à Brangain, placée ici par la
Saga.
On peut aussi, à l'occasion de ce passage, se demander si
Brangain acceptait chez Thomas, comme elle le fait chez Gottfried,
de se sacrifier pour expier sa faute. Nous avons donné (3) les
raisons qui font croire à une addition du poète allemand, et
remarqué que le salaire promis par Tristan et Isolde à la victime
exclut l'idée de réparation qui rehausse la Brangain de Gottfried.
Revenons à l'exposition de Gottfined. Après avoir dévoilé aux
amants l'origine de leur amour, Brangain leur afiirme que le
« boire » sera leur mort (12491 s.). Cette idée, qui se trouve déjà
chez Eilhart, existait probablement dans le poème de Thomas.
Nous l'y retrouvons en eflet plus loin (4).
(i) V. Bédiep, p. i47, n. 3.
(a) Selon M. Bédier on pourrait imputer le déplacement de la Sciga à une
coupure inintelligente qui aurait nécessité plus tard, c'est-à-dire, au moment
même de la substitution, un raccord. L'h\ pothèse est plausible, mais rien
ne la conÛrme.
(3) V. p. aaS s.
(4) V. Bédier, v. 2495 ss. Cf. aussi E i68a s.
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QoO^Qi
XVIII. BRANGAIN. laSSi-i^GjS q37
En revanche, la réplique humoristique de Tristan déclarant
que cette mort lui est douce et cpi'il la souhaite étemelle (i 1249^^06),
semble née de Fesprit enjoué de Gottfried.
A.vec le quatrain laSoj-io, Gottfried revient — après avoir
terminé la confession de Brangain — au texte offert par Thomas
avant l'intercalation du poète allemand et explique, probablement
d'après son original, pourquoi Tristan, contraint par le sentiment
*àc l'honneur, conduit à Marc la femme qu'il eût souhaité garder
pour lui (ia5i7-3o) (i).
laSSi-iaôjS. D'après la Saga, le vaisseau de Tristan est reconnu
par les gens de Comouailles, et un jeune garçon va annoncer
l'heureuse nouvelle à Marc, alors à la chasse. L'exposition de Sir
Tristrem, malgré quelques divergences, fait croire que la Saga
reproduit bien le texte de Thomas. Gottfried s'est nettement mis
en opposition avec son original. Selon lui, Tristan envoie de son
vaisseau des messagers pour avertir Marc du succès de sa mission
(ia53 1-5). Déjà Eilhart présentait les choses de cette façon (2798 ss.).
Mais on croira difficilement que l'exemple de son devancier ait
suffi pour déterminer Gottlried à s écarter du texte français.
Avec plus de détails que la Saga, Gottfried conte le mariage
d'Isolde et de Marc (12546-79). Mais il paraît assuré que Gott-
fried reproduit les idées de Thomas. Du moins peut-on affir-
mer que l'éloge d'Isolde, résumé en deux vers français dans le
Tristan allemand (ia563 s.), se trouvait dans le texte original. On
ne comprendrait pas en effet que Gottfried eût composé deux vers
français pour en donner, immédiatement après, la traduction, puis
une sorte de commentaire.
La scène de la substitution de la fiancée, que Gottfried a
préparée auparavant (a), est à la fois préparée et exposée ici par
la Saga, A cette divergence, qui a été examinée, viennent s'ajouter
quelques altérations de Gottfried (i258o-6i8).
10 Le poète allemand qualifie l'acte de Brangain de « martyre »
et de « torture » (12597). ^^ ^^t à présumer que cette appréciation
(i) Il est à croire que, comme cela a été dit tout à Fheure, les pensées des
vers ia5ii-6 sont de Gottfried. — La lacune de la Sag^a se trouverait après
la ligne 4 de la p. 57.
(a) V. p. a36.
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a38 COMPARAISON DB GOTTFRIBD AVEC S ET £
lui est personnelle et lui a été inspirée par sa sympathie bien
connue pour Brangain et par sa délicatesse morale.
2« Au sujet de la supercherie dont Marc est la victime, Gott-
fried fait des réflexions qui émanent certainement de lai(isi6o4-i8).
La comparaison avec le cuivre et l'or, qui reparait plus loin
(122674 s.), le tour antithétique des pensées, le ton personnel des
affirmations (112609, 12614) démontrent clairement son originalité.
3^ La Saga prétend que Marc, avant de se mettre au lit, était*
« gai, de bonne humeur et légèrement pris de vin » (67 : 223 s.).
Il est évident que le courtois Gottfried était incapable de présenter
Marc dans cet état malséant.
Lorsque Brangain a rempli son rôle, Isolde se glisse près du
roi endormi, disent la Saga et Gottfried {G 1*2619-41). Mais l'accord
cesse ensuite. La Saga rapporte que Marc réclama du vin et que
Brangain lui servit le reste du philtre (Sj : 3o-3î2). Gottfried
explique : i» que suivant la coutume^ Marc demanda du vin, et
que le roi et la reine en burent ; 220 mais que ce n'était pas, quoi
qu en eussent dit certains conteurs, le breuvage partagé par Tris-
tan et Isolde (126422-60). Nous nous sommes déjà arrêté sur le
second point et avons vh dans la remarque de Gottfried une
polémique contre Thomas (i), polémique dictée par le souci d'en-
noblir la légende. Pour ce qui est de l'allusion faite par Gottfried
à une coutume courante, il y a deux avis exprimés. M. Schultz (a)
pense que Gottfried a imaginé cette coutume afin d'offrir à Isolde
l'occasion de remplacer Brangain dans le lit de Marc. La raison
est manifestement fausse, puisque la substitution a eu lieu avant
TolTre du vin (G 12639 ss.). Hertz et Bechstein estiment au con-
traire que l'usage dont parle Gottfried peut avoir existé au XII*
siècle> au moins dans les classes populaires (3). Que Gottfried ait
connu cette coutume ou qu'il l'ait inventée, il n'en reste pas
moins qu'il a montré son ordinaire adresse en transformant le
caprice que la Saga et Thomas prêtent à Marc en une obéissance
à la tradition.
Le poète allemand, en terminant le récit de la nuit nuptiale,
(12661-78) trouve le moyen de manifester à nouveau sa délicatesse.
(i) V. p. 239.
(2) Dos hôJUche Leben *,I, p. 634 s-
(3) Hertz, op. c, p. 535 s., Bçchstein, op. c, note aa vers ifl644*
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XVIII. BRANGAiN. laô^g-iagSS aSg
Son Isolde, loin de paraître joyeuse près de Marc et d'échanger
avec lui de gais propos, comme le conte la Saga, prend sa place
dans le lit royal « avec maintes peines et de secrètes souffrances
de son âme et de son cœur ». Retour sur Timage de Por et du
cuivre que le roi trouva tour à tour en chacune des deux femmes.
12679-12938. Dans le passage qui suit, Gottfried et Robert
content, en épousant le texte de Thomas, Fépisode de Brangain
livrée aux serfs par Isolde et sauvée par la pitié de ceux qui devaient
être ses meurtriers. Le poète allemand ne s'écarte de son original
que dans un petit nombre de cas. Les voici.
C'est lui qui a cherché à excuser l'acte barbare d'Isolde à Faide
d*nne réflexion générale sur Terreur qui fait que les hommes
« redoutent la honte et le blâme plus que Dieu » (1271 3-6), en sorte
que la faute de l'héroïne s'explique par l'affolante crainte du
déshonneur.
De GottiHed émanent aussi les ti^aits suivants : i"" les deux
valets recrutés par Isolde pour l'attentat sont des étrangers
(lîijiS) (i); ao la reine exige plusieurs serments de ses stipendiés
avant de leur confier son projet, alors que dans la Saga Tordre est
inverse (12719-21); 3^ les serfs vont à cheçal avec Brangain au
fond d'une forêt, et la conduisent à Tendroit le plus sauvage
(12767-75).
Le désir de rester fidèle à la vraisemblance a inspiré à Gottfried
ces modifications, i** Les valets étrangers^ au cas d'une indiscrétion,
seraient plus aisément confondus par Isolde que des gens du pays,
connus et inspirant la confiance. 20 II tombe sous le sens que c'est
avant l'aveu de ses projets qu'Isolde doit exiger de ses complices les
serments d'obéissance. 3° La chevauchée en pleine forêt est néces-
saire : il faut que l'attentat soit commis en un lieu désert pour que
nul n'entende les cris de la victime ou ne découvre son cadavre (2).
(i) « fremde von Engeiande », dit Gottfried. Kôlbing entend par là que les
valets ne sont pas des Irlandais (Tristrams Saga, p. lxxix), c'est-à-dire
qu'ils sont des étrangers pour Isolde. Il est préférable de croire, avec Hertz,
que Gottfried a voulu dire qu'ils sont des étrangers pour les Cornouaillais.
Le poète allemand distingue, en effet, la Gornouailles de 1* Angleterre
(8îiai9, etc.).
(a) Le vers prêté à Isolde « que la forêt soit loin ou près » (i2733) est une
fâcheuse cheville.
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a4o COMPARAISON DK GOTTPRIRD AVEC S BT E
D un antre motif procède la transformation des serfs de la
Saga(i) en valets ehezGottfried. G* est afin de donner plus de relief
à son histoire et de rehaasser rimportance de ses personnages
que le poète allemand a remplacé les serfs, pour qui la promesse
de la liberté et d une somme d* aident est un appât suffisant, par
des valets, à qui Isolde donnera assez de richesses pour qu'ils
vivent en chevaliers et, en plus, des fiefs (12740-6).
Enfin, on peut mentionner comme une altération assurée de
Gottfried la suppression d'une phrase de la Saga, celle où Isolde
demande à Brangain de lui rapporter, pour calmer ses prétendus
maux de tête, des plantes dont sa meschine sait qu'elle a coutume
de se servir pour composer « des emplâti*es à l'aide desquels elle
fait sortir le poison du corps humain et calme les souflfrances et
maux de cœur » (58 : aS-aj). Ce savoir de magicienne-guérisseuse
attribué à Isolde est un souvenir de l'antique tradition, conservé
par Thomas et judicieusement abandonné ici par Gottfried.
Il n'est pas aussi sûr qu'une autre divergence de Gottfried soit
une modification du poète allemand. La plupart des commenta-
teurs s'accordent à reconnaître que, chez Gottfried, Brangain,
invitée par les serfs à leur dire quel est le motif de la colère d'Isolde
envers elle, leur répond qu'elle a d'abord hésité à lui donner sa
propre chemise pour remplacer celle qulsolde avait salie (ia83i-
43), La Saga et Sir Tristan ne disent mot de cette faute dont
s'accuse Brangain. Dans ces deux vei*sions, la fidèle meschine ne
se reconnaît d'autre tort que d'avoir prêté sa chemise à sa maî-
tresse. Si, comme il est probable, Thomas a été fidèlement repro-
duit par les textes anglais et norrois il faut admettre que Gottfried
a cherché à donner à Brangain une légère culpabilité, justifiant
le mécontentement d'Isolde. Il serait téméraire toutefois de voir
dans celte rigueur de motifs une réelle amélioration. Le prétexte
mis en avant par le poète allemand ne concorde pas avec les faits
à quoi se rapporte l'allégorie, et il donne à celle-ci un sens
qu elle ne comporte pas (2).
(i) En E ce sont deux ouvriers « to werkemen » (1751).
(2) 11 est inutile -de s'arrêter sur trois traits qui ne présentent qu'un
médiocre intérêt : i« c'est la langue d'un chien, donnée plus vraisemblable,
et non d'un lièvre, que les valets rapportent à Isolde dans le Tristan allemand
(G 12873-5)5 2° dans le discours d'Isolde aux valets, après leur retour, la
reine promet dès l'abord aux exécuteurs de leur accorder la liberté s'ils lai
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QoO^Qi
XVIII. BRANGAIN. lagdQ-lSlOO ^4^
lîkQSg-iSioo. n apparaît aa premier coup d*œil que Gottfined
s*est inspiré de Thomas dans la description qu'il fait de la vie de
Tristan et d'Isolde à la cour (i). Mais qu'a-t-il ajouté de son
propre fonds aux idées du poète français? Bien incertaine est la
réponse à cette question.
On serait tenté de croire que les vers i!2953-65, où est exaltée
la faveur dont Brangain est honorée, sont une addition de Gott-
firied. On peut invoquer comme preuves : i» le souci souvent
constaté du poète allemand de mettre ce personnage en vedette,
a9 l'introduction du passage en question par une formule dont
Gottfned aime faire usage (ingSS s.) (a). Mais ces indices sont
trop firêles pour assurer une conclusion.
Kappréciation de la forme dont le poète allemand a revêtu les
pensées dues peut-être à Thomas pour la plupart, nous of&e un
terrain plus solide,
Thomas dit en substance que personne, sauf Brangain, ne
devinait le sens caché des actes et des paroles à double entente des
amants et ne soupçonnait leur liaison, facile à dissimuler sous le
couvert de la familiarité née de la parenté de la femme de Marc et
de Tristan. Que la Saga ait terni le coloris du poème français, la
chose n'est pas douteuse : il n'est cependant pas besoin de con-
naître beaucoup la manière de Thomas et celle de son adaptateur
allemand pour se rendre compte que Gk>ttfried a compliqué et
enrichi le Ihème original.
Il a poétiquement exploité la situation de deux amants contraints
de celer leurs sentiments à leur entourage, et réussissant cependant
à se les manifester l'un à l'autre. Il montre, avec une grâce subtile
et une délicatesse de pensée et d'expression qui est la marque de
son heureux génie, leur manège secret, leurs regards passionnés
et se prenant mutuellement comme à des lacets, leurs paroles
ramènent Brangain (5 68 : a s.) ; la réponse des serfs paraissant se rapporter
à une menace, il faut croire que Robert, en condensant le dialogue de Thomas,
a supprimé cette menace, et ainsi commis une erreur dont Gottfried s'est
gardé (G 12888-93); 3* c'est par suite d'une omission que la Saga ne men-
tionne pas la récompense donnée par Isolde aux valets (cf. G 13935-8).
(i) E place les quelques détails, fort obscurs (v. Kôlbing : Sir Tristrem
p. i55, note aux v. 173a s.), et pour cela peu importants, qu'il donne à ce sujet,
avant l'épisode de Brangain livrée aux serfs (str. cLvm).
(2) Cf. G 607 s., 16409 s.
Vniv, de Ulle, Tr. et Mém, Dr.-Lettres. Fasg. 5. 16,
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a42 COMPARA.ISON OR <H)TTFRIED AVEC S 'RT E
chaînées de sens amoureux, comme une broderie est enrichie de
fils d'or (13980-13000). La banale pensée : « il leur était aisé de
cacher leur intrigue » est relevée d'anaphores, d'images et d'une
personnification, tous procédés familiers à notre poète (i3oo7-i4).
Thomas, qu'on sait épris d'analyse psychologique et d'opposi-
tion de sentiments, a-t-il fourni à Gotthîed le thème de son déve-
loppement sur la jalousie et sur les agitations qui assaisonnent les
bonheurs de l'amour (i3oai-ioo) ? De fragmentaires et peu lucides
assertions de la Saga (« ils gardèrent leur amour de telle sorte
qu'il ne décrut chez aucun d'eux » 60 : 228 s.) et de Sir Tristrem
(« leur pensée était tout à fait fausse, qui les rendait méfiants vis-
à-vis l'un de l'autre » 1780 s.) tendraient à le faire ciboire. Cepen-
dant il parait bien que, si le thème est de Thomas, les variations
sont imputables à Gottfried. On ne saurait guère lui refuser
les vers i3o35-52, où il se met en scène, réfute l'opinion d'un
contradicteur fictif et fait appel à l'expérience de ceux qui l'enten-
dent. Quant aux vers i3o53-ioo, la facture, qui en est gottfrie-
dienne à l'excès, abondante en anaphores, allitérations, jeux de
mots, créations verbales et figures hardies, semble démontrer que
le poète allemand n'a pas ici habillé des pensées étrangères, mais
s'est plu à exprimer des idées personnelles de la façon recherchée
et précieuse qui lui est chère. Enfin, dernier argument, on voit
nettement entre iSioo et i3ioi, point où Gottfried retourne à son
original, un écart d'idée qui dénote une suture.
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XIX
La. Rotb et la Harpe
(i3ioi-i3454)
i3ioi-i3454. Un chevalier irlandais, épris d'Isolde, vient à la
coar de Marc. Prié de jouer de la harpe, il se déclare prêt à le
faire si Marc loi donne la récompense qu'il exigera, mais qu'il ne
précise pas. S'étant exécuté, il réclame pour salaire Isolde elle-
même, que le roi, lié par sa promesse, ne peut lui refuser et
qu'aucun des bai*ons n'ose lui disputer. Il part avec elle, mais
Tristan parvient à reconquérir la reine (i). Cet épisode, comme le
précédent et le suivant, est assez fidèlement traduit par Gottf ried.
Nous n'aurons à noter que des divergences peu graves.
10 La Saga et Sir Tristrem attribuent à Tlrlandais Gandin,
comme instrument de son exploit, une harpe, alors que Tristan
se sert d'une rote pour reprendre Isolde. Gottfried, au contraire,
donne à Gandin la rote et à Tristan la harpe (a). La raison de
cette interversion ne se découvre pas. Tristan, il est vrai, nous a
été présenté par le poète allemand comme excellent harpeur
(3545 ss.), mais nous savons aussi cpi'il a appris à jouer de la rote
(3675 ss.).
a** A la cour de Marc,Gandin, chez Thomas, se fait passer pour
un jongleur. De plus, il tient son instrument caché sous son
manteau. De ces deux traits, assurés par l'accord de la 5a^a et de
Sir Tristrem (3), le premier est invraisemblable, puisque la reine
(i) Aux références données par M. Bédier (p. 168, n. i) sar les contes
analogues, ajouter E. Martin: Wolframs pon Eachenbach Parzhal nnd
Titarel, II, p. lxu, où renlèvement d*une femme par un jongleur est rattaché
aux traditions irlandaises.
(a) V. Bédier, p. 169, n. 3.
(3) Cf. S 61 : a s., 60 : 34 s. ; ^ 1810, 18210 s.
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a44 COMPARAISON BB 60TTFRIBD AVEC c^ BT £
connaît Gandin et annonce à Marc qui il est. Plus judicieux,
Gottfried fait apparaître Gandin au palais de Marc sous Taspect
d'un chevalier. Cette correction est suivie d'une seconde. Loin de
tenir sa rote (ou sa harpe) cachée sous son manteau — ce qui se
comprend d'un jongleur, tenu à veiller sur son gagne-pain (i) — le
Gandin allemand porte ostensiblement, et contre la coutume des
chevaliers, son instrument sur son dos. C'est là Tun des ressorts
essentiels de Tépisode chez Grottfried : la rote insolite attirera la
curiosité et justifiera la demande qu*adre$se Marc à Gandin de
faire montre de ses talents de musicien. Si heureuse a été la
modification du poète allemand que M. Bédier tient son exposi-
l;ion pour celle de Thomas même (a). Cette opinion ne saurait
cependant prévaloir, en Fabsence - de raisons décisives, contre
Taccord des versions liorroise et anglaise. Elle est, en outre, infir-
mée par le souci qu*a pris Gottfried, et qui ne parait pas chez
Thomas, de mettre en lumière la surprise que doit exciter la vue
d'Un chevalier porteur d'une rote au moyen des railleries dont les
gens de Marc accablent Gandin (3).
3<> La Saga annonce le départ de Tristan pour la chasse dès le
début de l'épisode, Gottfried seulement après l'enlèvement d'Isolde
(i3a58 ss.). On ne peut méconnaître la gaucherie de l'altération de
Gottfried. La Saga nous ayant appris dès l'abord l'absence de
Tristan, nous ne sommes pas surpris que le neveu de Marc
n'intei*vienne pas avant la provocation de Gandin. Il n'en va pas
de même chez Gottfried. Ici, l'absence de Tristan n'est signalée
qu'au moment où Gandin porte son défi aux barons de Marc :
jusque là, le lecteur a le droit d'accuser Tristan d'indifférence.
Autre inconvénient de cette disposition. Le poète allemand est
contraint de donner à deux reprises, et à très brève distance, la
même explication (i3ii58-64 ^^ ^3^79 ss.).
4^ Dans la Saga, Tristan emmène avec lui un écuyer (6a : la s.).
Gottfried a supprimé ce personnage, . qui est sans grande utilité
(i)Cf. 5 6i:a-5.
(a) V. Bédier, p. 169, n. 4.
(3) Ces risées prennent un surcroit dlmportance par les allitérations
(der ritter mit der rotten, — der hèrre mit der ^iarnschar) des vers où elles
sont exprimées et l'emploi du mot à double sens hamachar {G 13176 s.).
M. Bédier croit que cet incident devait se trouver chez Thomas : mais on
ne voit rien qui étaye cette supposition.
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XIX. LA ROTE BT LA HARPE. l3lOI-l3454 f^&
pour la conquête dlsolde (i) et qui deviendra un tiers gênant
pendant le retour des amants.
5^ Chez Gottfried, Tristan, abordant Gandin au moment où
celui-ci attend la marée haute pour mettre à la voile» lui demande
une place dans sa nef, sous le prétexte qu*il est un Irlandais
désireux de retourner dans sa patrie (i33o3-9). Ce motif, très
utile à l'action, ne parait ni dans la Saga ni dans Sir Tristrem :
rien n'indique avec certitude qu'il se soit trouvé chez Thomas (q).
00 Le poète allemand n'admet pas que Gandin confie d'emblée
Isolde à Tristan, qui, monté sur son cheval, se dit prêt à la conduire
au vaisseau de l'Irlandais, mais, en réalité, se prépare à l'enlever,
n faut, selon Gottfried, qu'Isolde exige d'être remise entre les
mains du prétendu jongleur pour que Gandin se décide (iSSgS-
4o6). L'utilité de l'addition est évidente.
j^ M. Bédier a mis en lumière une ingénieuse pensée de
Gottfried. C'est la promesse faite par l'Irlandais au jongleur de lui
donner, en récompense de ses chants, la meilleure de ses robes,
promesse qui se trouve réalisée d'une autre façon que ne l'entendait
Gandin, puisque le salaire de Tristan c'est Isolde elle-même,
la plus précieuse des robes, qui est reconquise par la rote après
avoir été gagnée par la harpe (3).
Avec M. Bédier on peut croire que le trait ne se trouvait pas
dans l'original.
S* Thomas contait certainement qu'au retour, Tristan et Isolde
.passèrent une douce nuit dans la forêt (5 63 : ai s., £ 191 7 ss.).
Gottfried dit malicieusement qu'il ne veut pas se demander si les
amants prirent leur joie et leur repos sur un lit de fleurs (4).
Cette pensée est de même ordre que celle qu'exprime Fauteur
allemand aux vers 181216-8 : elle révèle à la fois humour et délica-
tesse.
(i) Son rôle se borne à tenir le cheval de Tristan (S Qa : 16 s.).
(a) M. Bédier fait remarquer que dans E « Tétranger offre à Tristan cent
livres d'or s'il veut l'accompagner en Irlande » (p. 17a, n. 3). 11 est possible,
mais incertain, que ce trait, fort éloigné de la donnée de Gottfried, d'ailleurs,
ait été inspiré par Thomas.
0) Bédier, p 174, n. a.
(4) V. Bédier, p. 174. n. 3.
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1
XX
Mariadog
(13455-13676
13455-13676. Dans cet épisode est présenté le commencement
de la lutte des amants contre les délateurs. Un seigneur de la cour
de Marc, le sénéchal Mariadoc, qui partage le lit de Tristan, remar-
que, une nuit, l'absence de ce dernier et, suivant ses traces,
découvre la liaison de la reine avec le neveu de Marc.
Ici encore, Gottfried, comme nous Tavons remarqué à propos
des deux chapitres précédents (1), serre étroitement son texte.
Peu nombreuses et peu graves sont les divergences que nous
aurons à signaler.
i^" Le poète allemand fait ressortir la considération dont jouit
Tristan à la cour de Marc (i 3455-9). Ces vers paraissent former
le pendant aux vers 12679-87, où il est dit que Marc et ses gens
aiment et honorent Isolde. Les deux passages sont sans doute
du même auteur. Leur style, très gottfriedien, fait présumer
qu'ils émanent du poète allemand, comme les vers i3o93-ioo,
dont le fond est identique (2). N'est-ce pas, d'ailleurs, la cou-
tume de Gottfried, de noter ratl'ection et l'estime qu'inspirent
ses personnages aux gens vivant avec eux (v. 507 ss., 83io ss.,
121953 ss., i3o93 ss., 16409 ss.)?
a° Thomas annonce que le secret des amants commence à être
percé, sans qu'on puisse cependant fournir de preuves de leur
culpabilité. Gottfried s'est abstenu de cette indication, jugeant
peut-être qu'elle affaiblissait l'effet de l'exposition, en montrant
trop clairement le but vers lequel le lecteur était dirigé. Il est peu
<i)V. p.243.
(a) y. p. a4a.
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XX. MARiADOG. i3455-i3676 a47
vraisemblable aussi que Mariadoc, dont la Saga dit jplus loin
qn*il n'a nul soupçon de la yérité (64 : ^8 s.), n'ait pas été instruit
des bruits qui circulent.
30 Gottfried, toujours soucieux de motiver les faits, explique
assez faiblement, il est vrai (par les belles histoires que Tristan
conte à son compagnon), pourquoi Tristan et Mariadoc ont la
même couche (i348o-4)*
4"" ^ poète allemand laisse entrevoir le danger qui va assaillir
les amants (i3494-Soo).
5** Deux modifications de Gottlried sont dues au désir de
rehausser le lustre du récit : a le poète a éliminé un détail vulgaire,
Tenlèvement par Tristan d'une planche de la palissade entourant
le verger (S 64 : i); & il a substitué au panier à cendres, dont
Brangain, selon la Saga, se sert pour masquer la lumière, un
échiquier, objet plus noble {S 64 : 3 s., G i35io s.).
6» Plus importante est l'altération, portant sur plusieurs vers,
qui a pour effet de mettre en lumière les sentiments successifs
du sénéchal. Gottfried a fait de ce personnage un soupirant
dlsolde. Par là, la situation prend un caractère dramatique. Au
lieu du loyal serviteur de Marc, jaloux de l'honneur de son maître
(iS 64 ; 33 s.), le poète allemand nous présente un rival de Tristan,
un amoureux évincé, en qui la découverte du secret aura un dou-
loureux retentissement. Cette transformation amenait naturel-
lement le poète à étudier les mouvements d'âme du sénéchal.
Gottfiried l'a fait, a Mariadoc éprouve quelque irritation de ce
que Tristan ait un secret pour lui (i3558-62). b II lui déplaît de
voir ouverte la porte de la chambre de la reine (i3574-6). c II
se convainc avec un profond chagrin que Tristan est Famant
d'Isolde. Son amour pour la reine se change en haine et douleur
(i 3600-7). d Ces sentiments le troublent^ et il hésite sur le parti
à prendre (i36o8-ao) (i). e D'amoureux dédaigné, il devient un
ençieux, un jaloux, et c'est Tamertume de sa déconvenue qui le
décide à perdre les amants (i364i ss.) (a).
(f ) Dans la Saf^a son incertitude n'a pas la même origine. Mariadoc craint
de porter atteinte à la réputation d'Isolde (64 : 35).
(a) 11 nest pas assuré que Gottfried soitTauteur du trait suivant : Tristan,
revenant de la chambre de la reine, devine, à la froideur de Mariadoc, que
celui-ci est instruit de son amour pour 1 solde (i36a6-4o). Le texte de la Saga
« ... ok gai hçârrgi fy-rir odrum » (64 : 37) semble procéder d'une pensée
identique, qui aurait été exprimée par Thomas.
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0^8 COMPARAISON DB GOTTFRIED AYBC S' BT E
La Saga ne dit pas qae Mariadoc, après avoir sorpris les
amants, tire parti de sa découyerte. Ceci est fort invraisemblable,
et M. Bédier a jugé avec raison (i) qae Texposition de Gottfiried,
chez qui Mariadoc informe Marc de la liaison des amants, sans
toutefois lui conter la scène dont il a été le témoin (a), est plus
près du texte français. On peut se demander cependant s*il est
nécessaire de recourir au poème allemand pour retrouver l'ori-
ginal. Si l'on admettait que la Saga a simplement péché par omis-
sion et oublié le nom de Mariadoc (3), il suffirait de le rétablir
dans la version Scandinave, pour obtenir un texte satisfaisant,
qui aurait à peu près cet aspect : « Telle fut la première occasion
où quelque chose fut notoirement connu de leur amour (4),
tandis qu'auparavant nul homme n'en avait rien aperçu, ni le
jour, ni la nuit, et cela dura jusqu*iau moment où Mariadoc (à
suppléer) — de concert avec les envieux et ennemis de Tristan (5)
— fit connaître à Marc leur secret » (64 : 38-65 : 3).
Il faut compter comme nouvelle suppression de Robert l'omis-
sion de l'attitude de Tristan, qui se tient sur ses gardes et avertit
l8olde(Gi3674-6)(6). .
<i) V. Bédiep, p. i8i, n. i.
(d) La discrétion de Mariadoc est expliquée par la crainte qu'il éproave
de la colère de Tristan (13617-90).
(3) On connaît Faversion de Robert pour Fusage des noms propres.V.p.Sa.
(4) Cf. opinberligt (64 : 38). Le mot est important, car il est opposé aux
soupçons et bruits que rapporte la Saga au début de Tépisode.
(5) Peut-être fautil supprimer cette indication. Il est loisible de croire que
Thomas, comme Gottfried» attribuait le rôle de dénonciateur à « Fenvieux »
Mariadoc seul. L'omission du nom de Mariadoc étant cause de la variante
que l'on peut supposer dans le texte norrois, le sens de l'original serait alors ;
€ Jusqu'au moment où Mariadoc, l'envieux et l'ennemi de Tristan.... ». Cette
conjecture trouve un appui dans ce fait que, plus tard, c'est au sénéchal
seul que la Saga attribue les agissements dont le but est de faire éclater la
culpabilité des amants (67 : 17-90, etc.).
(d) V. Bédier, p. 184, n. i.
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XXI
RUSB CONTRE RUSB
(i3(>77-i4a38)
i3677-i38S6. Mis en garde par la délation, Marc imagine
d'épronyerlsolde. Il lui annonce qu*il y a partir ponr un long pèle-
rinage et loi demande à qui il devra la confier pendant son absence.
« A Tristan », répond imprudemment la jeune femme, qui, dans sa
joie, va annoncer à Brangain l'heureuse nouvelle du départ pro-
chain de Marc. Mais l'avisée Brangain évente la ruse et chapitre
Isolde (G 13677-752).
L'identité de ce récit, dans les trois versions, démontre que
Gottfried est tributaire de Thomas. L' est-il aussi dans la cen-
taine de vers suivants, où il dépeint les agitations de Marc, pour
la première fois en proie au doute (i3753-8o), et ensuite s'élève à
des considérations générales sur les tristesses du soupçon et le
rôle de la jalousie dans Tamour (13781-846) ?
U est possible, comme le conjecture M. Bédier (i), que Thomas
ait,avant le poète allemand, jeté les yeux sur l'état d'âme de Marc,
et mis en évidence les inquiétudes de l'époux d'Isolde. Pourtant
on croira malaisément que Thomas,dont la psychologie est simple,
quoique subtile, ait combiné les effets de doute et de soupçon que
Gottfried entrelace avec tant de virtuosité. Il ne parait pas non plus
que Thomas se soit jamais intéressé à Marc, alors que le poète
allemand — il en a donné la preuve dans un passage orignal — n'a
pu lui refuser sa sympathie (a). Quelques vers du poème français
ont peut-être fourni à Gottfried l'idée de son développement, mais
(1) y. Bédier, p. 184, n. s.
(a) V. p. 47.
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abo COMPARAISON DE GOTTFRIEI> AVEC S VT E
non le détail des complexes observations du passage i3'jb3-8o.
Le reste de la digression (13781-846) parait devoir être nette-
ment attribué au poète allemand. Gottfried s*élève d*abord contre
la défiance, qui est un poison de Tamonr et qui mène parfois à la
certitude de la trahison, le pire des maux pour un cœur épris.
Cette dernière idée (i38oi-i6) n'est pas isolée dans le Tristan
allemand ; on la retrouve plus loin (i8i2a4~34)9 en un endroit que,
par une heureuse circonstance, nous savons être original. Cette
preuve, à vrai dire, n'est pas décisive, puisqu'on peut prétendre
que Gottfried, après avoir imité Thomas dans le passage qui nous
occupe, a répété en un contexte ultérieur les pensées qu'il s'est
appropriées. Mais cet argument, qui suppose à Gottfried un défaut
de personnalité nullement justifié, parait aussi infirmé par le ton
individuel qui règne dans le second passage, et que le poète
allemand emploie quand il expose des idées qui sont à lui.
Dans la suite de la digression, Gottfried fait valoir l'utilité du
soupçon, qui entretient l'amour. Ce thème aussi se rencontre
ailleurs dans le poème allemand (i3o53-75), en un passage égale-
ment jugé original (i).
On s'étonnera sans doute d'entendre le poète exposer succes-
sivement deux idées qui sont bien près d'être contradictoires, et
affirmer que le soupçon est nécessaire en amour (i38a7 ss.), après
avoir déclaré que rien n'est plus funeste à Tamour que le soupçon
(18781 ss.). La ténuité de pensée et l'imprécision de vocabulaire
qui ont causé cette sorte de confusion relèvent plutôt de l'esprit
de Gottl'ried que de celui de Thomas.
Enfin, il n'est guère possible de penser que les luttes de senti-
ments qui se livrent dans l'âme de Marc et qui justifient ce déve-
loppement se passent dans les vingt-quatre heures. C'est ce que
nous voyons cependant chez Thomas, où, dès la nuit suiçante (a),
se poursuit l'enquête de Marc, alors que Gottfried suppose un
temps assez long aux agitations du roi (i3847-56). Le délai signalé
par Gottfried et omis par Thomas confirme Ai conjecture d'une
addition du x>oète allemand.
(I) V. p. a4a.
(a) M. Bédier, qui a remarqué la divergence, se fonde avec raison sur
l'accord de £^ et de 5 pour attribuer le trait à Thomas (Bédier, p. i85, n. 1).
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XXI, RUSE CONTRE RUSE. i3857-i4238 . a5i
13857-^14^38: Marc, disent la Saga et Gottfried, fit une seconde
tentative pour connaître la fidélité d'Isolde {O i3857-8a).
Il est impossible de discemeren quoi consiste, aussi bien dans
la Tersion norroise que dans la version allemande; cette « seconde
ruse » de Marc.
Ni les tendres embrassements du roi dans la Saga, ni la jus-
tification de ses effusions par la perspective de son- prochain
départ chez Gottfried, motif sur lequel M. Bédier a attiré l'atten-
tion (i), ne sont un piège nouveau (2), Nous nous trouvons évi-
demment en présence d'une incohérence de Thomas. Gottfried n'a
pas corrigé la faute : il s'est contenté de donner plus de vraisem-
blance à son récit, en prêtant à Marc des paroles capables
d'amener naturellement la rusé dlsolde.
De ces vers de Thomas, Gottfried a éliminé une pensée gros-
sière : le jeu qui plaît à la plupart des hommes, paysans aussi bien
que rois {S 66 : 10 s.).
Isolde, profitant de l'occasion que lui offre Marc,- déclare, toute
baignée de larmes, qu'elle désire accompagner > son époux dans
son pèlerinage, et non rester sous la garde de Tristan, en qui
elle déteste le meurtrier de son oncle. Les soupçons de Marc
s'évanouissent (G i388a-i4o3o).
Dans ce passage, Gottfried s'est presque toujours montré tra-
ducteur fidèle. S'il est certain que, sous l'influence de Publilius et
pour excuser l'hypocrisie de la reine, il a inséré dans son texte la
sentence relative à la facilité aux larmes des femmes, qui peuvent
pleurer sans motif (13899-906), s'il est certain aussi qu'il est
l'auteur du jeu de mots sur lôse (14008-10), il n'est pas assuré qu'il
n'ait pas trouvé chez Thomas l'exemple de la vivacité d'allure que
manifestent les vers i3885 ss., et il est possible que la pensée
exprimée dans le passage i3933-8, quoique inconnue à la Saga,
ait existé dans l'original français.
(i) V, Bédier, p. 180, n. a.
(a) En fait, il n'y a dans cet épisode que deux ruses de Marc et deux
contre-rases d'Isolde. i« Marc feint de vouloir partir en pèlerinage : Isolde,
dupe du mensonge, se trahit, — puis, conseillée par Brangain, elle détourne
les doutes de Marc. a'>Marc déclare qu'il va renvoyer Tristan dans son
pays: Isolde est prise au piège, — mais, sur Favis de Brangain, elle dissipe
les soupçons de Marc. Il n*y a pas plus de ruse aux vers i3857-8i de Gott-
fried qu'aux vers 14160-8, qui forment un parfait parallélisme avec les
premiers.
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515a COMPARAISON DE OOTTFRIBD AVEC S VT E
La première rase de Marc ayant échoué, il recourt à une seconde.
Il annonce à Isolde qu*il persiste à vouloir partir, mais qu'il
éloignera Tristan, dont la vue offusque la reine. Résistance
d*Is(dde, et confirmation des soupçons de Marc. Isolde informe
Brangain des projets du roi. Conseils de Brangain (G i4o3i-i59).
La Saga a abrégé le début du discours de Marc (i). Il est donc
impossible de distinguer les altérations de Crottfried, au cas où
celui-ci en aurait introduit dans le texte. En revanche, la première
partie de la réplique d'Isolde (14070-82), cet habile et insinuant
exorde qui manque dans la Saga, peut être attribuée à Gottfried,
dont c'est la constante préoccupation d*orner ses discours d*une
introduction (2).
Une coupure de la Saga aiTête l'épisode après Fannonce de la
ruse conseillée par Brangain à Isolde (3). Cette lacune interdit
toute recherche relative à l'originalité de Gottfried dans la scène
où Isolde persuade le bon roi de sa parfaite innocence en décla-
rant, d'un ton convaincu, qu'elle souhaite le départ de « son
ennemi » Tristan (i4i6o-a38).
(i) V. Bédier, p. 188, n. l Quant à Fauteur de Sir Tristrem, il a éliminé
tout ce passage.
(a) y. 4* partie, eh. III, sous Eloquence.
(3) Constatation faite par Kôibing : Triatrams Saga, p. zc et Bi. Bédier,
p. 189, n. I.
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1
XXII
Melot
(i4j39-i4586)
14^^39-14^5. Cet épisode» d'ailleurs écoarté par la Saga, a été
traité assez librement par Gottfried, dont nous suivrons Texpo-
sition.
Le sénéchal, voyant ses ruses déjouées, recourt à un nain,
« Melôt petit von Aquitân », qui, après avoir observé les amants,
reconnaît leur culpabilité. De concert avec le sénéchal et Marc, il
met en œuvre un stratagème nouveau : on séparera Tristan dlsolde
pour que la vérité se tasse jour (142^39-85).
La Saga ne parle pas ici du rôle du nain, et elle conçoit la
séparation des amants, non comme une ruse, mais comme un effet
de la mauvaise humeur de Marc. Pour ce qui est du second point,
Sif Tristrem démontre que le texte de Robert est corrompu et que
Grottfried n'a fait que reproduire Thomas. En ce qui concerne le
nain, la question est des plus épineuses. Gottfried, à Tinverse de
la Saga et de Sir Tristrem, a i^ introduit le nain dès le début de
Fépisode, a* formulé une critique des conteurs qui (c'est le cas
d'Eilhart), présentent ce personnage comme un sorcier. Est-ce à
Gottfried ou à Thomas que revient Finitiative de cette disposition
et de cette polémique?
Partons de la polémique. L'examen du passage i4a4^-53
permet de constater que le ton en est tout personnel et que le
poète allemand laisse clairement entendre que c'est de lui qu'émane
la critique (i). Nous savons, de plus, que Gottfried est enclin à
(i) € On conte qae ce nain.... savait lire la nuit dans les astres bien des
choses secrètes. Mais je ne veux rien dire de loi que ce que j'emprunte au
livre. Or je ne trouve à son sujet, dans la véridique histoire, rien diantre,
sinon qu'il était rusé, artificieux et habile parleur ».
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254 COMPARAISON DE GOTTFRIBD AVEC S BT K
défendre ses conceptions contre celles d'Eilhart, quand il est en
désaccord avec son devancier (i). C'est justement le cas ici, le récit
d'Eilhart s'appuyant sur la qualité d'astrologue du nain (SSgo-S).
Nous pouvons donc, en toute sécurité, conclure à l'originalité de
Gottfried.
Nous arriverons au même résultat pour la question de l'intro-
duction du nain au début de l'épisode.
La Saga et Sir Tristrem s'accordent à le faire paraître an
milieu du rendez- vous (2). Cette unanimité contraint à croire,
avec Kôlbing (3), qu'il en était ainsi chez Thomas. Certes, le poète
français ne jetait pas brusquement le personnage dans l'action
comme le fait la Saga ; il le caractérisait sans doute brièvement,
disant, comme le répète Gottfried, qu'il était rusé, etc., et qu'il
appartenait à la maisnie royale.
Deux autres arguments viennent à Tappui de notre thèse.
1° Sir Tristrem attribue au seul Mariadoc l-idée de l'éloignement
de Tristan' (î2o36 ss.). 11 devait en être ainsi chez Thomas, où le
nain n'avait pas encore paru. Gottfried au contraire, qui a déjà mis
le personnage en scène, lui fait prendre part au conciliabule ou
est décidée la séparation des amants. 7>^ La transformation de
Gottfried, qui est utile au point de vue de l'art, en ce qu'elle
prépare dès le début de l'épisode le rôle du nain, pèche contre la
logique. Le poète allemand dit que Mariadoc lait appel au nain
pour acquérir la certitude de la faute des amants, et que Melot
réussit en effet à surprendre le secret des coupables (i4a56-75).
Quel besoin Mariadoc a-t-il de l'enquête du nain? Il est lui-même
parfaitement édifié sur la nature des relations de Tristan et de la
reine. Il n'esp^e pas non plus que le nain fera passer sa conviction
dansTesprit de Marc, puisqu'il faut en fait une nouvelle épreuve.
Le nain est donc, au sujet des événements, inutile dès maintenant;
' (i) ^' plus loin SOU8 les vers 16811-16907.
(a) M. Bédier pense que S eX E font intervenir le nain chacun à un
moment différent de Taction (p. 19a, n. 3 de la p. 191). Mais si Ton croit,
et c'est Topinion de M. Bédier, comme le prouve sa reconstruction (p. iqS)*
'que S n éliminé la scène où le nain aperçoit;les amants dans le verger, on
est forcé d'admettre que S et E se trouvent d'accord pour amener le nain i
ce moihent. La Folie Tristan concorde également (v. v. 793). Sur l'ordre des
àtahces en E, cf. Kôlbing : Tristrams Saga, p. xci s.
(3) V. Triatranis Saga, p. xcvii.
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XXII. MELOT. 14286- 14586 a55
et cette faute, que Gottfried a d'ailleurs palliée habilement en
associant Melot à Mariadoc et à Marc dans le conseil où Téloigne-
ment de Tristan est résolu (i), est la rançon de l'amélioration dont
bénéficie l'ordre du récit.
14286-14586. Séparés, les amants se livrent à la tristesse. Ils
deviennent blêmes de soucis et de tourments, ayant perdu leurs
joies. Voilà tout ce qUe la Saga sait dire de l'état de Tristan et de
son amie. Au lieu de ces quelques mots, Gottfried offre un long et
très poétique tableau (i43io-47), où se retrouvent les procédés qui
lui sont chers : anaphores, antithèses, allitérations, classifications
de sentiments ; le poète intervient personnellement (14329) ; il
appuie sur Fintime accord des amants, dont chacun souffre par
l'autre et pour l'autre (i4324-3i), idée que nous lui savons sympa-
thique (cf. 12380-95). La conclusion est aisée à tirer : Gottfried a
mis en œuvre les pensées trouvées chez Thomas et reproduites
par la Saga (G i43io-3, 14322 s. = S 68 : 16 s.), mais il leur a
donné le coloris de sa riche palette et a ajouté de son fonds à
l'indigente esquisse de l'original.
Marc s'aperçoit vite de la langueur des amants. Afin de les
amener à se trahir, il imagine de prétexter une chasse, étant per-
suadé qu'ils ne résisteront pas au désir de profiter de son absence
pour se revoir (G 14348-75).
Jusque-là les trois versions sont à peu près d'accord (2). Mais
Gottfried s'écarte ensuite des textes anglais et norrois. Selon lui,
Brangain vient trouver Tristan et concerte avec lui le célèbre
stratagème des copeaux. Tristan taillera des tablettes de bois, y
gravera un T et un /, puis les lancera dans le ruisseau qui passe
devant la kemenâte d'Isolde. Ce sera, le signe qu'il attend son amie
auprès de la fontaine (i439o-5oi). M. Bédier estime que, malgré le
(i) Gottfried a tiré plus loin un meilleur parti encore de son invention.
Lorsque Marc part pour la chasse, il conûe au nain la mission d'épier les
amants. Par là est justifié le rôle de Melot dans la scène du rendez-vous, où
il n'apparaît pas fortuitement, même en S et en E^ mais en conséquence de
ses fonctions de guetteur. Si naturel, si nécessaire presque est ce trait, qu'il
faut toutes les raisons indiquées ci-dessus pour ne pas croire que Thomas
rayait introduit dans sa narration.
(a) Sur le rôl^ de surveillant donné au nain par Gottfried (i4368-73) v.
la' note ci-dessus.
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256 COMPARAISON DE GOTTFRIBD AVBG S VT E
mutisme des traductions anglaise et Scandinave» on est obligé
d'admettre que Thomas attribuait à la meschine d*Isoide ce rôle
d'intermédiaire. La raison qull donne de cette opinion est très
forte : comment Isolde aurait-elle deviné» s*il n*y avait eu entente
préalable, que les copeaux flottant à la dérive étaient le signal
d'un rendez- vous (i)? Il faut donc refuser au poète allemand
rinvention de ce trait. En revanche nous avons peine à croire que
rémotion dont est pénétré le dialogue de Brangain e{ de Tristan^
s'attendrissant sur leur pitoyable destinée, soit l'œuvre de Thomas
et non du sensible Gottfried (a).
Si, sur ce point, il peut y avoir doute, il est certain que, dans la
suite de l'épisode, Gottfried s*éloigne délibérément de Thomas.
M. Bédier a mis en lumière la cohérence du récit du poète
français : à nous revient la tâche d'examiner les raisons et
l'opportunité des altérations de Gottfried.
. Selon Thomas, le nain, qui a été témoin d'un rendez-vous des
amants (3), tient à s'assurer de la date de leur prochaine rencontre,
n se rend près de Tristan, se disant chargé d'un message d'Isolde.
Le neveu de Marc le reçoit gracieusement, lui déclare qu'il ne peut
se rendre près d'Isolde dès ce soir, et finalement lui fiedt présent
d'un manteau.
Ce récit n'est pas des plus clairs. Le nain, dit Thomas^ devine
un rendez- vous pour le soir même en voyant Tristan occupé à
tailler ses tablettes. Mais d'où Melot sait-il que les copeaux sont
un signal entre Tristan et Isolde ? Thomas ne nous l'apprend nulle
part, et ce silence a justement inquiété Gottfried. Ce n'est pas tout.
Comment se fait-il que l'avisé Tristan tombe dans le pi^e du
(i) y. Bédier, p. 193, n. 4* Kôlbing admet Torighialité de Gottfried, mais
sans expliquer comment, chez Thomas, Isolde était instruite de la significa-
tion des copeaux flottants {Tristrams Saga^ p. XGvm).
(a) Si je ne me suis pas mépris en refusant à la Brangain de Thomas le
sentiment de sa culpabilité lorsque Ait commise Ferreupdu philtre(v.p.3a8 s.),
il est sûr que les vers où la fidèle amie d'Isolde s*accuse de la fatale confu-
sion (G i44io-3) sont la propriété du poète allemand. On remarque d'ailleurs
que, pour rendre plus touchant le repentir de la jeune femme, Gottfried lui
fait exprimer son désespoir de ne pouvoir donner aux amants un conseil
utile (i44i3-2o), ce qui est en désaccord avec les paroles qui suivent (144^1 sa.),
où le poète allemand revient à son texte. Nous sommes donc en présence
d'une addition
(3) Ce trait ne se trouve pas dans la Saga^ mais existait chez Thomas.
(V. Bédier, p. HP, n. 3).
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XXII. MELOT. i4a86-i4586 aS^
nain, et se compromette au point de lui donner un manteau, qui
témoignera contre lui auprès de Marc ? (i). A cette question
M. Bédier répond que Tristan feint seulement de croire à la
mission dont Melot se prétend chargé et qu'il essaie de donner le
change à Timposteur en le trompant sur la date du prochain
rendez-vous, afin de pouvoir se concerter avec Isolde le soir
même (a). Cette explication parait très vraisemblable ; mais il
fallait, pour pénétrer le sens de Tobscur Thomas, une sagacité
que Gottfried n*a pas possédée. Ne pouvant, pour la raison
que nous avons dite, garder à la visite du nain le caractère
qu'elle a chez Thomas ; d'autre part, ne comprenant pas le secret
de l'attitude de Tristan, le poète allemand a disposé autrement
son récit. Il a supposé que le nain n'a pas reconnu Isolde dans la
femme aperçue en compagnie de Tristan. C'est sur ce point
seulement que l'espion a besoin de se renseigner (3). On devine —
Gottfried d'ailleurs le dit (14509) — que les amants se voient tous
les jours, de sorte que Melot aura beau Jeu de les surprendre.
Mais comment le nain reçonnait-il que ses soupçons relativement
à l'identité d'Isolde sont fondés ? Gottfried ne nous l'apprend pas.
Tristan, selon lui, rudoie et menace le nain, sans laisser échapper
son secret. Il nous faut à notre tour interpréter le poète allemand
comme M, Bédier a interprété le poète français. On peut supposer
que Temportement même de Tristan a fourni au subtil Melot un
indice suffisant : à voir la colère de l'amoureux, le nain devine
qu'il a touché juste. Il n'a plus qu'à déguerpir, comme le lui
conseille l'irrité Tristan, et à aller informer Marc de « ce qui
s'était passé à la fontaine » (14693) (4). Il est d'autant plus assuré
de surprendre les amants qu'il se rend bien compte que Tristan
s'imagine avoir détourné les soupçons par la rudesse de son
accueil.
(i) Cf. E 2091-4.
(a) V. Bédier, p. 197.
(3) Aussi le nain ne dit-il pas à Tristan, dans le poème allemand, que la
reine lui demande de venir lui parler cette nuit même.
(4) Celte indication montre bien que Melot n'avait besoin que d un ren-
seignement : savoir qui était la femme qu'il avait vue avec Tristan « à la
fontaine ».
Unw. de Lille, Tr, et Mém. Dr, ^Lettres, Pasc. 5. 17.
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xxni
Le Rendez-vous éi»ié
(i4587-i5o5o)
i4587-i5o5o. Ce chapitre est atrocement mutilé par la Saga^ qui
n'en donne que le débnt. Quant à Sir Tristrem, il s'écarte sensi-
blement du Tristan allemand, et sans doule aussi du Tristan
français. Dans ces circonstances, il est impossible d'instituer one
comparaison des textes et il faut nous borner à quelques remar-
ques.
lo Dans la Saga^ Marc n'est pas allé à la chasse, mais s'est tenu
caché au château, afin d'observer les amants. Gottfried a jugé que
cette ruse était indigne du roi et en même temps invraisemblable :
après avoir fait à grand bruit ses préparatifs et mis sur pied ses
veneurs, Marc ne pouvait rester chez lui sans que la cour s'en
aperçût. Gomme Eilhart (3449 ^^0' Gottfried fait partir le roi pour
le lieu de la chasse, où le nain va le chercher pour le conduire à
la fontaine.
a*> Arrivé au lieu du rendez-vous, Tristan découvre, à l'ombre
projetée sur le sol, les deux espions. Il adresse alors à Dien une
fervente prière, lui demandant de préserver Isolde et lui-même dn
danger (14641-60). De son côté, Isolde voit aussi le péril et adresse
au ciel une supplication analogue (14704-19). Ni le texte anglais,
ni le texte norrois ne présentent trace de ces motifs. Si, pourtant,
ils se sont trouvés chez Thomas, on peut croire, en se référant à
une prière faite par Tristan dans une autre circonstance critique
(S 120 : 14 ss.), que le ton ému de ces morceaux, le parfum de déli-
cate tendresse qui s'en exhale viennent de Gottfried.
30 Le poète allemand, pour rester dans le ton de la courtoisie
désintéressée, a éliminé la demande que fait Tristan à Isolde
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xxni. LE RENDEZ- vous ÉPIÉ. i4587-i5o5o 269
d'intercéder auprès de Marc pour que le roi acquitte ses gages (i).
4* Peut-être deyons-nous reconnaître à Gottfried la double
exposition des sentiments du nain et de Marc après l'échec de la
surprise (14937-45). Gomme la Saga ne parle que de l'incertitude
du roi (70 : 3 s.) et non de ses regrets d'avoir favorisé la médi-
sance, on peut croire que Thomas n'est pas l'inventeur de cette
esquisse psychologique.
5*» Plusieurs fautes, vénielles sans doute, frappent l'attention
dans ce passage de Gottfried. a Isolde s'aperçoit, aux trois ombres
qu'elle découvre sur le sol et à V attitude de Tristan envers elle, que
des espions sont aux aguets (14698-703) : comment peu^elle se
demander plus tard si Tristan a vu le piège (i47i5 s.) ? b Kôlbing
a déjà remarqué que Gottfiied a perdu de vue les circonstances
de son récit en faisant demander par Tristan à Isolde qu'elle prie
Marc de lui rendre sa bienveillance pour les huit Jours qui vont
suivre (i48i3 ss.) (2). Ce propos de Tristan laisse sup^^oser que le
roi est à la cour : or le poète le dit à la chasse pour vingt jours.
c Devant le roi, caché sur Tarbre, Isolde déclare que, cette
Journée même, Brangain est allée chez Tristan (i4738, cf. aussi
14985-9). Nous savons que cette visite de la meschine remonte
à plus de huit jours (i45o6 ss.). L'indication d'Isolde est sans
doute une feinte destinée à justifier aux yeux de Marc sa présence
au rendez- vous. Mais le poète aurait pu éclairer sa lanterne (3).
(i) Cf. Bédier, p. aoi, n. i.
(a) Cf. Tristrama Saga,, p. xcvn.
(3) GoUfried est-il Fauteur responsable des deux dernières bévues, ou les
a- t-il transportées du poème français dans son œuvre? L'état des textes ne
permet pas de trancher la question.
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XXIV
Le Fer rouge
(i5o5i-i5768)
i5o5i-i527o. Pendant quelque temps, Marc croit à Pinnocence
des amants. Cependant Mariadoc et Melot réveillent les défiances
du roi, qui consent à éprouver de nouveau sa femme et son neveu.
A rinstigatfbn du nain, la ruse de la farine est machinée.
Le poème allemand débute par une violente critique des amis
perfides, qui cachent sous des faux semblants leurs mauvaises inten-
tions (i5o5i-76). Ce passage ne peut être refusé à Gottfried. Voici
nos raisons. Gottfried parle ici en son propre nom ; il emploie un
ton personnel, passionné presque, que Ton trouve dans les vers
dont il est certainement l'auteur ; la digression abonde en compa-
raisons tirées du règne animal ou végétal, et qui sont familières à
notre poète ; enfin l'idée du sûr nâhgebûr se trouve chez le poète
allemand Spervogel (i).
A ces considérations générales, qui forment une transition ingé-
nieuse, succède une application à Mariadoc et au nain (15077-120).
Le témoignage de Sir Tristem (2174-^199), de même que la logi-
que, contraignent à admettre que Thomas parlait de l'espionnage
ourdi autour des amants. Tout porte à croire pourtant qu'il le
faisait avec moins de vigueur poétique que son imitateur, qui a
donné un singulier relief aux défiances qu'exprime Tristan à
l'égard du « serpent » Melot et du « chien » Mariadoc.
Un jour donc que la cour s'est fait saigner, le nain sème de la
farine sur le plancher de la chambre à coucher, entre les lits. Au
(z) Swer hat... einen falschen nâchgeb&r — dem wirt sine splse harte
8&r (MSF, ùi:a3 s.). Chez les deux poètes, les mots nâchgebûr et sûr sont à
la rime.
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XXIV. LE FER ROUGE. iSoSl-IÔa^O 261
milieu de la nuit, Marc s*en va à matines. Prévenu par Brangain
de la ruse du nain, incapable pourtant de résister au désir d'aller
retrouver Isolde, Tristan, d'un bond, s'élance de son lit dans celui
de la reine. Ses veines se rouvrent par suite de l'effort. Il revient
ensuite à son lit, mais les taches de sang qui souillent la couche de
la reine et la sienne fortifient les soupçons du roi (G iSiai-a^o).
Voici les divergences du récit de Gottfried qui méritent d'être
signalées.
i^ Chez Gottfried, la ruse de la farine n'a lieu que la nuit du
lendemain de la saignée (i). On ne saurait voir de motif à cette
déviation.
2<> Dans le poème français, c'est immédiatement après le coucher
que Melot sème la farine. La gaucherie de ce trait est manifeste.
En s'éloignant de son lit pour aller à matines, Marc laissera sur la
farine répandue des traces de pas qui empêcheront de contrôler
les allées et venues de Tristan. Aussi Gottfried a-t-il reculé l'acte
du nain jusqu'après le départ du roi (i5i49 ^^O*
3^ Les réflexions de Tristan et son monologue (16165-77)
peuvent être de Gottfried. Elles n'ont aucune importanée pour la
narration, qui se poursuit logiquement si l'on élimine le passage.
C'est vraisemblablement une peinture de sentiments intercalée
par Gottfried et peut-être inspirée d'Eilhart (8900 ss.).
4° Le poète allemand a — fort incongrûment — expliqué que
Tristan ne tombe pas dans le piège parce que la lumière lui permet
devoir la couche de farine (i5i8i s.). Tristan n'a pas besoin de
cette constatation pour remarquer la ruse, prévenu qu'il est par
Brangain (i5i58 ss.). Il est inconcevable d'ailleurs que Tristan
puisse distinguer la farine répandue sur le sol, le poète lui-même
ayant expressément déclaré que les lumières sont voilées (i5[4o)(j).
S"" Selon la Saga, Tristan passe le reste de la nuit dans le lit de
la reine (70 : aa s.). D est plus vraisemblable qu'il regagne sa couche
bientôt après l'accident : c'est ce que dit Gottfried (16202 ss.).
&> Le poète allemand s'attarde à décrire les agitations de Marc,
pour qui l'épreuve n'est pas concluante, attendu que le sol est
(i) V. Bédier, p. aia.
(a) En vérité, cette erreur est si grossière qu*on peut se demander si on
doit l'attribuer à Gottfried et si elle n'est pas plutôt le fait d'un scribe qui
aurait malencontreusement introduit dans le poème les deux vers i5i8i s.
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a6îl COMPARAISON DB GOTTFRIRD AVEC S ET E
vierge de traces. Il n'est guère croyable que Thomas ait fourni
tout ce développement. S'il avait insisté, comme le fait Gottfried,
sur Fabsence de preuves tirée de Taspect de la &rine, on doit
penser que l'attention de Robert aurait été appelée sur ce fait et
qu'il n'aurait pas omis de le signaler dans le passage précédent (i).
Thomas se bornait sans doute à dire, comme la Saga, que le roi ne
savait rien de précis, sinon qu'il avait vu du sang. Gottfiried a
ajouté à son texte les vers iS^i-'jo, qui portent d'ailleurs son
• empreinte, puis est rentré dans le récit au vers iSaji.
15371-15537. Marc demande à ses barons comment il pourra
sortir de ses perplexités. On décide une réunion solennelle à
Londres. Là, un évêque propose au roi de soumettre Isolde an
jugement de Dieu. Marc ayant consenti, l'évêque demande à Isolde
si elle accepte l'épreuve. La reine se déclare prête à la subir.
La trame du récit se retrouve identique dans la Saga et dans
le Tristan allemand. Mais Gottfried présente d'assez notables
divergences de détail.
10 Le poète allemand, seul, se préoccupe de retracer les senti-
ments de Marc et d'Isolde pendant le voyage, celle-ci inquiète au
sujet de son honneur et de sa vie, celui-là attristé à la pensée que
son bonheur et sa réputation vont souffrir (i53ao-8). Cette der-
nière pensée, qui est en contradiction avec la ferme et dure atti-
tude que Thomas prête à Marc dans cet épisode, détermine à
croire à une addition de Gottfried.
2*> Le portrait de l'évêque, que Gottfried appelle bizarrement
l'évêque de Thamise, est" sans doute du poète allemand, beaucoup
plus enclin et plus habile que Thomas aux descriptions d'attitudes
caractéristiques (i535o-3) (a).
30 Le premier discours de l'évêque est, chez Gottfried, mieux
composé et mieux traité que dans la Saga, qui, fort probablement,
reflète Thomas. A l'aide d'un exorde habile, ainsi que de suppres-
sions, d'additions et d'altérations, dans le détail desquelles nous
entrerons plus loin (3), il a donné à ce morceau une allure oratoire.
Le tempérament didactique du poète se fait jour dans le dévelop-
(i) Cf. Bédier, p. ao4, n. i.
(a) Cf. p. 48.
(3) V. 4* partie, ch. m, sous Eloquence.
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i
XXIV. LK FER ROUGE. l5538-l5768 263
]>ement plus copieux d'une réflexion générale : tendance des
hommes à prêter une oreille complaisante aux propos des médi-
sants (15400-7).
4* L'exorde du discours de Févêque à Isolde (i543a-43)» <V^ faî*
défaut dans la Saga, doit être attribué à Gottfried. a Le poète alle-
mand est coutumier de cette disposition, que Thomas ne parait
pas avoir recherchée, b Pour s^excuser du rôle qu il assume,
l'évéque déclare être le porte-parole du roi (i5435 s.), idée qui
revient plus loin (i5445-7)> niais cette fois simplement comme
explication. Thomas ne se serait sans doute pas répété à si courte
distance. En revanche, il est naturel que Gottfried, cherchant
quelle atténuation il pourrait mettre dans la bouche de son person-
nage, ait adopté la pensée de Thomas pour la faire servir à ce
dessein, quitte à la reprendre plus tard (lorsqu'il revient à son
texte) avec le sens que lui donnait le poète français, c Le ton de
Févêque est, dans la Saga, beaucoup moins déférent et compa-
tissant que chezGottfried (i). Là, l'accusation est presque brutale,
ici, elle est discrète et corrigée par toutes sortes de ménagements.
Comme Fexorde a précisément ce caractère que l'on voit dans le
reste du discours chez Gottfried, on ne saurait le refuser au poète
allemand.
5* Dans la Saga, Févêque dit que, depuis un an, le peuple accuse
Tristan et la reine de commerce adultère (71 : 3i). Chez Gottfried,
on ne voit pas pourquoi, c'est dans la réponse d'Isolde que cette
idée est exprimée (15484-7).
6^ Le poète allemand a adouci la rudesse des mœurs, en
n'accueillant pas dans son texte la proposition que fait Isoldè elle-
même de subir l'épreuve du fer rouge, ni sa déclaration qu'elle est
prête, en cas d'insuccès, à se laisser bi-ûler ou écarteler (S 72 : 14-18).
Chez lui, Isolde s'o£&^ simplement à se soumettre à toute épreuve
qu'on lui prescrira (i55i5 ss.). C'est Marc qui indique la nature du
jugement (i5528 s.).
i5538- 15768. Isolde, après avoir pris l'engagement de subir
l'épreuve, reste accablée par le souci et l'inquiétude, dit la Saga.
Gottfried reprend la même idée, n^ais, suivant sa coutume, établit
(i) Cette remarque a déjà été faite par M. Bédier (p. aia).
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Îl64 COMPARAISON DE GOTTFRIED AVEC S ET £
exactement le compte des sentiments qui se partagent l'âme de la
reine. Il ajoute qulsolde fait appel k la pitié du Christ et se livre
à la prière et au jeûne (i 5548-53). Si ce motif religieux avait existé
chez Thomas, le pieux Robert Taurait-il négligé ?
Enfin, Isolde imagine la ruse bien connue, qui lui permettra
d'affronter le jugement de Dieu (i). Elle mande à Tristan de venir
à Garlion le jour de l'épreuve. Tristan se présente « vêtu d'une
mauvaise robe de laine », dit Thomas (S 73 : i s., E :2a38 s.),
déguisé en pèlerin, déclare Gottfried (i5564 s.), pour plus de
clarté. C'est, en effet, ce déguisement que la Saga reconnaît plus
tard k l'ami d'Isolde (^3 : i4» etc.). Afin sans doute de ne pas
violer l'étiquette courtoise, ce n'est pas Isolde, mais ce sont les
gens de son entourage qui, dans le poème allemand, hèlent le
prétendu pèlerin (i 5574-85).
De concert avec Isolde, Tristan prépare, pio» sa chute, l'équi-
voque qui servira à fausser l'épreuve. Plus décent que Thomas (2),
Gottfried dit que Tristan tomba « aux côtés de la reine, la tenant
embrassée » (i56oo s.). Le même scrupule de délicatesse a
déterminé le poète allemand k remplacer la plaisanterie assez
vive d'Isolde (S ^3 : ao s.) par des paroles mieux séantes (15617-9).
C'est l'humanité de Gottfried qui lui a inspiré une autre modifica-
tion : aux menaces de mort que, selon la Saga, Tentourage
d'Isolde profère contre le maladroit pèlerin, le poète allemand a
substitué des menaces de mauvais traitements (i56o5 s.).
Par suite d'une transposition, insignifiante d'ailleurs, Gottfried
ne dit pas à l'endroit correspondant au récit de la Saga que la
reine distribue ses richesses. Cette libéralité d'Isolde a lieu avant
la messe, chez Gottfried (i 5647-5 1), après l'office, dans la Saga
(73 : 28 ss.) (3).
On peut supposer, en se fondant sur la prédilection bien
connue de Gottfried pour les descriptions, qu'il a ajouté quelques
(i) La «subtile » reine se fait porter par Tristan, déguisé en pèlerin, à
travers le gué de Garlion. Devant les barons de Marc, Tristan se laisse choir
avec son fardeau. Isolde peut alors déclarer sous la foi du serment que nul
homme, sauf Marc et le pèlerin qui est tombé tout à Theure avec elle, ne
Ta tenue dans ses bras.
(2) V. 5 73 : 8 s., E !ia5o-4>.
(3) Kôlbing croit par erreur à une omission de Gottfried {Tristrama Saga,
p. cv).
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XXIV. LE FER ROUGE. l5538-l5768 265
traits à la peinture dlsolde se rendant à la messe : cilice, robe
courte, manches retroussées (i556o-6).
L'épreuve du fer rouge heureusement subie, Gôttfried dit :
« Alors il fut manifesté et attesté au monde que le très puissant
Christ tourne comme le vent, à l'égal d'une manche (i) : il se
prête et s'accommode aussi souplement et aussi pleinement qu'il
le faut, li est à la disposition de tous les cœurs, pour la vérité
comme pour le mensonge. Que ce soit sérieusement, que ce soit
en jeu, on le trouve tel qu'on le désire. Cette chose fut publique-
ment prouvée par la subtile reine ; elle dut son salut k sa duplicité
et au serment fourré qu'elle fit à Dieu » (iSjS^-SS).
Au lieu de cette vive protestation, la Saga offre une terne con-
clusion : « Dieu, dans sa douce miséricorde, accorda à la reine
une belle justification » (74 • i4 s.)-
Le passage de Gôttfried a été souvent et diversement apprécié.
Avaqt de le juger, il convient de se demander s'il émane du poète
allemand ou s'il est une traduction de Thomas. La réponse à cette
question ne saurait guère être douteuse. Le ton et la forme déjà
font croire à l'originalité de Gôttfried. Mais il y a des preuves plus
solides. 10 La polémique à laquelle se livre le poète au sujet du
jugement de Dieu faussé par un serment ambigu suppose une
indépendance d'opinion qui ne semble pas avoir été commune à
son époque. Si nous admettons que Thomas l'a eue, il faut admettre
aussi, pour croire que Gôttfried a répété sa réflexion, que le poète
allemand partageait la manière de voir de son modèle et qu'il n'a
pas craint plus que lui de l'exprimer, double rencontre qui serait
singulière, a*» Le passage cadre mal avec le contexte. Déjà Kurz a
remarqué la dissonance et fait voir qu'en critiquant la ruse de son
héroine, au lieu de se réjouir simplement de l'heureuse issue de
l'aventure, le poète a compromis l'harmonie du récit (a). On sait
que tel accident est arrivé plusieurs fois à Gôttfried lorsqu'il
s'écarte de son original (3).
La critique est donc personnelle au poète allemand. Quel en est
le sens ?
(i) Il s'agit des manches démesurément longue > et larges à leur extrémité
inférieure et qui flottaient au moindre mouvement des bras (v. Bechstein,
op. c, n. au V. 15740).
(2) V. Zum Leben Gottfrieds von Strassbarg. Germania, i5, p. 335.
(3) V . 4' partie, ch. iv, sous Incohérences.
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266 COMPARAISON DE GOTTPRIED AVEC S ET E
Dans on article (i) qui mérite d*étre discuté, car il £Edt encore
autorité, Kurz a émis Tavis que Gottfned a violemment, autant
que sournoisement, attaqué le clergé. Les évéques et les prêtres
devant qui Isolde a subi le jugement l'auraient tirée d'embarras
par une ruse, ayant été payés par Taccusée. Examinons cette
opinion.
Kurz, qui n'a pas connu le poème de Thomas (c'est-à-dire les
versions qui en sont restées), est trop enclin à croire que Gottfried
a imaginé tout l'épisode, ou au moins Ta arrangé de façon à laisser
deviner le rAle du clergé dans TafTaire. Mais, des passages cités par
Kurz pour appuyer sa conjecture, les uns se trouvent chez Thomas
et ne se prêtent pas à l'interprétation qu'il recommande, les autres
n'ont pas le sens qu'il leur attribue.
i<> Gottfried suit le texte français quand il fait comparaître
Isolde devant un « concile » (qui est, non une réunion de gens
d'église seulement, mai^ de ceux-ci et des barons de Marc, cons-
titués en tribunal) (2). D n'y a donc aucun argument à tirer de «îe
trait.
Qo Le discours de l'évéque, bien que le ton en soit plus déférent
chez Gottfried, a exactement la même tendance dans le poème
français que dans le poème allemand. 11 est faux, par conséquent,
si l'on n'admet pas que Thomas ait eu un dessein analogue à celui
de Gottfried, de dire, comme le fait Kurz, qu'on « voit inmiédiate-
ment que l'Église est du côté d'Isolde et fera son possible pour la
sauver ».
30 Thomas, à la vérité, n'a pas conté (à moins que Robert n'ait
retranché la donnée, conjecture peu vraisemblable) que la reine
recourut aux prières et au jeûne (G i555i-3). Maison voit difficile-
ment comment cette conduite d'Isolde — conforme à la réalité (3)
— peut soutenir l'hypothèse de Kurz.
4® Avec Thomas, Gottfried annonce que la reine, avant
l'épreuve, fit don de ce qu'elle possédait. A qui ? demande Kurz,
qui insinue que ces largesses vont au clergé et paient sa complicité ;
« aux pauvres, aux malades, aux blessés, aux orphelins et aux
veuves », répond Thomas. Gottfried n'a pas précisé, comme le fait le
(i) V. Kurz, op. c,
(a) G iS3i6-8, i53a9 s., i5536 8.
(3) V. Herte, op. c, p. 645.
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XXIV. LB FER ROUGK. 1 5538-1 6768 fÀ&J
poète français, et, à la rigaeur, on pourrait découvrir une intention
dans cette omission. Mais la publicité de ces libéralités exclut le
soupçon de Kurz, et, ce qui est plus important, Gottfried déclare
que la reine montra cette générosité <x pour que Dieu oubliât sa
faute et lui rendit son honneur]» (i5647-54)« Il ne saurait être
question de corruption.
6^ G*est en suivant Thomas, et sans aucune allusion à une con-
fession qui joue son rôle dans Tinterprétation de Kurz,que Gottfried
met dans la bouche d'Isolde la déclaration qui précède l'épreuve
et qui est exigée par le récit.
6** « Les évéques et les prêtres, dit Gottfried, bénirent les
apprêts du jugement et eurent bientôt terminé leur office. Le fer
fut mis dans le feu » (i564i-6). Ge mot « office », parait plein de
mystère à Kurz. Ou plutôt il est trop clair. G*est la machination
cléricale^ la tromperie dont Isolde va bénéficier. 11 ne faut sans
doute pas attribuer tant de malice au poète allemand. U a simple-
ment, et, sauf une transposition légère, exactement répété le texte
de Thomas, que la Saga rend ainsi : « Le fer fut mis dans le feu et
préparé. Trois évoques le bénirent... » (78 : 26 s.). C'est ce préparé,
ou un mot français analogue rendu par albàit dans le texte
norrois, que Gottfried a innocemment traduit par « et eurent
bientôt terminé leur office ». Quant à la raison de la transposi-
tion de Gottfried, elle se découvre aisément. Le poète s'est rap-
proché de la réalité en contant que les évoques bénirent, outre
le fer, l'endroit où Ton allama le feu et le feu lui-même (i), détail
omis par Thomas ou par la Saga.
On a donc le droit de croire que le récit de Gottfried, conforme
à celui de Thomas, ne présente pas plus que ce dernier les
intentions que Kurz a cru y démêler. S'il subsistait quelque doute,
il suffirait, pour le détruire, de prendre en considération deux
réflexions.
Gottfried, dit-on, a disposé l'épisode de façon à attaquer le
clergé. Mais alors pourquoi attribue-t-ii le succès d'Isolde au
« serment fourré »? A quoi bon la ruse de la reine^ sa déclaration
ambiguë, son souci d'éviter un parjure, si elle compte sur la
supercherie des prêtres pour triompher? Cette interprétation
détruirait lé sens de l'épisode.
(i)V. HerU, Le.
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268 COMPARAISON DE GOTTFRIKD AVEC S ET £
N'oublions pas, en second lieu, que le ton de Gottfriéd est, dans
tout ce passage, profondément religieux et que, plus que le poète
françaiSy il s'applique à mettre en relief la piété dlsolde. Ce souci
s'accommode mal à la satire supposée. Voici ses additions. « Elle
confia ses peines au Christ miséricordieux et secourable à la
détresse ; priant et jeûnant, elle s'en remit à lui de la délivrer de
ses angoisses et de ses soucis » (i5548-53). — Elle distribua ses
biens « pour l'amour de Dieu et afin que Dieu oubliât sa faute et
lui rendit son honneur » (i565i-4). — « Elle entendit la messe
d'un cœur fervent; la sage et bonne reine était pieusement
recueillie » (i5655-9)« — « Isolde avait confié à la clémence du ciel
son honneur et sa vie » (16677 s»)* — * Elle pria le Dieu bon de
garder et de sauver sa main et son cœur » (i568î2-4)*
Pour être persuadé que Gottfided fait jouer ici la comédie à
Isolde et la joue lui-même, que le poète, que nous savons respec-
tueux de la religion (i), s'est attaché en cet endroit à déconsidérer
ses ministres, enfin que le clair et sincère auteur des digressions a
déguisé sa pensée dans tout cet épisode, il faudrait avoir l'appui,
non des vagues suppositions de Kurz, mais de preuves solides.
Trouverons-nous une de ces preuves dans la protestation que
nous avons traduite plus haut ? Ce serait se méprendre sur le
sens des paroles et de la pensée du poète (2). Gottfriéd, en effet, ne
s'indigne ni contre les prêtres, ni contre le Christ, qui « tourne au
vent à l'égal d'une manche », mais contre ceux qui le contraignent
à cette versatilité, contre les plaideui*s madrés qui, par leur ruse,
mettent Dieu dans la nécessité de les servir « pour le mensonge »,
et qui, comme « la subtile reine », doivent le triomphe d'une
cause mauvaise à leur duplicité (3). Sa critique atteint avant tout
la pratique du « serment fouiTé » et, peut-être, par extension, le
jugement de Dieu, qui se prête à de telles injustices.
11 est certain, les instructives recherches historiques de Kurz
ne permettent pas d'en douter, que le sens droit de Gottfriéd a
pu être blessé par l'abus des jugements de Dieu dont il a été le
0) V. p. 94, 144, 149, i55. 162.
(a) Le caractère sérieux, passionné même de Gottfriéd, et qui paraît dans
ses digressions ne permet pas devoir avec M. Bahnschcune frivole raillerie »
dans ce passage (Tristan-Studien, p. 11 6.).
(3) Les légendes d'Ami et Amile^ à* Engelhard^ etc. offrent aussi des
exemples du jugement de Dieu faussé.
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xxîv. LE PBR ROUGE. 1 5538- 15^68 269
témoin. Il est possible également qu'il ait blâmé cette institution,
et il est sûr qu'il a critiqué l'usage immoral qui en était fait. On
voit bien aussi qu'il a exprimé son opinion sous une forme suscep-
tible de scandaliser les croyants. C'est là tout ce qui peut être dit
de sa fameuse « protestation », qui n est ni un acte impie, ni une
critique du clergé, mais la manifestation indignée d'un honnête
homme et d'un esprit indépendant (i).
Après sa justification, l'Isolde de Thomas reproche à Marc sa
conduite envers Tristan, qu'il hait à cause d'elle. Le bon roi
regrette sa sottise (S 74 • iJ-î^i)» Cette impudence de la femme
coupable et cette naïveté du mari trompé, qui sont à leur place
dans le fabliau et la comédie, auront paru à Gottfried indignes
d'un poème sérieux et capables de rabaisser le caractère de son
héroïne. 11 a i*ejeté le trait.
(i) Il ne parait pas impossible non plus que Gottfried ait mis nue inten-
tion ironique dans ce passage, et quUl ait prétendu, lui qui ne croyait pas
au succès du serment faussé, railler les conteurs et les lecteurs qui ajou-
taient foi à la ruse employée pour forcer le Christ à «( tourner selon le
vent ».
Quant au rôle d'Isolde il est très aisé à expliquer. La reine s'est mise en
règle avec elle-même en imaginant le « serment truqué », avec Dieu en lui
demandant le pardon de sa faute. U était naturel, à ses yeux, qu'elle sortit
triomphante de l'épreuve. Le rationaliste Gottfried n'a pas jugé qu'il dût en
être ainsi. C'est pourquoi il a pris la parole.
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XXV
Petitcrû
(15769-16406)
1S769-15918. Après rincident du gué de Garlioii(i), Tristan a
quitté l'Angleterre pour se rendre en Galles, chez le duc Gilan (2).
Celui-ci est possesseur du chien Petitcrû, présent d'une fée.
Ravissante est la robe de Petitcrû, aux couleurs variées (3), mer-
veilleux est le grelot qu'il porte au cou, et dont le son bannit toute
mélancolie (G 15769-894).
La Saga ne dit pas que Petitcrû était féé (G i58io) : ce n'est
là qu'une omission de Robert, comme en témoigne Gottfried (4).
Alors que la Saga n'use que d'une comparaison pour donner
une idée du pelage de Petitcrû (« il était rouge sang, comme si sa
peau était retournée » 75 : i3), le poète allemand, qui a laissé tom-
ber cette image de goût douteux, assimile la fourrure de Petitcrû
à la neige, au trèfle, à Técarlate, au safran et à l'azur (i5839-33).
(i) M. Bédier revendique, avec raison, pour Thomas cette indication qui
fait défaut en S et en E (Bédier, p. 317, n. i).
(a) Toujours empressé à relever la condition de ses personnages, GotU
fried s*est abstenu de dire, comme le faisait Thomas (5 74 : 3o s., E aSog s.),
que Tristan reçut des soudées de Gilan. Dans le poème allemand, Tristan
est l'hôte et l'ami du duc {G 16779 ss.).
(3) Le palefroi d'Enide a également la peau bigarrée, et, comme Petitcrû,
vient d'une créature surnaturelle (Hartmann: Erec^ 7289 ss., 7894 ss.).
D'autres animaux remarquables par leur pelage diversement coloré se
rencontrent dans la poésie du moyen âge : ainsi le cerf chassé par Bfare
{TrUtan G 17398 ss.), un cheval dans Tristan als Mônch (v. 867 ss.), le cheval
de Clarion dans Fierabras (p. i24)«
(4)' Robert a rendu exactement Avalon par Alfheimar (pays des Elfes) an
début de l'épisode (75 : 7). Le mot Pôlin qui représente plus loin le terme
français (75 : 17) serait-il une corruption de scribe pour Açalon, inscrit par
Robert dans son texte en cet endroit ?
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XXV. PBTITCRÛ. I5919-16178 27 1
Ces comparaisons, qui toutes sont à la rime, ne semblent pas
avoir existé chez Thomas. Par contre, le témoignage de Sir Tristrem
(!24o3) ne permet pas d'attribuer à Gottfried l'assimilation du pelage
de Petitcrû à la soie (i5886-8).
Petitcrû est plus merveilleux encore chez Gottfried que dans la
Saga. Il ne gronde et n'aboie jamais ; il ne montre pas de colère,
(juoi qu'on lui fasse ; il ne mange ni ne boit (16890-4). Comme le
poète allemand se réfère ici à sa mœre, il y a lieu de ci*oire qu'il a
suivi Thomas, écourté par ses traducteurs anglais et Scandinave.
Le son du grelot magique a délivré Tristan de toute peine, et
Tamant d'Isolde songe généreusement à acquérir le chien pour son
amie. Dans la Saga, c'est en présence même du chien que cette
intention naît dans l'esprit de Tristan. Le ravissement où est jeté
le chevalier, qui oublie, sous le charme, toute peine amoureuse et
perd même le souvenir d'Isolde (S ^5 : ^3), donne à cette idée un
caractère d'invraisemblance qui a frappé Gottfried. Il conte que
c'est après l'éloignement de Petitcrû que Tristan, rappelé à la
réalité, pense aux moyens d'obtenir pour Isolde le chien merveil-
leux (15895 908).
15919-16178. Bientôt se présente l'occasion recherchée par
Tristan d'acquérir l'animal féé. Le duc Gilan est tributaire du géant
Urgan le velu et s*engage à donner à Tristan ce qu'il voudra, si le
chevalier étranger le débarrasse de l'humiliante et onéreuse rede-
vance. Tristan attaque Urgan (i), le tue et réclame Petitcrû pour
prix de son service (Cf 15919-16178).
Le poète allemand a assez fidèlement suivi son texte dans cette
partie du poème. Voici ses divergences les plus caractéristiques.
i^ L'altercation de Tristan et du géant est plus courtoise dans
le poème allemand que chez Thomas, où les adversaires s'appellent
truand et monstre maudit (S 76 : 3i et 76 : 34).
7,^ Après que le géant a abattu le cheval de Tristan d'un coup
de sa massue, il adresse, chez Gottfried, une ironique apostrophe
à son adversaire, qui, pour toute réponse, lui crève un œil (i6o34-
(i) Il ne semble pas jqae M. Bédier ait eu raison de croire que, chez
Thomas, la scène ne se passait pas dans une forêt comme le dit Gottfried
(v. Bédier, p. ^i, n. i). Plus loin, en effet, la Saga donne cette expresse'indi-
cation (7S : la s.).
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272 COMPARAISON DE GOTTFRIED AVEC S ET K
45). Discours et blessure, qui ne sont ni dans la Saga, ni dans
Sir Tristrem, paraissent des additions de Gottfried : ils se décèlent
comme des ornements inutiles à l'action et ajoutés après coup par *
l'ingénieux remanieur (i).
3** Thomas contait certainement que le géant, ayant perdu sa
main droite, coupée par Tristan, ressaisissait sa massue de la
gauche et en portait à Tristan un coup terrible qui fracassait l'écu
et terrassait Thomme (S 77 : 16-20, E 2347-9). Gottfried a éliminé
ce détail, peut-être pour ne pas faire voir son héros en si fâcheuse
posture, peut-être parce qu'il lui a paru invraisemblable que
Tristan ait pu résister à un coup de massue dont le pareil a
renversé son cheval (2),
4° Tristan, ayant vaincu, mais non tué le géant, lui livre par la
suite un second combat qui a chez Thomas la physionomie suivante.
Urgan lance sa massue sans atteindre Tristan. Celui-ci essaie, en
vain, de frapper son adversaire du côté gauche : il lui porte alors
un coup droit si violent qu'il lui tranche l'épaule et que le géant
est précipité du pont dans l'abîme (S 78 : 6-10, E 2390 ss.).
D'après Gottfried, Tristan, qui a déjà crevé un œil au géant, lui
crève aussi l'autre. Mais Urgan porte autour de lui à l'aveuglette
des coups furieux, ce qui force Tristan à s'enfuir. Urgan s'étant
avancé sur le bord du pont, Tristan revient, et, d'un effort vigou-
reux, le lance dans le précipice (16156-78).
Il semble que Gottfried se soit, par là, ingénié à dramatiser la
lutte du chevalier et du géant. Le récit de Thomas lui a paru trop
simple, et trop aisée la victoire de son héros. C'est en somme par
un heureux hasard et parce que Tristan réussit à priver Ui^an de
ses yeux, qu'il triomphe de lui dans le poème allemand, alors que
dans le poème français Tristan vient à bout de l'énorme géant
aussi facilement que d'un adversaire aux forces ordinaires (3).
16179-16406. Le duc Gilan vient, après le combat, en constater
(i) Cf. cependant Bédier, p. aaa, n. i.
(ià) La Sag^a ne dit pas que Gottfried, entrant dans le château du géant
vit sur une table la main d'Urgan (S 77:32 s., G i6io5). Le détail, qui fait
aussi défaut dans Sir Tristrem^ doit être chez Thomas, qui n'a pu manquer
de songer à placer la main en un endroit apparent.
(3) L'Iwein d*ilartmann n*est victorieux du géant Harpin que grâce au
secours inattendu que lui apporte son lion (Iwein^ 5o5o ss.).
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XXV. PEtiTCRû. i6i79-i64û6 ifjS
rissne. Cela, lés trois textes s'accordent à le dire. Mais le ^eùl
Gottfried parlé des anxiétés dii bon seigneur (i6i84-8), comme il
est aassi le seul k mentionner la joie que cause à Gilan la victoire
de son ami (16199). Ces menus détails psychologiques, comme
ceux que nous trouvons si souvent en plus dans le poème allemand,
sont probablement de l'invention de Gottfried. Pourquoi Robert,
à qui un mot aurait suffi pour les indiquer, les aurait-il éliminés
avec ce parti-pris ?
D'une façon plus vive et plus détaillée que la Saga, Gottfried
conte que Tristan et Gilan vont voir le cadavre du géant, et que
le butin est ramené dans le pays du duc (16200-7). C'est chez le
poète allemand seul que se trouve l'éloge que fait tout le pays
de la prouesse de Tristan (i6ao8-i4) : rien ne permet de discerner
si Gottfried est ici original ou imitateur.
Nous avons, par contre, le droit d'attribuer avec certitude à
Gottfried l'art qui se décèle dans le dialogue où Tristan réclame
de Gilan le chien merveilleux comme prix de son service
(161126-66) (i). Rapide, vif, incisif, allégé de toute minutie et de tout
détail insignifiant est le passage de Gottfried. Dans les derniers
vers seulement (16243-66), se rencontre une addition de fond à
l'original. C'est qu'il s'agissait, ici encore, de révéler les senti-
ments d'un personnage, en l'espèce, de montrer les regrets
qu'éprouve Gilan k se séparer du chien féé.
Un peu plus loin, Gottfried cède à sa tendance bien connue à
magnifier. « Il n'eût pas donné le chien pour tout l'or du moiède »,
dit la Saga pour dépeindre la joie de Tristan devenu possesseur de
Petitcrû ; « à son regard il n'eût pas estimé plus qu'un fétu Rome
et les autres empires, les pays et les mers », corrige Gottfried
(16269-72).
Envoyant le chien magique à Isolde, Tristan la prévient par
un message dans la Saga, par lettre chez Gottfried. Si un détail
aussi secondaire est relevé, c'est qu'il paraît être un système de
Gottfried de faire jouer aux lettres un rôle que la Saga ne
connaît pas. Trois passages au moins peuvent être invoqués :
15557 ss, 16285, i63o5 s. On a droit de voir dans cette modifica-
tion un eflet du désir de modernisation du poète allemand.
Si Ton doit considérer comme très secondaire une transposition
(1) Robert rend, en effet, exactement le texte de Thomas, dont la manière
se découvre à travers la traduction.
Univ. de Lille. Tr. et Mém. Dr.-Letires, Pasc. 5. 18.
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^^4 COMPARAISON DE GOTTFRIED AVEC 6» ET £
de Gottfried, qui annonce seulement après le retour de Tristan
que la reine fait construire une niche d'or pour Petitcrû (i634i ss.),
on accordera attention à la description de Tattitude hypocrite que
prennent, vis-à-yis de Tristan, ses ennemis, Melot et Mariadoc
(i63i8-36). Le jeu de mots sur ère, la tournure antithétique de la
pensée, Finteryention personnelle du poète, enfin le fait que ce
passage procède de la même idée qui a inspiré à Gottfried un
développement précédent (iSoSi-jô) (i) font pencher la balance
en faveur du poète allemand (s).
Gonmient Isolde expliquera-t-elle à Marc Torigine de Petitcrû?
Thomas le disait peut-être. Gottfried, en tout cas, nous Tapprend :
la reine conte que c'est un présent de sa mère (i6337-4o).
Le poète allemand est seul à donner à l'épisode une conclusion.
Pour ne pas jouir égoïstement du soulagement que lui procure le
grelot enchanté, Isolde l'arrache du cou de Petitcrû, et jamais plus
il n'apaisa les chagrins des cœurs (i635i-4o6). Dans une ingénieuse
discussion, M. Bédier s'est appliqué à démontrer que c'est à
Thomas que doit revenir l'invention de ce dénouement (3). Il
faut se rendre à la fine et solide ai^umentation du critique, et
reconnaître que la majeure partie des probabilités est en faveur
de son opinion. Il reste cependant inquiétant qu'aucune des
versions du poème de Thomas, sauf celle de Gottfried, n'ait gardé
trace d'un trait aussi frappant (4).
(I) V. p. 260.
(a^ Le mot français samhlanze (i63a7) pourrait faire naître des doutes si
Ton ne savait que Gottfried a employé des termes étrangers qu'il ne paraît
pas avoir trouvés chez Thomas [v. morâUteit (8008), priaon^ (3o5o, etc.)].
(3) y. Bédier, p. aaG ss.
(4) On remarquera également que Tun des arguments mis en avant par
M. Bédier est contestable. Le renoncement d'Isolde aux joies dues au grelot,
dit-il, ne cadre pas avec l'économie du poème, puisque, au moment où il se
produit, les amants sont réunis : donc plus de chagrins, partant nul besoin
de consolations. U faudrait, par suite, noter ici une faute de 4ogique qui ne
permettrait pas de croire à l'invention de Gottfried. La raison n*est pas pro-
bante. i<* La comparaison du poème aUemand avec l'original démontre que
Gottfried, qui a sf souvent vu et corrigé les fautes de son modèle, tombe
lui-même assez fréquemment dans l'erreur quand il introduit des idées
nouvelles dans son texte ; 2* si, cependant, on ne veut pas croire à une aussi
grossière bévue, on admettra très bien que Gottfried ait pu faire coexister
les effets du grelot magique avec la vie commune de Tristan et de son amie.
Cette vie, le poète nous le dit lui-même, n'est pas toujours heureuse ; la
joie des amants est contrariée par les tourments de la jalousie, les sépara-
tions momentanées, etc. Pour ces instants de trouble le grelot magique est
la ressource à quoi Isolde renonce dans un bel élan de générosité.
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XXVI
Le B^nnissbbcent
(i 6407-16682)
i64o7-i668!2. Rentrés en grâce près de Marc, Tristan et Isolde
mènent une vie joyeuse, inquiétée cependant par les contraintes
extérieures qui gênent leur amour. Cette restriction est faite par
Grottfiried seul, qui institue une assez longue digression sur le
T^ouloir, qui doit suffire aux amants lorsque les circonstances leur
interdisent les actes (i64i5-52). Quand même nous ne disposerions
pas d'un critère qui paraît sûr, c'est-à-dire du témoignage d'inter-
calation par la reprise, au vers i6453, de Tidée qui précède la
digression (i6453 = 16414)9 ^^ ^ laquelle Gottfried a dû revenir
pour rentrer dans son sujet, nous trouverions dans la prédilection
du poète allemand pour ce genre de réflexions et dans la nature des
pensées qu*il exprime un témoignage suffisant de son originalité.
Si ce passage est en dehors de l'action, il n'en est pas de même
du suivant, où le poète allemand montre le soupçon envahissant
Tesprit de Marc. La logique du récit exige cette idée, et l'on ne
peut admettre que Thomas Tait omise. Il est moins sûr que le poète
finançais l'ait revêtue de la forme qu'elle présente chez Gottfried.
La comparaison agricole qui s'étend sur les vers 16459-75 a un
aspect tout gottfriedien. Le proverbe : « quoi qu'on fasse, les yeux
vont là où l'on aime et les doigts là où l'on souffre » (16477-80)
peut avoir été énoncé par Thomas (i), ainsi que le commentaire qui
le suit et l'application qui en est faite aux amants (i648i-5o4). Mais
le récit du combat qui se livre dans Tâme de Marc, tantôt porté à
la confiance, tantôt s'abandonnant au soupçon (i65o5-38), paraît
(1) On le rencontre dans le Parténopeus (v. Hertz, op, c.,p. 646).
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fi'jS COMPARAISON DE GOTTFRIED AVEC S ET £
bien être an développement greffe par le poète allemand snr le
motif de l'absence de preuves. On remarque que ce passage fait
l'impression d*un hors d'œuvre, que le poète français n'a pas
coutume de se préoccoper des sentiments de Marc (i), enfin qae
ridée de Tamour invincible du roi pourisolde (i65a8-3o), idée qui
n'est pas en harmonie avec le contexte, se retrouvera plus loin
dans un passage probablement original (17727 ss.) : pour ces
motifs, on peut croire à une addition de Gottfried, toujours sollicité
par la peinture d'états d'âme complexes.
Résolu à un acte d'autorité, Marc fait venir les amants et leur
annonce qu'il les bannit de la cour. Le discours qu'il leur tient
chez Gottfried (i6545-6i24) (2) ^s^ ^î uni, si simple, si dépourvu
d'effets de style, qo'on le peut croire en grande partie traduit de
Thomas.
M. Bédier a fait voir (3) que quelques-uns des détails du départ
des amants (Tristan emporte vingt marcs d'or, sa harpe, son épée,
son cor et son arc) ont été empruntés par le poète allemand à
son original (G i66a5-i6664). Il 7 a cependant certains traits qui
paraissent propres à Gottfried.
i*" M. Bédier constate que c'est Gottfried qui a eu l'idée de dire
que Brangain resta à la cour, afin de travailler à la réconciliation
du roi et d'Isolde (i6635-4o, i6665-8a). La sympathie du poète
allemand pour la douce meschine, son désir de montrer ce qui se
passe dans l'âme de la jeune femme et enfin l'inefficacité du rôle
qu'il lui attribue semblent démontrer son originalité.
a° Se fondant également sur l'inutilité, en cet endroit, du
personnage de Kurvenal, M. Bédier estime que c'est Gottfned
qui l'a introduit dans cet épisode, où le fidèle écuyer accompagne
les amants dans la forêt, puis, après leur installation^ revient à k
cour de Marc pour surveiller les dispositions du roi. Il doit aussi
rendi*e compte tous les vingt jours à Tristan des desseins de Marc
et répandre le bruit que les amants se sont embarqués pour
l'Irlande.
Si nous croyons avec M. Bédier que Gottfried est l'inventeur
(i) V. p. 47 et pass.
(a) U manque dans les versions anglaise et Scandinave, toutes deux
mutilées ici.
(3) V. Bcdiep, p. 233.
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XXVI. LE BANNISSEMENT. lG4o^ l668a 'J77
du rdle de Karvenal, nous ne pensoBs pas que ce rôle soit inutile.
a II est nécessaire que Kurvenal fasse croire que les amants sont
partis pour l'Irlande . Gottfried, en effet, se conformant au texte
de Thomas, les dit inquiets lorsque Marc et ses chasseurs sont
aux abords de la Grotte d*amour. D'où provient leur crainte d*être
découverts, sinon de la confusion dont les couvrira la révélation
de leur mensonge (i^SSo)? Gottfried a donc justifié ici un motif
du poème français. & L'invention du rôle de Kurvenal a servi à
combler une lacune de Thomas. Après que Marc s*est décidé à la
réconciliation, à la suite de la découverte de la grotte, il envoie
dire aux amants de revenir à la cour (S 8i : aj s.). Quel sera le
porteur de ce message ? La Saga n*en sait rien. Deux personnes
seulement, dans le poème français, connaissent l'endroit où est la
grotte : le grand veneur et Marc. Confier au veneur la mission de
rappeler les amants, il n'y avait pas à y songer, ce personnage
ne devant pas inspirer confiance aux bannis. L'intermédiaire tout
désigné sera le fidèle écuyer de Tristan, et Gottfried l'emploiera
fort judicieusement à cet office (17686 ss.) : mais il tombe sous le
sens qu'il devait l'y préparer dès maintenant et expliquer comment
Korvenal connaît la retraite des exilés (i).
3® Gottfried spécifie que ce n'est pas Petitcrû, maisHuden,
qui accompagne les amants dans la forêt (166612 s. cf. I7!255).
Quelle était la version de Thomas ? Sir Tristrem dit que les deux
chiens suivirent Tristan et son amie (124^7 s.*). La Saga est assez
obscure. Il y est affirmé d'abord que Petitcrû, après qu'Isolde
eut rompu le charme attaché au grelot, ne resta pas longtemps au
château de Marc, mais s'accoutuma à chasser dans les bois lors-
que Tristan et Isolde y séjournèrent (79 : 6-7), puis que Tristan,
dans la forêt du Morrois, avait près de lui son chien favori, qu'il
dressa à attaquer les bêtes fauves (79 : 34-36).
Kôlbing (il) et M. Bédier s'accordent à penser que dans le poème
de Thomas un seul chien accompagne Tristan ; mais Kôlbing croit
que ce chien est Petitcrû, alors que M. Bédier estime que c'est
Huden (p. a38, n. îi).
n ne parait pas possible, en présence de la distinction si soig^eu-
(i) Le vers 17689 prouve que Gottfried a bien eu ce souci,
(a) 11 semble du moins que ce soit l'opinion adoptée par Kôlbing (v
Tristratns Saga^ p. cxv).
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ajS COMPARAISON DE OOTTFRIBD AVEC S ET £
sèment faite par Gottfiîed, de croire que son original ne signalait
pas Petitcrû. Cette distinction est une critique ; « il prit le chien
Huden et non Petitcrû ». Mais qui Gottfiied prétend-il critiquer ?
pas Eilhart, qui ne connaît point le chien féé ; ce ne peut être que
Thomas, chez qui Tristan était accompagné soit de Petitcrû seul,
soit des deux chiens (i).
(i) Outre S, la Saga semble fournir créance à cette dernière supposition,
n y est dit d'abord que Petitcrû s'enfuit dans les bois et y chassa les bêtes
fauves en compagnie des amants, puis, que Tristan, dans la forêt, avait près
de lui son chien favori. Par cette désignation c son chien favori » on ne peut
entendre Petitcrû, qui n'a jamais appartenu à Tristan. (Test donc Huden qui
accompagne les exilés, suivis aussi de Petitcrû. La raison de Taltération de
Gotlfried se devine sans peine. 11 n'a pu croire que la place du c chien de
salon » qu'est Petitcrû (v. i58o5 ss.) fût dans la forêt sauvage.
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XXVII
La Grotte d*Amour
(16683-17Î278)
i6683-i68io. Ce chapitre, consacré à la description de la grotte
où se réfugient Tristan et son amie, à son explication allégorique
et au récit de la vie qa*y mènent les amants, prête plus que tout
autre à la discussion. Nous examinons d*abord la description de
la grotte (G 16683-776).
Thomas 8*écartait de Fancienne tradition, qfii donnait pour
demeure aux exilés une hutte de branchages (Eilh. 4^18 ss.).
Soucieux du confortable des amants et épris du dessein de faire
croire qu'ils ont dans la forêt une existence agréable, il a remplacé
rindigente cabane par une grotte les abritant mieux contre les
intempéries, a chaude en hiver, fraîche en été » (E a^8j s.).
Mais, de cette grotte, ni la Saga, ni Sir Triairem ne donnent
d'exacte description. En déclarant que, dans les temps anciens, des
païens l'avaient « fait tailler et arranger avec une grande habileté
et un art ingénieux » (S" 79 : aa s.), Robert nous apprend que ce
n'est pas Gottfried qui a imaginé d'en attribuer la construction
aux géants contemporains de Gorineus (i). Il n'éclaiie pas toute-
fois un point important : qui de Thomas ou de Gottfided est
l'inventeur de la description de la grotte? On ne peut guère
croire que Thomas, qui a eu l'idée de substituer à la hutte de la
légende une demeure confortable, n'ait pas dit en quoi la glotte
formait une habitation suffisante ; Gottfried, d'autre part, prétend
s'appuyer sur sa msere (16707) : ces deux raisons démontrent
(i) Ce n'est pas davantage Thomas qui a inventé c Corineus ». Sur l'em-
prunt de Thomas à Wace, v. Bédier, p. a36, n. i.
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a8a COMPARAISON DE GOTTFRIED AVEC .S ET E
rantériorité de Thomas. Elles ne démontrent pas que Gottfried
ait exactement reproduit le poème français. Il est au contraire
visible qu'il s'est, en divers points, écarté de son texte.
10 Selon Thomas, la grotte n'a pas de porte. Plus loin, en effet,
nous apprenons par la Saga que le veneur de Marc et Marc lui-
même, parvenus à l'entrée de l'asile qui abrite les amants, y voient
Tristan et Isolde endormis. Ceci déjà témoigne de l'absence de
clôture. Mais il y a un indice plus sûr. Marc pénètre dans la
grotte pour déposer son gant sur la joue d'Isolde. De deux choses
l'une, ou la porte était ouverte, ou il n'en existait pas. La première
hypothèse admise, on se demande à quoi servait cette porte qui ne
protège pas les amants pendant leur sommeil, et qu'ils néglige-
raient de fermer le jour précisément où ils doivent songer à se
garder. Aussi faut-il se rallier à la seconde, qu'une modification
de Gottfried contraint d'ailleurs à accepter. Munissant la grotte
d'une porte d'airain ^^16738), le poète allemand ne peut, comme l'a
fait Thomas, introduire Marc dans la retraite de Tristan. Aussi le
roi, incapable de soustraire la joue d'Isolde à la morsure du soleil
en la couvrant de son gant, doit-il se contenter de garnir de feuil-
lage la fenêtre par où entrent les rayons brûlants (i),
ao De cette fenêtre il n'est pas question chez Thomas, pas plus
que des deux autres que signale Gottfried (16729 et 17063). Le
poète français ne parle que d'une ouverture ménagée probable-
ment, soit au-dessus de la porte, soit dans la paroi supérieure
(S 81 : 7 s., ^ 2539). Des trois fenêtres de Gottfried, l'une joue un
rôle dans la scène de la découverte.
3^ Il est presque hors de doute que Thomas ne connaissait pas
le lit de cristal, dont Gottfried décore la retraite des amants
(16720-4). Le poète français conte que, lors de la surprise, les amants
sont couchés loin l'un de l'autre, chacun d'un côté de la grotte
(80 : 29 ss.), et Marc, les trouvant dans cette srltuation, croit à leur
innocence, parce que, coupables, ils auraient un seul lit (81 : 2-4).
Il n'y a donc pas de lit, nî de cristal, ni d'autre espèce dans le
poème français (2).
(i) En vérité le texte norrois parle bien d'une porte : «... hann (Le veneur)
kom til dyranna â berginu » (80 : 28), mais par ce mot nous devons évidem-
ment entendre l'entrée de la grotte.
(3) Observons en passant une singulière maladresse de Thomas, qid
place une épée nue entre les amants, que la distance où ils sont l'on de
l'autre protège suffisamment contre les soupçons du roi.
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XXVll. L\ GROTTE d' AMOUR. l6683-l68lO nSl
4<) La grotte, au dire de Thomas, est sous un. monticule de
terre, où croît un arbre ombreux (S 79 : a5 s.). Gottfried a nette-
ment spécifié que, si trois tilleuls touffus se trouvent à Feutrée, il
n'y en a pas au dessus (16734-6). Cette critique adressée à Thomas
montre Tindépendance de Gottfried. Elle montre aussi son sens:
des réalités. Si un arbre à l'ombrage épais domine la grotte,
comment le soleil peut-il y pénétrer pour brûler la joue d'^solde ?
Il est aisé de tirer la conclusion de ces observations. La
magnifique porte d'airain, les trois fenêtres riantes, le Ut précieux,
les tilleuls décoratifs sont la propriété de Gottfried. Que reste-t-il
à Thomas ? probableme.nt les premiers vers du passage ie Gott-
fried : « la grotte était ronde, spacieuse, haute et droite, blanche
comme neige et de toutes parts unie et polie» (16709 s.). Autre-
ment dit, le poète français a fait de l'asile des amants une sorte
de logis passable, confortable si l'on veut, une grotte exception-
nellement commode à habiter. Poussant plus loin, le poète allemand:
a accordé aux exilés une demeure d'une idéale somptuosité : une
couronne brillante de pierres précieuses au sommet de la voûte,;
nnsol de marbre, une porte d'airain avec un loquet. d'or, un lit
de cristal, etc. La grotte habitable de Thomas, par un effet de ce
goût du magnifique, auquel cède si aisément Gottfried, est deve-
nue un palais féerique, un Temple de l'amour (1).
Près de la grotte sourd une claire fontaine, entourée d'un gazon
fleuri, dit le poète allemand (i674i-53). Ce trait idyllique est
emprunté à Thomas, la Saga le démontre. Il est présumable que
Gottfried est également redevable à Thomas de Fidée du concert
des oiseaux qui égaie la solitude (16754-61), soit que le poète fran-
çais l'ait mentionné dès la description de la grotte, soit qu'il ait
fait usage de ce motif seulement à l'occasion de la promenade
matinale des amants (2).
S'il est impossible d'affirmer que c'est Gottfried qui a imaginé
de situer la Grotte d'amour au milieu d'une région sauvage, à une
journée de marche d'endroits cultivés (16765-70), il est certain, par
(i) Avant GoUfried, Spervogel avait donné une description, très brève
sans doute, d'une fastueuse et allégorique demeure : a Dans le royaume
céleste il est une maison : un sentier d'or y conduit, les colonnes en sont de
marbre, notre Seigneur les a ornées de rares joyaux; personne n*y accède
qui n'ait le cœur pur ^. (MSF a8 : 27-33).
(2) V. plus loin sous les vers 17279-17430 (p. 291).
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a8a COMPARAISON DE GOTTFRIED AVEC S ET £
raccord de la Saga et de Sir Tristrem, que le poète allemand a
ingénieusement transposé les faits. Dans le Tristan français, la vie
des amants est décrite ayant qaHls aient découvert leur habitation.
Choqué de cette incohérence, Gottfried a d*abord décrit la demeure,
puis le mode d'existence des amants (i).
16811-169126. Par un défaut de composition dont nous décou-
vrirons la cause tout à Fheure (a), Gottfried a morcelé la peinture
de la vie dans la forêt. Il la commence dans le passage 1681 1-936,
l'interrompt pour placer sa description allégorique de la grotte
(16937-17143) et la termine dans les derniers vers du chapitre
(17143-1178) (3).
Thomas est, à n'en pas douter. Fauteur du fonds d'idées que
Gottfried a mises en œuvre dans ce passage. Nous allons signaler
les plus importantes et essayer de démêler les additions du poète
allemand.
!<" Les amants n'ont pas de nourriture (délicate E), mais il leur
importe peu (G i68ii-5o, 16913-126 = S 79 : i5-i7, E a49i-3).
Cette pensée est exposée brièvement et avec le ton calme de la
narration chez Thomas. Gottfried Ta développée longuement, et
à deux reprises ; il Fa aussi présentée sous forme de protestation
contre ceux qui pensent autrement. L'examen du Tristan d'EUhart
fournit la preuve de l'originalité de Gottfried. Le bon vieux poète
s'étonne naïvement que les amants aient pu supporter plus de
deux années ce régime de privations. Il prétend que nul autre ne le
subirait au delà d'un an. Gottfried s'indigne d'un tel doute, qui est
un crime de lèse-Minnesang ei s'écrie, au nom de l'idéal méconnu :
« Beaucoup se demandent comment Tristan et Isolde ont pu vivre
dans la forêt : ils se regardaient et c'était là toute leur nourriture (4) »
(16811 ss.). Plus loin, Gottfried accentue encore son opinion et
déclare nettement que c'est une sottise de croire que les amants
aient eu besoin d'aliments matériels (16913 ss.^. Sa verte critique
(i) Sur le rôle de Kurvenal (G 16777-810), v. p. 276 s.
(2) V. p. a84 8.
(3) Pour la commodité des références, et parce que telle est la méthode
que j'ai adoptée, je suis — à regret ici — l'ordre de Gottfried.
(4) La distinction faite par certains à Tég^d du mot spîse^ qui signifierait
nourriture délicate, ne peut s'appliquer à Gottfried, qui emploie ce mot
coumie synonyme de lipnar (16822, 16839) e* ^^ mangerie (16826, 17274).
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xxvii. LA GROTTB d'amour. 16937-17142 a83
s'adresse à Eilhart en premier lieu. Mais elle n'est pas sans toucher
Thomas, qui reconnaît que les exilés ne sont pas au-dessus des
nécessités de la nourriture, puisque le soin de leur approvision-
nement est dévolu à Tristan (S 79 : 34, E a5o4-6) (i). Toutefois
Gottfried n'a pas osé aller jusqu'au prodige et faire vivre le couple
uniquement d'amour. Il adoucit sa pensée par une correction : ils
goûtaient rarement aux aliments (16840 s.).
On voit que le poète s'est ingénié à donner un caractère idéal
k la vie des amants, comme il s'était appliqué à magnifier leur
demeure (a). Nous constaterons plus loin un nouvel effet de cette
tendance de Grottfried (3)*.
a» La société des exilés leur suffit (G 16851-69 = S 79 : 17 s.).
Il est possible que cette pensée ait été toute nue dans l'original
et que le poète allemand l'ait développée. L'allusion à la cour
d'Arthur (16864 ss.), qui reparaît plus loin (16900 ss.), semble être
du poète le plus récent, à qui sa familiarité avec les récits arthu-
riens, alors en vogue, a suggéré cette idée.
3^ La vie des amants est une vie de délices préférable à toute
autre (G 16870-81, S 79 : 18 s., E a46o-4).
A cette pensée est joint chez Gottfried un assez long dévelop-
pement(i688a-9o5), où le poète reprend, dans un tableau d'ensemble,
les traits disséminés dans les esquisses précédentes. La vivacité
du récit, qui est tout à fait dans la manière de Gottfried, le sens
artistique que décèle cette saisissante évocation et la présence
de ce procédé en d'autres endroits du poème (4) inviteraient à le
croire. Ce qui est assuré, c'est l'originalité de la conclusion
(i69i3-!26), où Gottfried intervient personnellement et exprime des
idées qu'il n'a certainement pas trouvées chez Thomas.
16927-1714^. L'interprétation allégorique de la Grotte d'amour
est une des parties les plus intéressantes et les plus caractéristiques
du Tristan allemand. Mais a-t-on le droit de l'attribuer à Gottfried,
et est^il assuré que celui-ci n'ait pas simplement traduit Thomas ?
(1) 11 faut sans doute laisser pour compte à frère Robert la pieuse pensée :
Dieu devait pourvoir à leurs besoins (579 : 16 s.),
(a) V. p. aSi.
(3) V. p. 986.
(4) V. p. i5a, i63 s. et v. iii44-9«
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284 COMPARAISON DE GOTTPRIBD AVEC S ET ^
Lai {plupart des critiques croient plus où moins fermement à Forigi-
nalité du poète allemand (i).' M. Bédier, cependant, estime que
Thoinas a dû fournir au moins quelques traits à son imitateur (3).
Il appuie' son opinion sur la présence d'indications allégoriques
dans la Salle aux images. Voici sans doute le passage qu'il vise :
«>lso)de était vêtue de pourpre, parce que la pourpre signifie
chagrin, tristesse, peine et misères, et qu'elle avait subi tout,
cfela' J)our Tamour de Tristan » (S 98 : ag-Si). Mais à bien eonsi-
dérei' les choses, cette allégorie ne se rapporte qu'à la couleur
des vêtements et n'est peut-être que la reproduction d'une idée
courante (3). Elle est en tout cas fort loin des fines, originales et
— autant que le comporte le genre — poétiques interprétations de
Gottfried (4).
Cette constatation ne prouve pas en vérité que Thomas eût été
incapable du travail de fantaisie que nous trouvons dans le poème
allemand. 11 convient, pour se prononcer avec quçlque assurance
en faveur de Gottfried, d'apporter des arguments positifs.
1^ Nous avons remarqué que l'interprétation allégorique n'est
pas à sa place dans le Tristan allemand (5). Elle devrait logique-
ment faire suite à la description de la grotte, et non couper la
peinture de la vie des amants. Pourquoi ce désordre du si ordonné
poète (6) ? N'est-ce pas qu'il a songé à l'allégorie alors que déjà il
avait — en suivant sa source — entamé le récit de la vie des
exilés ? Concordance singulière : le passage qui précède l'allégorie
se termine par une violente entrée en scène du poète (« moi
aussi... »), et l'allégorie elle-même finit par une confession émue.
Ne peut-on dès lors penser que Gottfried, amené par sa première
(i) V. Heinzel, op, c, p. aSa, Kôlbing : Tristrama Saga, p. cxui, Hertz,
op. c, p. 549.
(2) V. Bédier, p. 234, »• i-
(3) Dans Tristan ala Mônch on trouve aussi une explication symbolique
des couleurs (v. 357 ss.).
(4) Pour la même raison on ne saurait invoquer, au profit de Thomas, la
présence, dans le poème français, de l'allégorie des vêtements portés par
les jeunes gens adoubés à la cour de Marc, et qui est peut-être la propriété
4e Tauteur anglo-normand (v. p. 1226).
(5) V. p. 28a.
(6) Cette négligence frappe d'autant plus que le sens de la composition
a déterminé Gottfried à déplacer la description de la grotte peu auparavaînt
(v. p. 281 s.). - -
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i
XXVII. LA. GROTTE D* AMOUR. 169^7-17142 a85
interTention à faii^ un retour sur lui-même, a imaginé ses divers
symboles sous Tefifet d'une poussée d'émotions. personnelles et eti
Vue de faire de la grotte la représentation de ses désirs, de ses
expériences et de son idéal d'amour? Au fond, Finterprétation
allégorique est une digression sur Tamour comme les autres
digressions sur cette matièrç, et qui sont, pensons-nous, origi-
nales (i). \
a*» Au début du passage, Gottfried s'excuse des explications
qu'il va donner. D'habitude il ne recourt pas à ces artifices
oratoires quand il traduit son texte. Il se contente, s'il y a lieu à
justification, de se référer à sa mœre.
3* L'interprétation allégorique suppose une grotte merveilleu-
sement aménagée, comme l'est celle de* Gottfried. Il faut qu'elle se
distingue par son aspect, ses dimensions, sa forme, sa décoration,
etc., pour que chacun de ces détails prête à l'allégorie. Mais la
grotte de Thomas est une grotte ordinaire, une simple «fossure » :
elle n'a ni le lit de cristal, ni le sol de marbre, ni la porte d'airain,
ni les fenêtres (2), objets qui fournissent au poète allemand le
point de départ de ses symboles. En l'absence de tout détail
romantique, à quoi Thomas pouvait-il attacher ses allégories ? Si
d'ailleurs on considère la complaisance avec laquelle Gottfried a
multiplié les applications et épuisé les effets du procédé, on l'en
' tiendra aisément pour l'inventeur, ou du moins l'adaptateur au cas
particulier (3).
En résumé, il y a certitude absolue de l'originalité de Gottfried
pour une part considérable des interprétations du poème allemand,
celles relatives à des objets qui n'existent pas dans la grotte du
Tristan français, et il y a plus que probabilité pour l'ensemble du
morceau. Au défaut de preuve matérielle irréfutable, le faisceau
d'arguments réunis plus haut parait suffire à imposer la convic-
tion. .
(i) Y. y. 13191 ss., i3o3i ss., 13781 ss., i64i5 ss. etc.
(a) V. p. 280 s.
(3) Bien que cette observation n'apporte qu'un argument de médiocre
qualité, remarquons qu'il y a quelque invraisemblance à supposer qu'une
grotte aussi merveilleusement aménagée art pu exister dans les environs
du château de Marc sans que personne en ait eu connaissance. Par la décou-
verte du veneur on peut juger qu'elle n'était cependant pas ti*ès diOieile à
trouver.
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q86 comparaison de gottfribd avec s et £
Pour ce qui est de la confession qui fait suite à la description
allégorique (17104*4^)» il ne saurait être douteux qu'elle n'émane
de Gottfried et qu'il ne faille voir là un épanchement de senti-
ments intimes (i).
17143-171278. La digression terminée, Gottfried revient à la vie
des amants. U décrit leurs distractions dans la solitude. Elles
sont de deux sortes : plaisirs matériels, jouissances de l'esprit.
Le poète allemand a certainement trouvé chez Thomas le
germe de sa peinture des distractions physiques de Tristan et de
son amie. La Saga, en effet, présente les traits essentiels du récit
de Gottfried : 1^ les promenades matinales et le gracieux paysage
qui se déroule'devant les pas des amants (G 17143-69= S 79: a6-3i);
Qo les heures de repos sous le frais ombrage (G 17170-35 = S 79 :
3a-34, la Saga est toutefois moins précise que Gottfried) ; 3^ les
plaisirs de la chasse (G 17246-78 = S 79 : 34-38).
Ne croyons pas cependant que le poète allemand ait exactement
suivi son texte. Ses tableaux donnent, plus que l'original, l'im-
pression d'un charme absolu, d'une sérénité élyséenne. On objec-
tera que Robert a pu malencontreusement écourter le poème fran-
çais et, par là, en détruire l'aspect idyllique. La réfutation est aisée.
« Quand il pleuvait et quand il faisait froid... ^ dit la Saga.
Thomas avouait donc que les intempéries sévissaient aux abords
de la Grotte d*amour. Gottfried n'admet pas que la vie paradi-
siaque des amants subisse ces troubles : il a refusé la pluie et le
froid au climat de sa forêt, où il fait régner le <( printemps étemel »
de l'Ile de Calypso.
On remarque, dans ce passage, une autre modification issue de
la même tendance. Chez Thomas, Tristan etisolde se livrent à la
chasse pour satisfaire leur faim ; chez Gottfried, ils usent du
brochet et de l'arbalète par déduit plutôt que par mangerie
(171270-4). Ce qui était une nécessité dans le poème français est
devenu un plaisir dans le Tristan allemand.
Ces observations, jointes à celles qui ont été faites auparavant
sur la beauté de la grotte (a) et sur l'aptitude des exilés à se
(1) V. p. 984 s.
(2) V. p. aSi.
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XXVII. LA GROTTE d' AMOUR. I7143-I7Î278 287
passer de nourriture (i), révèlent, nous Favons déjà dit, le désir
de Gottfried d*idéaliser la vie des amants dans la forêt. Thomas
{E 22494-7) ^t Eilhart (4549-5 1) avaient donné aux exilés un motif
de joie dans leur liberté d*amour, dans le bonheur de la contem-
plation mutuelle. Mais leur existence restait rude chez le vieux
poète allemand. Thomas Ta faite supportable et même douce. Par
un nouveau progrès, et sous Pinfluence des idées du Minnesangy
Gottfried Fa rendue enviable entre toutes. L'amour était la
suprême félicité du monde contemporain : on n'eût pas compris
qu*il manquât rien au bonheur d'un couple à qui aucune de ses
joies n'était refusée.
Outre les plaisirs du corps, les amants ont chez Gottfried
(I7i86-aa8) des distractions immatérielles dont n'offrent pas trace
les versions norroise et anglaise.
V Ils charment les heures en se contant, avec une tendre
sympathie, l'histoire des amantes fameuses : Phyllis, Ganace,
Byblis et Didon.
Si Gottfried n'a pas remplacé les héroïnes de Thomas par
d'autres plus familières, et si M. Bahnsch (a) a eu raison de
supposer que Gottfried a tiré ses noms de l'œuvre disparue de
Bligger de Steinbach, il est à peu près certain que notre poète ne
doit pas être considéré comme le tributaire de Thomas.
a^ Tristan et Isolde ont une autre ressource contre Tennui.
Ils harpent et chantent des lais d'amour.
Pour ce trait et pour le suivant : affection absolue qui rend les
amants dignes de la grotte (i722!29-45), on ne saurait invoquer en
faveur de l'originalité de Gottfried que le silence des deux autres
versions, argument insuffisant en cet endroit,
(i) V. p. aSa s.
(a) Tristan-Studlen, p. 9.
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xxvm
La Dbcouvertb et la R£gonciliation
(17279-176611)
175179-17420. « Il advint un jour que le roi, suivant son
habitude, alla chasser dans la foi*ét )». G*est en ces termes que la
Saga introduit l'épisode de la découverte des amants. Si les mots
suwant son habitude sont empruntés au texte de Thomas, ce dont
on n'a pas de raison de douter, il faut reconnaître à Gotttried
Vingénieux début de ce chapitre de son Tristan. Ingénieux à
double titre, i** Marc, dit le poète allemand, est affligé d'une
grande tristesse au sujet de son honneur et de sa femme (i 7279-86).
11 y a un joli effet de contraste entre le deuil de Marc et la vie de
joie des amants qui vient d'être décrite, a® Pour se distraire,
•ajoute Gottfrîed, le roi se décide à aller à la chasse (17287-90).
Ainsi est justiûé le dessein de Marc et, par suite, le fait de la décou-
verte. Ce motif démontre aussi l'originalité de Gottfried, chez
qui Marc, depuis le bannissement dlsolde, se livre d'habitude à
la douleur et non au plaisir de la chasse.
Longuement, Thomas conte le début de la chasse. Gottfried, à
qui répugnent les détails oiseux de ce genre (i), a abrégé. Il a
laissé de côté les lignes 80 : 8-9 de la Saga, où est décrite la quête
du cerf, la dispersion d'une harde et sa poursuite par les chas-
seurs. Il a aussi résumé les péripéties de la chasse du cerf isolé
de la harde (5 80: 11-19, cf. G 17291-19).
En revanche, le poète allemand a dépeint le cerf poursuivi. Il
lui a donné un aspect singulier : crinière de cheval et pelage blanc
(17296-99). La raison de cette addition est le désir de motiver
(1) V. p. 104.
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XXVIII. LA DÉCOUVERTE ET L\ RECONCILIATION. 1 7279 174^0 389
racharnementque Marc mettra à atteindi^ cet animal merveilleux
(ijSiS-S) et, en conséquence, la découverte de la grotte.
Suivant Gottfried (ijSig ss.), la chasse est interrompue par la
nuit. Marc et ses compagnons couchent dans la forêt. Le lende-
main, le maître veneur reprend la piste et arrive à la grotte. D'après
la Saga (i), il semblerait que, dans Foriginal, c'est le même jour
qu'ont lieu la chasse et la découverte. Il importe, à cause des con-
séquences que Ton apei*cevra tout à Theure, d'examiner si la Saga
reflète le poème français.
Plusieurs raisons font soupçonner une corruption de Torig^nal.
lo Le second Aa/i/i de la ligne 19, p. 80, de la Saga est en Tair ; ce
pronom suspect se rapporte-t-il à Marc, perdu de vue depuis la
ligne 9 de la même page, ou à un nom — « le veneur » — qui
aurait sauté dans la traduction ou la copie? Quelle que soit la
réponse à cette question, on ne peut nier une incohérence enta-
chant l'authenticité du texte, a* Le nom de Kanves, donné au
veneur par la Saga seule, est fait pour surprendre. Robert, si
parcimonieux dans l'usage des noms propres, se trouve avoir ici
un nom que Gottfried, plus libéral dans la désignation onomas-
tique, ne connaît pas. 3^ On ne voit pas,dans la Saga, comment
le veneur de Marc s'est séparé de la troupe des chasseurs.
Supposons que Thomas ait dit que les chassent^ passèrent la
nuit en forêt et que le traducteur norrois n ait pas compris ce
passage, peut-être obscur, peut-être défiguré dans son manuscrit,
qu'il ait, par exemple, lu, au lieu de « Kan (pour quant) çeit (li
venerre le jur) », le nom propre Kanves, alors tout s'expliquerait :
l'apparition insolite du mot Kanves et l'isolement du veneur, qui,
le jour venu, s'éloigne de la troupe pour reprendre sans compa-
gnons gênants la quête du cerf. Il va de soi que, dans cette hypo-
thèse, le Aann suspect représenterait le mot veneur omis plus haut
par Robert.
La façon dont nous supposons que la Saga a commis l'erreur
peut ne pas être exacte. Mais Terreur existe. Aux raisons qui
viennent d'être invoquées s'ajoute un argument qui parait décisif.
Thomas conte que les amants ont fait le matin de la découverte
(i) E donne un récit informe et sans valeur pour le contrôle.
Univ, de Lille, Tr, et Mém. Dr.-Leltree. Fasc. 5. 19,
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aQO COMPARAISON DB OOTTFRIED AVEC S ET K
s
une promenade et sont allés jusqu*à la fontaine qui est à proximité
de la grotte (i).
C*est certainement à dessein que Thomas a introduit cette pro-
menade dans son récit. Par Teflet d'une nouvelle faute du tiraduc-
teur, ce dessein a disparu dans la Saga, qui nous donne la version
suivante de la découverte des amants. Arrivé à la fontaine» le
veneur remarque un sentier. 11 suppose que le cerf a pris ce
chemin, le suit lui-même et parvient à la grotte. L'incohérence de
ce récit saute aux yeux. Pourquoi, au lieu de chercher la voie du
cerf, le veneur s*aventure-t-il sur un sentier banal ? On devine un
contresens. La lecture dç Gottfried le fait toucher du doigt. Les
amants, dit-il avec Thomas, sont allés le matin jusqu'à la fontaine.
Leurs pas ont laissé une trace dans V herbe couperte de rosée. Cette
trace, le veneur, parvenu à la fontaine, la prend pour celle du
cerf (12). Il s'engage sur la piste et arrive nécessairement à la
grotte (ï'jfyii'ii). Dans cette narration, on comprend Futilité de la
promenade, la raison de la présence de la fontaine dans le récit
et le motif qui fait que le veneur dirige ses pas vers la i-etraite
des amants. La bévue de Robert est d'autre part aisée à expliquer :
il a pris la trace des pas dans la rosée pour un sentier frayé.
Nous restituons donc à Thomas Tidée de la découverte de la
grotte grâce au sillon laissé dans Therbe humide, et en déduisons
cette logique conséquence : si la rosée n'est pas encoi'e évaporée
au moment où le veneur est aux abords de la grotte, il faut que les
chasseurs aient paru dans la forêt à une heure matinale. Étant
(i) 5 80 : 33 s. Cf. aussi les allusions à cette course matinale dans la Saga :
81 : 6 s. et 80 : 3o s. Cette dernière paraît inintelligible à M. Bcdier (p. 2^0, n.3).
Si ce passage : « les amants reposaient éloignés Tun de Tautre parce qu'ils
avaient marché pour leur plaisir » lui semble obscur, c'est, je crois, parce
que Texistence de la promenade matinale chez Thomas a échappé à son
attention, si soutenue cependant (p. a44)* Que l'on tienne compte de cette
donnée, et la phrase jugée incompréhensible devient claire. La chaleur était
accablante. Echauffés par la course, les amants rentrent dans la grotte. Ils
s'étendent loin l'un de l'autre afin d'éviter que le contact de leurs corps les
échauffe davantage. Nous aurons à examiner plus loin pourquoi Gottfried
n'a pas respecté ce trait de Thomas. (V. p. 392).
(2) 11 est impossible qu'il agisse autrement. Ce n'est pas une foulée quel-
conque, ancienne peut-être, qu'il relève. La trace se révèle toute fraîche par
la différence de coloris que présentent l'herbe couverte de gouttelettes
humides et le « passage » d'où' la rosée a été enlevée. 11 peut et doit croire
que c'est son ceif qui est venu là depuis peu.
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XXVIII. LA DÉCOUVERTE ET LA RECONCILIATION. l'JIÏ'J^-l'ji^HO agi
donné Téloignement de la grotte (i), ce ne peut être le jour même
où ils ont quitté le châteaa de Marc. Il faut donc qu'ils aient passé
la nuit dans la forêt. Ainsi se trouve à nouveau confirmée notre
hypothèse.
Cette reconstitution du texte de Thomas conduit à la solution
d'une aulre et intéressante question. On trouve dans le Tristan
finançais la promenade matinale ; on y trouve également la
découverte de la grotte par la trace des pas dans la rosée.
Gomment ne pas croire qu'il y a une relation entre ces deux faits
et que Tidée de la promenade matinale est subordonnée au moyen
de la découverte? La grotte, dit Thomas, est cachée dans un
rocher (5 79 : ai s., £ n^Sg s.). Se demandant comment le veneur
réussirait à en percer le mystère, le poète a songé à une piste.
De là, la nécessité de la promenade des amants dans la rosée (a).
C'est donc à Thomas que revient l'économie du récit de la
découverte. C'est à lui aussi qu'il faut attribuer les traits essen-
tiels du concert des oiseaux qui égaie la promenade matinale
(G 17351-97). L'emprunt de Gottfried se décèle par l'abondance,
en ce passage, de mots finançais, dont deux même sont conjugués
sous leur forme française (3). Pour des raisons tirées du tempéra-
ment de Gotttried nous pensons que le poète allemand a ajouté à
l'esquisse de Thomas la chaleur, la délicatesse et le sentiment.
Avant de quitter cet épisode, il nous reste à étudier encore un
fait qui mérite l'attention. Dans le récit de Thomas, comme chez
Gottfried, l'épée nue de Tristan est placée entre les amants lors-
qu'ils sont découverts. On sait que, dans la tradition suivie par
Eilhart, c'est une coutume constante de Tristan de poser son épée
nue entre lui et Isolde avant de se livrer au sommeil (Eilh, 4581-91).
En était-il de môme chez Thomas ? Ni la Saga ni Sir Tristrerti
n'éclairent ce point. Ces deux versions se contentent de faire
savoir que l'épée nue se trouvait entre les deux amants lorsque le
veneur les aperçut. Pour Gottfried, il n'y a pas de doute. C'est ce
(i) Elle se trouve à une journée de marche de toute terre cultivée, dit
Gottfried (16765-8). Celte distance est peut-être exagérée. Cependant la
vraisemblance du récit exige qu'on la suppose considérable.
(a) Ici encore je suis en contradiction avec M. Bédier (p. a^ s.).
(3) V achantoit et diacantoit (17375). Cf. Bédier, p. a44, où êette remarque
est faite à propos de discantoit.
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agù COMPARAISON 1)K GOTTFUIED AVEC S 1ST Ë
jour seulement, et afin de décevoir l'indiscret qui parviendrait à
sa retraite, que Tristan recourt à cette ruse. Il est évident que le
poète allemand a tenu à motiver un fait inexpliqué de son texte.
Il y a réussi par une ingénieuse addition. Le premier jour de
chasse, les amants ont entendu les sonneries de cor et les aboie-
ments des chiens. Us redoutent que Marc ne soit averti du lieu de
leur retraite (ijSaa-So). Le lendemain, leurs craintes ne se sont
pas dissipées. Après leur promenade matinale, ils prennent, en
prévision du danger de la découverte, la précaution de placer
entre eux Tépée nue de Tristan (17400-20).
L'inquiétude des amants justifie donc la donnée de Fépée au
rôle symbolique. Elle explique aussi que Tristan et Isolde dor-
ment à quelque distance l'un de l'autre « et non à la manière des
épousés » (G i74ïo-5), motif plus vigoureux que celui de Thomas,
qui attribue l'éloignement des amants au souci d'éviter la chaleur
résultant du rapprochement de leurs corps (i).
La modification de Gottfried n'est cependant pas à Tabri de
tout reproche. Il est invraisemblable, comme M. Bédier l'a fait
voir, que les amants, malgré leur ci*ainte d'être surpris, aillent le
matin à la fontaine, et ensuite qu'ils rentrent dans leur grotte
pour y dormir paisiblement, insoucieux du péril (2). Ce qui
atténue cette faute, c'est d'abord Tincertitude où sont les amants
que la chasse durera deux jours, puis le peu de gravité du danger
qu'ils courent à être découverts. Au fond qu'ont-iis à redouter ?
d'être pris en flagrant délit de mensonge, puisqu'ils ont fait croire
qu'ils allaient en Irlande et sont restés en Cornouailles (i73!29 s.).
C'est tout. Marc ne leur veut aucun mal. S'il était animé de dispo-
sitions hostiles, ils en seraient prévenus par Kurvenal (16793 ss.).
Ils n'ont donc pas à craindre au sujet de leur vie, et, pour cette
raison, n'éprouvent pas de véritables alarmes. Ce qui leur im-
porte, c'est de convaincre un visiteur indiscret de la chasteté de
leur commerce. Cela sera fait grâce à Fépée nue placée entre eux
et à la façon dont ils reposent (comme un homme pi*ès d'un autre
homme). A bien y réfléchir, et étant donné le schème de Thomas,
on ne peut refuser à Gottfried d'avoir heureusement coiTigé son
texte.
(i) V. p. ago, n. i.
(2) V. Bédier, p. a44 s.
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XXVIII. LA DÉCOUVERTE ET LA RECONCILIATION. 174^*117662 agS
I742i'-i766a. Le veneur de Marc, suivant la piste des amants,
parvient à la grotte et découvre le couple endormi ; mais il croit
avoir devant lui des créatures surnaturelles. Il va rapporter k
Marc ce qu'il a vu (G 17421-88).
Gottfried s'écarte peu de la Saga dans le récit de cet incident (i).
Une divergence de détail est nécessitée par une modiQcation anté-
rieure du poète allemand. Comme il a muni sa grotte d'une porte
d'airain, le veneur ne peut, chez lui, comme dans la Saga, aper-
cevoir les dormeurs par l'ouverture de leur refuge ; c'est par une
des trois petites fenêtres qu'il les voit. On ne saurait, par contre,
porter à l'actif de Gottfried l'explication de l'eflroi dont est saisi
le veneur à Faspect des amants, c'es^à-dire la croyance en l'appa-
rition de deux êtres surnaturels (17454-6). Cette impression du
veneur étant signalée plus loin par la Saga (80 : 35 s.), il est
évident que c'est Thomas qui en est l'auteur. Ce n'est pas davantage
Gottfried qui a imaginé de mettre le récit fait par le veneur à
Marc en discours direct. Une trace de cette forme d'exposition est
restée dans la Saga, et nous savons d'ailleurs que Robert se plaît
à abréger son original en résumant un dialogue en style indirect (2).
Plus longuement que la Saga, qui a pu écourter l'original,
Gottfried conte que Marc, conduit par le veneur (3), se rend à la
grotte, où il voit, lui aussi, les amants endormis (17488-510).
Pour la suite du récit, voici le schème de la Saga : i» Marc
reconnaît Isolde et son épée « la plus tranchante qu'il y eût au
monde » ; a® Marc se convainc de l'innocence de son neveu et de
la reine ; 3* la beauté d'Isolde fait sur Marc une profonde impres-
sion.
Hors la qualification de Tépée de Marc, qui est un détail oiseux,
Gottfried a repris les éléments du récit qu'offre la Saga, et dans le
même ordre. Mais au lieu de la sèche et banale narration de la
version norroise, le poème allemand présente un tableau fortement
coloré, une exposition enrichie d'ornements poétiques et d'efl'ets
de style. A t-on le droit d'attribuer à Gottfried le brillant de ce
développement ?
(i) V. p. 290 sur les vers I74ai-3i.
(a) V. p. 3i s. et 36.
(3) Ce trait n*est pas dans la Saga, mais doit sans doute être restitué à
Thomas.
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agi COMPARAISON DE GOTTFRIEI) AVEC S ET E
lo En face des deux êtres qui lui sont chers et dont la trahison
l'a désespéré, le roi éprouve à la fois joie et douleur. Sont-ils
coupables? A cette angoissante question, il répond tantôt oui,
tantôt non. Enfin survient FAmour, aux joues roses et respirant
l'innocence, qui détruit ses soupçons et lui l'end l'illusion dont son
bonheur a besoin (17507-60).
Ni les idées ni la forme de ce développement rie plaident pour
Thomas. Nous avons, à diverses reprises, remarqué que le poète
français s'inquiète peu de ce qu'éprouve Marc (i). Il est vrai-
semblable qu'il s'est contenté de dire, comme la Saga le rapporte,
que Marc trouva dans l'éloignement des corps de Tristan et d'Isolde
et dans la présence de l'épée nue entre eux la certitude de leur
innocence. Il n'est question dans les versions anglaise et norroise
ni d'un doute du roi, ni d'un combat livré en son âme entre le
soupçon et l'amour. Nous savons d'un autre côté que ces peintures ^
de luttes morales sont familières à Gottfried.
De là une présomption en faveur du poète allemand. Cette
présomption aboutit à la certitude si l'on considère la forme du
développement, ce monologue vif et pressant qui coupe la nar-
ration, cette accumulation d'antithèses, procédé cher à Gottfried,
le tour personnel de la pensée, enfin cette personnification de
Minne, dont le Tristan allemand oflTre tant d'exemples.
On peut donc affirmer que Gottfried a trouvé chez Thomas la
pensée d'où est né son développement, mais qu'il l'a modifiée en
insistant sur les doutes du roi et en donnant à cette idée une forme
poétique.
20 On croira plus volontiers encore à cette transformation de
Gottfried si l'on considère qu'il a — de son propre aveu — ajouté
au passage qui suit immédiatement. Thomas contait qu'Isolde
avait les joues roses, s'étant endormie de lassitude {S 81 : 6 s.). Le
poète finançais faisait allusion à la fatigue causée à Isolde par la
promenade matinale. Mais cette allusion est obscure. Il fallait
l'éclairer. Avec une gracieuse bonhomie, le poète allemand déclare
d'abord ne pas savoir de quelle fatigue la mœre peut bien parler,
pais, feignant de se raviser, il affirme qu'il se rappelle maintenant :
c'est pendant la course des amants dans la rosée qu'Isolde a
(I) V. p. 47 et 248.
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XXVIII. LA DÉCOUVERTE ET LA RECONCILIATION. I742I-I7662 395
éprouvé l'effet de la chalear qui a fait affluer le sang à ses joues
(17565-79). En même temps qu*est décelée l'altération de Gottfried,
est démontré l'accord de la Saga avec Thomas sur ce point de
Tépisode.
30 Parlant du charme qui s'exhale d'Isolde et séduit Marc, la
Saga se contente de dire que le visage de la jeune reine parut à
son époux si ravissant qu'il pensa n'avoir jamais vu plus belle
femme. Gottfried dépeint avec toutes les gi^âces dont il dispose la
beauté dlsolde, dont il fait un joli portrait. Deux raisons montrent
lïndépendance du poète allemand. Pour mieux faire ressortir
l'éblouissant éclat du visage de la jeune femme, il a tiré parti du
rayon de soleil que Thomas ne signale que plus loin (lorsque Marc
songe à protéger Isolde de son gant);- mais, arrivé au point du
récit correspondant au poème français, il présente les choses
comme si Marc apercevait le soleil à ce moment seulement (17612),
ce qui dénote une reprise de l'original. De plus, l'apparition de
l'Amour personniQé, qui enflamme la passion de Marc, est,, comme
nous l'avons remarqué tout à l'heure, un trait particulier à Gottfried.
La Saga et Sir Tristrem s'accordent à dire que le roi, afin de
préserver Isolde de la morsure du soleil, déposa son gant sur la
joue de sa femme. Les choses ne pouvaient se passer ainsi dans le
Tristan allemand, où l'accès de la grotte est interdit par une porte.
Ici, Marc, après avoir contemplé les amants par l'une des trois
fenêtres, celle qui livre passage aux rayons brûlants, en obstrue
l'ouverture à l'aide « de gazon, de fleurs et de feuillage » (le gant
n'aurait évidemment pas sufli). A leur réveil, Tristan et Isolde
remarquent que le jour s'est assombri dans leur asile, et ne tar-
dent pas à découvrir que l'une de leurs fenêtres est aveuglée. Intri-
gués, ils montent au sommet du rocher, voient l'œuvre de Marc
et les traces de ses pas. Ils présument que c'est le roi qui les a
épiés (17612-23, 17631-62).
Toutes ces divergences ont leur origine dans la transformation
de la grotte ouverte à tout venant du poème français en une
sorte de palais soigneusement fermé. Le point de départ de
Gottfried étant admis, son exposition paraît logique et vraisem-
blable (ï).
(i) A qui objecterait que les amants, dans le poème français, reconnais-
sent plus sûrement la présence de Marc, grâce au témoignage évident du
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296 COMPARAISON DE GOTTFRIED AVEC S ET £
Une dernière observation relative à ce chapitre. Marc, dans le
poème allemand, donne, après sa découverte, Tordre aux chasseurs
de retourner à son château, afin que nul autre ne voie le spectacle
dont il a été témoin (i^GsS-So). Cette indication, qui n'est pas
dans la Saga, peut avoir été inspirée à Gottfried par Eilhart
(4610 s.), chez qui le roi recommande au veneur de ne rien dire
de ce qu'il a vu.
ganl, qiie dans l'œuvre de Gottfried, oh rien ne démontre que c'est Marc
qui est venu à la grotte, nous répondrons qu'il est indifférent, pour l'action,
que Tristan et Isolde sachent qui a découvert leur retraite.
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XXIX
La Séparation
(17663-18408)
I7663-I774i' Revenu à son château, Marc, suivant \sl Saga,
rassemble ses vassaux et affirme que Taccusation dont on avait
chaîné Tristan était fausse et insensée (81 : 21-24). Gottfried a
remarqué l'incohérence de Thomas. Le poète français n'ayant
jamais dit que Marc avait banni les amants sur des accusations pro-
férées par autrui, mais sur ses propres soupçons (i), le roi n'avait
pas à confondre les calomniateurs, mais à avouer Tinanité de ses
suppositions. C'est ce qu'il fait dans le poème allemand (17663-72).
Avec Thomas, Gottfried relate l'assentiment donné par les
vassaux au dessein de Marc de faire revenir Tristan et Isolde
à la cour. Mais il est seul à dire que le fidèle Kurvenal est chargé
de cette mission (17686-99) (2). Il est également seul à donner une
explication que son idéalisation de la vie des amants rend néces-
saire. On s'étonne que Tristan et Isolde consentent à abandonner
l'existence de délices qui est leur lot dans la grotte enchantée. Le
poète allemand invoque, comme raison de leur décision, le respect
de Dieu et de l'honneur (17700-3), c'est à-dire le désir de mettre
fin à une vie impie et, aux yeux du monde, déshonorante.
Les amants revenus à là cour, Marc devait, chez Thomas,
exiger d'Isolde la promesse et le serment que jamais plus elle ne
parlerait à Tristan ni ne l'aimerait. Il est fait allusion à ce serment
dans les fragments conservés (v. i5o4 ss.), et l'on ne voit pas à quel
autre endroit du poème il pourrait trouver place. Gottfried,
d'ailleurs, démontre l'existence de cette donnée dans le poème
(i) Nous admettons que la Saga a reproduit le texte de Thomas.
{2) V. p. a:C s.
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298 COMPARAISON DK GOTTFRIKD AVEC .S ET E
français. Marc, chez lui, exhorte les amants à éviter tout manège
amoureux à ravenir( 17716-25).
La Saga, qui se tait de ces précautions prises par Marc, a dû
sacrifier d'autres données de son texte. U parait yraisemblable
que Thomas signalait la satisfaction de Marc d'avoir aupi'ès de lui
réponse aimée, et constatait que le roi disposait du corps, mais
non de Taflection dlsolde (i). On ne comprendrait pas que Golt-
fried, s'il n'avait trouvé cette idée dans son original, se fût mis en
contradiction avec lui-même à quelques vers d'intervalle, en pré-
sentant Marc, d'une part incertain de son infortune (177 16), de
l'autre assuré que l'amour d'Isolde ne lui appartient pas (17727 ss.).
On peut croire cependant que le poète allemand a mis en un relief
plus vigoureux la critique de la sensualité de Marc, et que* c'est
lui qui a eu l'idée de généraliser cet exemple en étendant son
blâme à tous les « Marcs » de son temps. Si nous ne nous trom-
pons, Gottfried aurait abandonné son texte à peu près au vers
17742, et, à ce moment, introduit la longue digression, que nous
allons examiner, sur les devoirs de la femme.
17742-18118. Voici les idées essentielles exprimées par le poète
allemand dans ce passage.
10 Marc, satisfait de posséder le corps d'Isolde, se résigne à
ne pas être aimé (17727-56). Isolde est innocente, puisqu'elle
témoigne à Marc qu'elle ne l'aime pas (17757-69). C'est l'appétit
sensuel qui explique la conduite de Marc et qui pousse tant
d'hommes à agir comme lui. Les femmes qui imitent Isolde ne
sont pas coupables (17770-820).
2*» La passion qui enflamme deux amants est irritée par la
huot, la surveillance jalouse, qui conduit les femmes au mal (2).
On le voit bien par l'exemple de Tristan et d'Isolde, dont l'amour
(i) Cette donnée se rencontre dans le Tristan en prosd français. « Mais
Marc se console à Fidée d'avoir de nouveau Iseut près de lui ; pourtant il
n'en a que le cor[>s, car le cœur est avec Tristan. Iseut pleure toujours ;
pour Marc elle n'a que vilaines paroles et mauvais semblant ; cependant,
Tamour que lui porte toujours son mari ne peut s'en affaiblir, car il n'y a
rien au monde qu'il aime autant qu'Iseut » (Lôseth, § 534).
(2) Même idée dans Vlwein de Hartmann (2890-8). Gottfried n'est en
désaccord avec Hartmann que sur un point. Il admet, contre son devancier,
que la femme est naturellement portée au mal.
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XXIX. LA séPAkATION. 1774^^18118 299
fut attisé par la contrainte qui pesait sur eux (17821-94). Aussi
rhomme de sens se gardera-t-il d'imposer sa volonté. Les femmes,
vraies filles d'Eve, ont en elles l'esprit de contradiction, et cèdent
aisément à l'attrait du fruit défendu (17895-989) (i).
3*" La femme de bien doit satisfaire aux exigences de son corps
(c'est-à-dire à son droit d'aimer) et de son honneur (de la cons-
tance) (2). Elle cultivera la mesure (ne se livrera pas à d'aveugles
passions et à de multiples amours). Digne est la femme qui entend
ainsi ses devoirs, et heureux l'homme à qui elle a voué son
affection (17990-18118).
Il nous faut essayer de montrer que cette digression est bien
de Gottfried. Il semble que des considérations tirées du fond et
de l'expression doivent justifier l'attribution au poète allemand.
i^' La digression n'est pas à sa place. Gottfried, dont nous
savons l'indulgence envers son héroïne, a tenu à absoudre Isolde.
Tel est le point de départ de son développement. Mais il n'est
pas besoin de réfléchir longtemps pour discerner l'impropriété
de cette apologie. C'est la huot, dit Gottfried, qui conduit Isolde
à la faute. Le poète ne se rappelle-t-il plus que son héroïne avait
failli avant d'arriver en Cornouailles et que la surveillance n'est
pour rien dans sa chute ? Oublie-t-il aussi que l'histoire d'Isolde
est l'histoire de l'amour absolu, plus fort que la mort, plus fort
par suite que la huot?
2'» U est peu plausible que Thomas ait exprimé ici des idées
personnelles sur l'amour. Ce qu'il dit des femmes et de la passion
ne s'élève pas au-dessus de vagues généralités, et semble exclure
une discussion aussi précise (v. 339 s^., 1084-9, 2595-607) (3).
(i) Ne peut-on croire que cette critique de la huot a été en partie inspirée
par Henri de Morungen ? On ne saurait en tous cas méconnaître que ce der-
nier a dit, avant Gottfried, que la huot induit les femmes au mal {MSF. i36 :
37-187 : 9). L'image du fruit défendu répond à une observation de Morungen :
j'ai vu un malade boire de Teau, parce qu'on le lui avait interdit. — Dans une
strophe de femme de Hausen, la femme déclare qu'il sera plus aisé de con-
duire Je Rhin dans le Pô que de la faire renoncer à son amant {MSF,
49 : 8 8s.). — Les vers de Thomas sur l'amour de novelerie des femmes effleu-
rent aussi une idée analogue à celle de Gottrried (v. Dédier, v. 339 s^O-
(a) Le II, Bàchlein exprime des pensées identiques, et qui éclairent le sens,
assez obscur, des vers de Gottfried (v. 763-86). Cf. aussi au sujet de l'accep-
tion du mot ère : wip mit g'àeten — sol ir ère hàeten — schône zallenziten, —
wider irfriunt niht striten (Reinmar, MSF,^ aoo : 36 ss.).
(3) V. aussi 4* partie, ch. II, sous Conception de Camour.
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3oO COMPARAISON DE GOÎTFMIED AVEC S ET £
3° Gottfried intervient à diverses reprises de sa personne dans
le débat, ce qui est la marque de son indépendance (17895, 17900,
17930,18114). 11 parle avec chaleur, passion presque : nous ne
constatons cette véhémence que dans les passages originaux.
4^ Une partie importante de la digression est consacrée à
Texposition de deux données chères au Minnesang : le service
des dames et la constance. Il semble que Gottrried, dominé par
les idées ambiantes, ait voulu dire son mot lui aussi — et quoique
ce ne fût pas le lieu — sur les conceptions de ses contemporains
en matière d'amour courtois. Rien, dans ce qui subsiste de
Thomas, ne peut justifier Topinion que le vieux poète ait connu
les subtiles discussions et distinctions par quoi Gottfried rivalise
avec les docteurs du Minnesang (i).
50 Tout le passage doit être de Gottfried. Les parties qui le
composent sont intimement liées par des métaphores qui i*eparais-
sent à divers endroits et .en font comme le motif directeur. Telle
l'image de la haie, du chardon et de Tépine, si souvent évoquée (q).
Dans l'expression, on ti'ouve aussi des motifs de croire à l'ori-
ginalité de Gottfried.
10 Certaines formes rattachent cette digression à d'autres pas-
sages que nous avons pu attribuer au poète allemand. Ainsi l'image
du sapin donnant du miel et de la ciguë produisant le baume
(17986 s.) est à rapprocher d'oppositions rencontrées plus haut
(i 1888 ss.) L'idée de la huot ennemie de l'amour Ci7353> se retrouve
auparavant Ci 2î20Q^. Le mouvement de la phrase: «Nous voulons
tous aspirer à l'amour. Non l'amour n'est pas ainsi fait..,»
(12226 ss.^ a son pendant ici : «... et l'on veut appliquer cette vie
innommable au nom sacré (d'amour). Non ce n'est pas l'amour »
(18039 ss.).
2° La digression abonde en particularités de style dont
Gottfried se montre prodigue quand il travaille sans modèle et
s'abandonne à sa verve : images tirées de la vie végétale et de la
(1) Il est même difticile de partager Topiiiion de M. Novati, qui trouve
dans le Tristan de Thomas le culte de Tamour conventionnel et courtois
{Studj difilologia romanza^ 2, p. 4 18).
(2) V. V. 17865, 17889 ss., 179*^5, 1807a ss., i8o77-i<3, 18109. L'idée de Tépine
transplantée dans un sol fertile (17889-94) offre quelque analogie avec le
tilleul pris au bord du chemin et mis dans un jardin, dont parle Hart-
mann {Krec 6007 ^^*)'
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XXIX. L\ SÉPARATION. 181I9-T8408 3oi
cbas^(i) (17826 ss., 17865, 17889 6S., 17897, 17935, 17986 ss., 18072-
92, 18109); antithèses (17746, 17811, 17831 s., 17911, 17946); inter-
rogations (17757 ss., 17768 s., 17786, 18029 ss., i8o35 s.) ; exclama-
tions (17774 ss., 17967 ss., 17990 ss., i8io6ss.); allitérations et
assonances (17733, 17771, 17777, 17803, 17804, 17807, 17822, 17841,
17846, etc.); interpellations adressées à un contradicteur imagi-
naire (17760, 17957, 18100 ss.); effets de jeux de mots (17809 ss.,
17966).
La réunion de ces arguments constitue une preuve décisive, à
notre avis, de Findépendance de Gottfried, et cette digression,
comme d'ailleurs les précédentes dû Tristan allemand, doit être
accordée au poète strasbourgeois.
181 19-18408. Gottfried rapporte, d'après Thomas, que les
amants, incapables de vaincre leur passion, cherchent toutes les
occasions de se voir en secret (181 18-29). Un jour Marc les sur-
prend dans le verger.
Pour la plus grande partie de cet épisode nous avons comparé
un fragment conservé de Thomas avec le texte de Gottfried (2). Il
ne reste plus que des remarques, fort peu importantes, à faire sur
la fin du chapitre.
Thomas affirmait, nous devons le croire d'après la Saga, que
Tnstan s'éloigna en pleurant et, d'un bond, franchit la clôture du
verger (S 82 : 29 s.). Gottfried a supprimé ce trait qui parait pour
le moins singulier.
Avec M. Bédier, il faut admettre que la Saga a supprimé du
texte de Thomas le discours que nous trouvons dans le poème
allemand (i8382-4o4), où les barons désapprouvaient les soupçons
et les accusations de Marc (3).
(i) Ce qui donne plus de poids encore à celte observation, c'est la répu-
gnance de Thomas aux comparaisons.
(a) V. p. 3949.
(3) V. Bédier, p. 25i.
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XXX
IsoLDE AUX Blanches Mains
(18409-19552)
i84o9 18604. Après la surprise dans le verger, Tristan n'ose
rester en Comouailles et passe en Normandie (G 18409-16). Cela,
Gottfried le dit d'après Thomas. Mais il semble que le poète alle-
mand quitte son original quand ensuite, à Taide d'eflets de mots
et de vives antithèses, il dépeint Fétrange situation de Tristan,
qui fuit la peine en s'éloignant de la Comouailles, mais pour
trouver la peine là où il va ; qui échappe à la mort que lui destinait
Marc, mais pour subir la mortelle torture d'être séparé d'Isolde ;
qui, enfin, garde sa vie pour une femme dont le souvenir le tue
(i842a-4i). Après ce passage, qui est d'un art tout gottfriedien, le
poète allemand revient à son texte — au moins Sir Tristrem
convie à le croire (a6a3-7) — pour expliquer que Tristan recher-
che le péril des aventures afin d'oublier ses tourments d'amour
(18442 6).
Dans le poème français, Tristan quitte la Normandie pour aller
combattre sous les bannières de « l'empereur de Rome ». M. Bédier
a reconnu qu'il s'agissait ici des Romains fabuleux de Gaufrei de
Monmouth et de Wace, et il a constaté que Gottfried, qui fait
passer Tristan de la Normandie en Allemagne pour y servir
« l'empire romain » (i 8447*58), c'est-à-dire le rœmesch riche de
son époque, s'est probablement écarté de son texte (i). L'obser-
vation est juste. Toutefois on peut se demander si la déviation de
Gottfried a son origine dans une fausse interprétation de son
original, comme le pense M. Bédier, ou si le poète allemand n'a
(i) Cf. Bédier, p. 264, n. i.
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XXX. ISOLDE AUX BLANCHES MAINS. 18409 l86o4 3o3
pas délibérément, et pour moderniser son histoire, remplacé les
anciens Romains de Thomas par le rœmesch riche que connais-
saient ses contemporains. Rien, croyons-nous, ne s'oppose à cette
conjecture qu'autorise Fusage de Gottfried (i)
Deux autres divei^ences de Gottfried sont à noter. !<> Contrai-
rement à Thomas, le poète allemand ne conduit pas son héros en
Espagne. On ne voit pas la raison de T omission de ce trait, que
Thomas a introduit dans sa narration afin de préparer Fépisode
postérieur du combat de Tristan contre le géant (a), a© Gottfried
se livre à une critique des conteurs qui ont fait de Tristan le
héix)s d'une infinité d'invraisemblables aventures. C'est sans
aucun doute le poète allemand qui parle quand il déclare qu'il
« jette au vent les fables mêlées à l'histoire de Tristan » et qu'il
s'applique à rester fidèle à sa source (18459-70). Cette polémique
se l'attache à celle qui inaugure le Tristan allemand (3).
Gottfried- abandonne à ce moment son héros pour revenir à
Isoldè. Il expose le désespoir de la jeune femme d'abord dans un
récit (18471-94). puis dans un monologue qu'il met dans la bouche
dé la reine Ci8495-6o4). Aucune des deux autres versions du
Tristan de Thomas n'ofire trace de cette peinture de sentiments,
que le poète français a esquissée plus loin (v. 701-7). Devons-nous
croire que c'est Gottfried qui en est l'auteur? M. Dédier hésite à
adopter cette opinion. Voici ses raisons : !<> Les plaintes que pro-
fère ici Isolde font pendant aux monologues de Tristan qui vont
suivre ; 2° on trouve dans ces vers le problème souvent abordé par
Thomas : lequel des deux amants souffre le plus de peines (4) ?
Ces considérations méritent l'attention. Elles ne paraissent
pas cependant décisives, i^ Le thème, brillamment varié, de la
première partie de ce passage est le suivant : les deux amants ne
forment qu'un seul corps, n'ont qu'une seule vie; Tristan a
emporté avec lui le corps d'Isolde et sa vie (5). Cette idée de
(i) V. 4' partie, ch. II, sous Tendances modernes.
(2) Bédier, v. 714 ss. On sait que le poème^de Gottfried s'arrête peu avant
cet épisode.
(3) V. G i3i ss. et ci-dessus p. 61.
(4) Bédier, p. 260.
(5) Le poète subtil, mais raisonneur qu'est Gottfried n'a cependant pas
poussé jusqu'au bout ce jeu d'esprit, conforme aux conceptions du Mi/i/iesan^.
Bientôt Isolde se reprend et se voit près de Marc, ce qui est l'occasion d'un
pathétique mouvement (i8536-45).
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3o4 COMPAnAISON DE GOTTFRIED AVEC S ET E
réchange des corps, que Ton a va paraître auparavant (i8339 ss.)
et qae Ton retrouvera plus loin (19504), semble étrangère à
Thomas (i). 20 La seconde partie, où Isolde s'attendrit sur l'infor-
tune de Tristan, est d'un ton passionné qui contraste avec les durs
et égoïstes monologues du Tristan de Thomas (v. 53 ss.). Il y
aurait donc, chez le poète français, non pas pendant, mais désac-
cord à l'égard des idées ; et, conune nous l'avons vu (2), c'est pour
éviter la dissonance — en même temps que pour satisfaire à sa
sensibilité — que Gottfried a modifié le ton des monologues de
son Tristan, qui, chez lui, sont plus tendres et plus émus. On peut
donc croire que si Thomas, chose possible, mais peu probable,
avait ébauché en cet endroit un monologue d'Isolde, il l'avait fait
dans un auti*e esprit que le poète allemand.
18605-18952. Gottiried, d'après Thomas, rapporte que Tristan,
pris de nostalgie (cette explication manquait peut-être dans
le poème français), retourne dans son pays d'Ermenie, et y
séjourne quelque temps. Mais l'œuvre de Gottfried est beaucoup
plus riche en détails que les deux autres versions de Thomas.
Chose à remarquer, et qui ferait aisément conduire à l'originalité
du sensible Gottfried, ces détails sont d'ordre sentimental.
Tristan, dit-il, est accueilli avec une tendre affection par les fils
de Ruai, qui lui apprennent la mort de leurs pai*ents. Très affligé,
il se fait conduire sur la tombe du fidèle maréchal et de la bonne
Florete. Il rappelle, en pleurant, la loyauté des chers défunts et
exprime l'espoir qu'ils ont une place d'élection dans le séjour des
fils de Dieu (i 8605-^3). Aucun critère assuré ne permet cependant
de faire à Gottfried honneur de ce passage. H est, d'autre part,
certain que la rapide esquisse qui suit : situation honorée réservée
à Tristan par ses frères d'adoption et distractions qui lui sont
ménagées, est propi'e à Thomas (18674 89).
Tristan ne séjourne pas longtemps en Ermenie. Poussé par le
goût des aventures, il va'secourir le duc de Bretagne, en guerre
avec de puissants ennemis et réduit à l'extrémité.
(i) V. p. 49* On note aussi une pensée de Gottfried qui est répétée plus
tard, et qui est certainement originale, quoique Thomas en ait fourni Tocca-
sion (cf. G 18534-S avec igSao ss. et Bédier, v. 140),
(2) V. p. 56.
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JLXX. ISOLDE AUX PLANCHES MAINS. l86o5-l895a 3o5
Ici encore, Robert a tronqaé son récit. C'est en quelques lignes
qu'il expédie la lutte de Tristan et son triomphe. Il devient alors
malaisé de distinguer les apports de Gottfried. Nous croyons
cependant que la comparaison des textes conduit à quelques
résultats assurés, sinon à Tégard de Toriginalité de Gottfried,
du moins au sujet de son utilisation d'une autre source que le
poème de Thomas.
Voici la substance du récit de Gottfried.
Il était un duc d'Arundél ((), que ses voisins assaillaient par
terre et par mer, et qui était père de deux enfants, le vaillant
Kaherdin et la belle Isolde aux Blanches Mains (18690-717). Tris-
tan, entendant la détresse du bon duc, se rend près de lui, à
Karke, où il est, sur la foi de sa renommée, accueilli comme un
libérateur. Il se lie d'amitié avec Kaherdin (18718-55). On le
charge de la défense d'un château, et il prend part à la guerre
(18756-83). Disposant de forces insuffisantes, il se fait expédier
d'Ermenie un renfort de cinq cents hommes. Cette troupe est
divisée en deux parties : une moitié reste à Karke, pour tom-
ber sur Tennemi, une fois la bataille engagée ; avec le reste,
Tristan retourne au château qui lui est confié (18784-820). Ici
encore, il procède à un sectionnement. Il prend cent hommes, les
auti^es devant rester dans la place pour l'assister, le moment venu,
et il va ravager le territoire des ennemis. Geux-ci rassemblent
leurs forces et se portent sur Karke (188111-59). Tristan les attaque
par derrière, la garnison du château les prend à revers : battus.
(i) La Saga ne donne à ce personnage que le titre de due de Bretagne. Il
s'agit évidemment de )a Petite- Bretagne. Thomas fournit même une indica-
tion très précise. La grotte où Tristan installe sa Salle aux images et qui
est sur les confins du duché, a été creusée par un géant (Dinabuc, selon
Wace), vaincu par Arthur. Gomme ce géant habitait le Mont Saint-Michel,
à ce qu'aflirme Wace (1157a ss.), désignation qui se trouve, bien que plus
vague, dans la Saga{(^i :34 ss.)^il faut admettre que le père d'isolde aux
Blanches Mains résidait à l'Ouest du Mont Saint-Michel. D'autre part, la ville
de Nantes étant prise par Tristan et Kaherdin (Namtersborg de S,ch. LXXIV,
ne peut être que Nantes), le domaine du duc se trouve assez exactement
délimité. Pourquoi Gottfried a-t-il substitué le nom d'Arundél à celui de
Bretagn^e? Probablement pour éviter une confusion. La Bretagne étant le
duché de Morgan (celui-ci est donné par S pour le roi, par G pour le duc des
Bretons) ne peut aussi appartenir à Jovelin. D'où la nécessité pour Gottfried
d'une désignation nouvelle.
Univ. de Lille, Tr. et Mém. Dr.-Lettres. Fasc. 5. ao.
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3o6 COMPARAISON DE GOTTPaiBD AVBC S KT E
ils S* enfuient. Tristan conseille de leur accorder une paix hono-
rable (18860-953).
Le récit de la Saga coïncide avec celui de Gottfried en plusieurs
points : guerre du duc de Bretagne avec ses voisins, abandon à
Tristan d*un château qui lui servira de base d*opératibns, amitié
de Tristan et de Kaherdin, prisonniers faits aux ennemis, villes
fortes enlevées, conclusion de la paix.
A côté de ces similitudes, qui témoignent du respect de Gott-
fried pour son original, se rencontrent des divergences signifi-
catives.
1^ Le poète allemand a désigné par un nom particulier le
duc (t), sa femme, ses adversaires, son duché, le château qui lui
sert de résidence, a^ La Saga attribue trois fils au duc de Bretagne,
dans le Tristan allemand il n'a d'autre fils que Kaherdin. S"" Selon
la version norroise, les ennemis du duc ont pour objectif le château
où il réside et ils paraissent tenir la campagne dans son pays.
Chez Gottfried, ils font de fréquentes incursions dans le duché,
mais n'y séjournent point. 4® La Saga ne parle pas d'un renfort
reçu d'Ermenie par Tristan. 5^ On ne trouve pas dans la traduc-
tion de Robert l'indication du stratagème que Tristan imagine
pour cerner l'ennemi. 6^ Ce ne sont pas, chez Gottfried, les adver-
saires du duc qui implorent la paix : c'est l'avisé Tristan qui
conseille un accord* généreux.
Reportons-nous au texte d'Eilhart. Nous allons y trouver les
principales divergences ou additions de Gottfried.
i"" Eilhart donne le nom du duc (3), de son château et de deux
de ses adversaires (3). q9 Le devancier de Gottfried ne connaît
(i) En E il s'appelle Florentin. Rien n'indique que ce nom on tout autre
ait paru chez Thomas.
(a) En vérité ce n'est pas d'un duc, mais d'un roi de Bretagne, qu'il est
question chez Eilhart.
(3) Aux HaçelUiy KaraheSy Riôle et Nampêtenis d'Eilhart correspondent
Joçeliny Karke, Rigolin et Naatenis chez Gottfried Allant plus loin que son
devancier, Gottfried a désigné d'un nom propre la femme du duc : Kanie^
le duché : Arundêl et le troisième ennemi du duc: Rûgier 9on Doleise. Pour
les noms donnés par Eilhart, l'identification est possible. Haveltn n'est autre
que le Howel-Hoêl du Tristan en prose français (§54) et de Malory (VIII. 35 s ).
Le mot Karahes (Carhaix) se trouve presque sous cette forme dans le Tristan
en prose (Karahi § 75, Karahès§535a, etc.) et dans Béroul(« Par saint Tresmor
de Caharès », Béroul-Muret v. 3o8o). Nampêtenis est une corruption de (U>
nain Uedenis, (le Bedalis du Tristan en prose §54oa). Cf. Rôttiger: Der
heutige Stand der Tristanforschung, p. 11.
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i
XXX. ISOLDE AUX BLANCHES MAINS. iSBoS-lSgSa SoJ
qu'un fils au duc de Bretagne. 3** Le duc reçoit des renforts du
dehors (i). 4** Tristan partage ses troupes et tend aux ennemis
une embuscade. S^ C'est Tristan qui fait la paix.
ajoutons à ces similitudes des deux poètes allemands quelques
traits identiques de moindre importance : !<> Les troupes de ren-
fort amènent des provisions (Eilh. 58i8 s. = G 18793-6); a<> déno-
mination figurée pour désigner les cavaliers : heaumes (Eilh,
5899), couvertures {G 18794) ; 3^ les assiégés vont au devant des
troupes de secours (Eilh. 58a6 = G 18798-801) ; 4° Tristan recom-
mande l'immobilité aux sections laissées en réserve (Eilh, 5894 s.
= G 18806 s.) ; 5° cris de ralliement (Eilh. 6075 = G 1888a ss.) ;
&> explications demandées par Tristan sur la physionomie des
hostilités et données par Kaherdin {Eilh. 5700 ss.) ou Jovelln
(G 18756 ss.) ; 7° les hommes venus au secours du duc sont récom-
pensés (Eilh, 6100-3) ou remerciés (G 18937).
En aucun point du poème, pas même dans la description de la
scène du philtre, où il y a cependant une concordance assez
éti'oite (a), on ne trouve d'aussi abondantes analogies entre les
deux poètes allemands. Il n'est pas vraisemblable qu'elles aient
existé entre Thomas et Eilhart, et l'on est amené à supposer que
Gottfried a mis laidement à contribution son compatriote. Certains
indices confirment cette opinion. Gottfried, suivant Thomas, fait
tout d'abord des assaillants du duc, ses voisins (18697) ' P''^^ loin,
ayant oublié ce trait, il rentre dans la version d'Ëilhart, et les
donne pour ses vassaux (1894^-6). Il semble aussi que Gottfried
soit sous la dépendance d'Ëilhart quand il prête à Tristan le rôle
de promoteur de la paix. L'accord, conseillé par Tristan, pai*alt,
chez Gottfried, définitif, étant équitable (18940-53). Il n'en est pas
de même chez Thomas, où les vaincus subissent une paix désavan-
tageuse sans doute, puisque la guerre reprend plus tard (S chap.
LXXIV).
D'autre part, Gottfried a laissé pour compte à Eiihart un
certain nombre de traits qu'il ne pouvait ou ne voulait pas
utiliser. Ainsi la romantique histoire du clerc Michel (Eilh,
5540 ss.), la donnée d'un investissement de la citadelle du duc
(i) Il sera dit tout à Theure (p. 3o8) pourquoi la 3* divergence d'Eilhart n'a
paB été empruntée sans modiiication par Gottfried.
(11) V. p. 2136 88.
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3o8 COMPARAISON DE GOTTFRIED AVEC S ET £
{Eilh, 6700 ss.), donûée contredite par les faits, puisque le due
sort de la place avec un imposant cortège (Eilh. 58^6 ss.), etc.
Mais il reste certain que le poète plus récent a emprunté à son
devancier une partie importante de son récit qu'il n'a pas trouvée
chez Thomas. Voici, pensons-nous, ce qu'il doit à Eilhart :
10 II lui a pris les noms de lieu et de personne qu'il a trouvés
chez lui (i). a*» C'est dans le récit d'Eilhart que Gottfried a puisé
l'idée de renforts amenés du dehors au duc de Bretagne. Mais aux
neveux du duc, personnages inconnus, et aussi pour que le rôle
de Tristan fût plus brillant, il a substitué les gens d'Ermenie.
3<> Il est fort probable que la bataille était plus longuement décrite
chez Thomas que dans la Saga, Cependant on croira difficilement
qu'elle ait eu Tampleur et présenté les dispositions tactiques
que nous trouvons chez Gottfried et Eilhart. a Les coïncidences
de détail que nous avons relevées entre les deux poètes allemands
parlent en faveur d'un emprunt général, b Une ruse stratégique
analogue à celle que Tristan emploie ici se rencontre à un point
antérieur du poème de Gottfried et manquait certainement chez
Thomas (2). c Une incohérence de Gottfried nous paraît apporter
une preuve assurée. Chez Eilhart, le duc de Bretagne ne détient
plus qu'un seul château, et Tristan ne procède qu'une seule fois à
la division de ses troupes en un corps d'attaque et une réserve
dissimulée. Gottfried, combinant les données de Thomas et
d'Eilhart, attribue au duc, d'après Thomas, la possession de deux
châteaux et à Tristan, d'après Eilhart, Tidée de la constitution
d'une réserve cachée à l'ennemi. Le duc ayant deux citadelles en
son pouvoir, Tristan laisse une partie dé ses troupes dans l'une,
celle de Karke, la seconde dans l'autre, c'est-à-dire le château qui
lui est confié. Il se met en campagne avec la troisième. Lorsqu'il
a attiré l'ennemi à proximité de cette dernière place, il engage la
bataille, et les troupes qu'il y a laissées viennent à son secours.
Mais que font celles de Karke ? Rien absolument. Ce motif oublié
est une faute de composition due à la diversité des emprunts faits
par Gottfried. L'erreur est instructive. Elle nous révèle que le
(i) Il n'était pas besoin de Texemple d'Eilhart pour que Gottfried n'attri-
buât pas trois fils au duc de Bretagne, Kaherdin seul jouant un rôle dans le
poème.
(a) V. p. i3o s. et i36.
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XXX. ISOLDE AUX BLANCHES MAINS. l8953-I9552 SoQ
poète strasbourgeois a puisé dans Eilhart l*idée du stratagème de
Tristan : il n'aurait vraisemblabiement pas laissé subsister Tinco-
hérence s'il l'avait trouvée dans l'original français (i).
En somme, s'il n'est pas possible de distinguer, sauf pour
l'usage des noms propres et quelques insignifiants détails, les
additions que Gottfried aurait imaginées, il reste assuré que son
œuvre reflète dans cet épisode le poème d'Eilhart.
i8953-i955ï2. Mis en présence de la belle Isolde aux Blanches
Mains, Tristan vient à s'en éprendre et à s'en déprendre successi-
vement, jusqu'à ce qu'enfin il se décide à l'épouser. Gottfried a
interrompu son poème avant que Tristan prenne la suprême
résolution. L'histoire des agitations de Tristan se divise, dans le
poème allemand, en quatre parties.
I. Tristan est séduit par la beauté et le nom d'Isolde, qui lui
rappelle, souvenir à la fois doux et cuisant, celui de la reine
aimée. U exprime son trouble dans un monologue, et se promet
d'être afi*ectueux envers la nouvelle Isolde « pour l'amour du
nom w (18969-19044)-
La Saga introduit Isolde, sans cependant la nommer, déclare
Tristan épris d'elle, conte qu'il « lui fit des présents d'aflection »,
et, à cause de l'autre Isolde, parlait d'amour avec elle.
Il est certain, comme le dit M. Bédier (a) que Robert a mutilé
son texte. On peut affirmer que Thomas donnait le nom d'Isolde;
sans cela on ne comprendrait pas la pensée « à cause de Vautre
Isolde ». Il est probable aussi qu'il ne se contentait pas de dire
de la jeune fille qu'elle passait en sagesse toutes les femmes du
royaume, mais poussait son portrait, comme l'a fait Gottfried.
On doit croire enfin que le poète français signalait avec insistance
la ressemblance des noms et y trouvait pour Tristan un motif
d'amour (v. G 18997-19044). U parle en effet plus loin de cette
ressemblance de telle façon qu'il paraît rappeler une idée déjà
(i) On comprend sans peine que Gottfried ait traité amplement le récit
de la bataille. Eilhart en avait fait un morceau de grand style, où il 9*était
haussé aux plus forts effets qu'il pût atteindre (v. la comparaison de Tristan
avec les héros de la légende germanique, 6973 ss.). Gottfried n'a pas voulu
se montrer inférieur à son devancier.
(2) V. Bédier, p. 268, n. 2.
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3lO COMPARAISON DB GOTTFRIED AVEC S ET E
exprimée (v. a49"57» ajS-Si), et la bataille des deux Isolde
(v. 357 ss.) a quelque analogie avec le passade de Gottfried.
Cependant nous pensons que le long développement du poème
allemand, qui est surtout un gracieux badinage, fait par Tristan
« Isoté » une seconde fois, appartient en grande partie à (jottfried,
à qui ce ton légèrement humoristique ne déplaît pas (i). Il est à
remarquer aussi que la subtile pensée exprimée par Tristan, disant
qu'il voit Isolde et cependant ne la voit pas (igoai-Sa) rappelle le
passage j 8536-45, que Gottfried, la chose est presque certaine,
a ajouté à son texte.
Un seul trait a été supprimé par Gottfried : les présents d'amour
que la Saga dit avoir été faits par Tristan à Isolde (83 : qq).
II. Isolde aux Blanches Mains ravive inconsciemment Famour
de Tristan pour Tautre Isolde. Afin d'échapper aux tourments de
sa passion ancienne, Tristan se décide à aimer la nouvelle Isolde,
qui répond à ses regards caressants. Kaherdin favorise cette incli-
nation, qai s'affermit (19045-128).
Il est certain que les principales idées de ce développement se
trouvaient chez Thomas.
i« Le poète français est revenu plus loin, et fréquemment, sur le
projet conçu par Tristan de combattre son amoiu* pour la reine
par l'amour de l'Isolde bretonne (G 19058-66), et c'est même la
raison essentielle qu'il a trouvée à la trahison de Tristan (v. 209-
14, a25-3o, a38-42, a55-64, etc.) (2).
a<* Thomas n'a pu s'abstenir d'annoncer qu'Isolde est sensible
aux témoignages d'affection de Tristan. Il déclare plus loin qu'Isolde
a « molt amé » Tristan (v. 587 s.) ; il devait signaler la naissance
de cette inclination, pendant obligé à celle de Tristan.
30 La Saga enseigne que Kaherdin voit avec satisfaction et
favorise l'amour des jeunes gens. Gottfried a donc puisé ce motif
chez le poète français. Mais il Ta transposé. La Saga le met en
(i) Cf. la plaisanterie faite par Tristan à Brangain (ia499-ôo6). Là, comme
dans notre passage, l'humour est légèrement déplacé. ~ Je dois constater, mais
sans eo tirer de conclusion, Tanalogie de deux vers de Gottfried et d*Bilhart :
he dàchte « ich habe Isâldin vlorn : ich hàn Isôte funden
Isaldin habe ich wedir vunden ». und iedoch niht die blunden.
Eilh, 5690 s. G 19099 8.
(2) Eilhart ne donne aucun motif de TinÛdélité de Tristan.
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ï
XXX. ISOLDB AUX BLANCUES MAINS. iSgSS-IQSSa 3ll
œuvre plus loin, après que Tristan a chanté les lais qu'il a com-
posés en rhonneur d'Isolde (83 : 3o ss.). C'est Gottfried, et non
Robert, qui est Fauteur de la transposition. Le poète allemand,
en effet, a fait de nouveau allusion à ce motif au passage corres-
pondant chez Thomas (192224 ss*)' Le déplacement est judicieux.
L'intervention de Kaherdin est plus naturelle au moment où la
mutuelle inclination ne fait que naître que lorsqu'elle est épanouie.
Dernière remarque. L'attitude de kaherdin est plus discrète dans
le poème allemand.
4* Enfin la forme est un indice assez sûr de l'imitation. L'expo-
sition de Gottfried est ici simple, dépourvue de cette vivacité et
de cette recherche qui éclatent dans les passages où il est livré à
lui-même.
III. Premier revirement de Tristan. Isolde aux Blanches Mains
n'a pas assez entièrement conquis Tristan pour qu'il échappe au
souvenir de son ancien amour. Il a le sentiment de l'inexcusable
trahison qu'il commet envers la reine. Il revient à elle. Il compose
des lais où apparaît le cher nom d'Isolde — c'est-à-dire d'Isolde la
Blonde — que ses auditeurs imaginent être celui d'Isolde aux
Blanches Mains (19129-343).
La Saga, elle aussi (nous l'avons marqué plus haut), conte que
Tristan chante des lais dont le relrain amène souvent le nom
d'Isolde. Elle laisse entendre que ce nom est diversement inter-
prété, mais ne dit rien d'un retour de Tristan à son amour pour
la reine. Nous sommes certainement en face d'une inintelligente
mutilation de Robert La présence du nom d'Isolde dans les
refrains des lais composés par Tristan (1) et le double sens attaché
à ce nom démontrent à l'évidence que Tristan est repris par son
ancienne passion. Thomas a dû le dire.
Mais on admettra malaisément que Thomas ait exposé les
remords de Tristan avec la même force que Gottfried. Le ton de
ce passage, s'il était identique à celui du poème allemand, serait
en violent désaccord avec celui du monologue postérieur du héros
(v. Bédier, v. 53 ss.).
(1) Sur Tattribution à Thomas da refrain français reproduit par Q
(19218 s.) cf. Bédier, p. a58, n. 3.
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3l2 COMPARAISON DE GOTTPRIED AVEC S ET E
IV. Second revirement de Tristan. Après avoir donné toute sa
pensée à Isolde la reine, il se laisse reprendre aux lacs de la jeune
Isolde. U ne peut cependant bannir son ancien amour, ce qui lui
cause une infinie tristesse, de sorte que la Bretonne et Tristan
sont la proie du touiment, elle, parce qu'elle aime Tristan, lui,
parce qu'il ne peut échapper à l'obsédant souvenir de la reine.
Enfin, la candide affection d^ la jeune fille attire invinciblement
Tristan (T9a44"4i6). Le poète allemand ajoute à son récit une
réfiexion morale illustrée par l'exemple de son héros : par cette
aventure on peut juger qu'il est plus aisé de triompher d'un
amour lointain que de celui dont l'objet est proche (19366-400).
Les mutilations de la Saga sont ici un désespérant obstacle &
la reconstruction du texte de Thomas, et par suite à la distinction
des altérations de Gottfried. Pas une ligne de la version norroise
ne se rapporte au passage du poème allemand. Nous sommes donc
réduit à des conjectures bien incertaines.
Il semble qu'on reconnaisse la main de Gottfried dans cer-
tains détails d'exposition : jeux de mots (191246-8), personnifi-
cation de la fidélité et opposition de « oui » et « non » (19359-65),
comparaison des agitations de Tristan avec le balancement d'un
vaisseau sur les flots (19358-60), image usitée par Gottfried dans
un passage où nous le savons original (8096 ss.) (i). Une marque
d'indépendance se rencontre aussi dans le tour personnel du vers
19373. Mais que conclure de ces vagues et incertaines observa-
tions ?
Nous sommes au terme de la comparaison du poème allemand
avec les versions anglaise et Scandinave. Aux vers suivants,
Gottfried décrit un nouveau l'e virement de Tristan. Mais pour ce
passage, qui est le dernier de son poème, nous avons pu mettre
son texte en regard, non plus de la peu sûre Saga et de l'infidèle
Tristrem, mais de l'original français lui-même (3).
(i) V. p. 179.
(2) V. p. 50-58.
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QUATRIÈME PARTIE
GOTTFRIED : L'HOMME ET LE POÈTE
I
Caractère de l*Homme
Personnalité de Gottfried. — Sa sensibilité et sa bonté. — Sa noblesse
d'âme et sa délicatesse. — Son sentiment de l'honneur (i).
Personnalité de Gottfried
Gottfried a plusieurs fois parlé de lui dans son Tristan. Mais —
est-ce discrétion, tact d'un homme de bonne compagnie, ou toute
autre raison que nous ne devinons pas ? — il n'a rien dit de sa
condition, ni de son état de fortune, ni enfin des événements de
son existence, toutes choses sur lesquelles pèse un mystère
jusqu'ici impénétrable (u).
La lecture de son poème nous enseigne qu'il était instruit. Il
(i) Il sera renvoyé dans cette 4' partie aux pages précédentes lorsque, ce
qui est presque toujours le cas, la nécessité d'une justification apparaîtra.
On voudra bien excuser la multiplicité de ces références. Elle s'imposait,
attendu que Tappréciation qui est donnée ici de Gottfried ne doit reposer
que sur les traits qui lui sont personnels, ou que j'ai cru devoir, d'après mon
examen, considérer comme sûrement ou probablement originaux. Les ren*
vois permettront le contrôle.
<2) Sur les hypothèses émises à l'égard de la vie de Gottfried, v. les intro-
ductions de Bechstein et de M. Golther à leurs éditions de son Tristan,
Peut-être le poète se réservait-il de renseigner ses lecteurs à la fin de son
œuvre, qu'il n'a pu terminer ?
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3l4 GOTTFRIED : L*HOMMB ET LE POÈTE
savait bien le latin et le français (i). Il avait aossi quelque connais-
sance de la mythologie et de la littérature anciennes (3). Quant à
la littérature allemande de son temps, nous dirons plus loin qu*il
en avait lu les principales œuvres et qu'il les appréciait avec
goût (3).
On a fait voir, en s*appuyant sur un passage où il parle des
prêtres en homme étranger à leur caste, qu'il n'appartenait pas au
clergé (4).
Il ne semble pas non plus qu*il ait appartenu à la noblesse
chevaleresque. La. chose parait démontrée, non pas tant par le
titre de meister, qui lui était donné au moyen âge et que Ton a
estimé avoir été réservé aux poètes d'origine roturière (5), que par
une certaine indifférence que l'on constate dans son œuvre à
l'égard des usages belliqueux de la chevalerie. Au lieu de décrire
l'adoubement de Tristan, il passe en revue les auteurs de son
époque. On peut découvrir une raison d'art à cette modification
(p. ia4» n. 3) : elle dénote en tous cas des goûts de littérateur
plut/^t que d'homme d'armes. Les combats qui se livrent dans son
poème n'oflrent ni additions, ni altérations qui manifestent son
intérêt pour les belles joutes ou qui fassent croire qu'il connaissait
les règles de la lutte coui*toise (6). On n'ignore pas que le poète-
chevalier Hartmann d'Aue a agi tout autrement. Un allument de
nature différente a été mis en avant pour démontrer que Gottfried
(i) « Voulant conter Thistoire de Tristan, Je m'appliquai à en chercher
le droit et vrai récit dans les livres romans et latins » (v. i55-9). Son
imitation du poème français démontre aussi qu*il possédait notre langue.
(a) Les citations de Pégase, Orphée, etc., que nous trouvons dans la
digression 4721 S8. ne lui étaient pas fournies par le poème français. Son
érudition en ces matières n'était pa» cependant très sûre. V. Bahnsch :
Tristan-Stadien, p. 9.
(3) V. plus loinch. III, sous Gottfried critique, — Les réflexions sur la con-
trainte que rétude impose à l'enfance (v. 2066-84) sont l'expression d'un
amer souvenir que le poète avait gardé de ses années studieuses (p. 90).
(4) « Les prêtres nous disent » (v. 17947). Ajoutons que la protestation
célèbre au sujet du jugement de Dieu faussé ne peut, sous la forme que
Gottfried lui a donnée, avoir été écrite par un membre du clergé.
<5) V.W. Wackernagel : Gesch, d, deutsch, LHeratar*,hp. laS ; F. Grimme:
Germania, 33, p. 44^ ss. ; mais cf. A. Schulte : Z. /. d. A., 39, p. a3a. Si
M. Grimme, qui croit que le titre de meister pouvait s'appliquer à des poètes
nobles, et M. Schulte {op. c , p. 25o) admettent que Gottfried était roturier,
M. Golther est tenté de penser le contraire (v. éd. de Tristan, p. XI).
(6) y. plus loin, ch. U, sous Esprit cheçateresque.
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GARACriRE DE L*HOMBfE 3l5
était de race rotarière : c'est le dédain qu'il paraît professer pour
les formes usitées entre poètes nobles (i).
Sensibilité et bonté
Si le Tristan de Gottfried ne renseigne que fort mal sur la vie
extérieure du poète, en revanche il met au jour certains côtés de
son caractère. Tout d'abord sa sensibilité.
En nous avertissant qu'il n'écrit pas pour les hommes sans idéal
et attachés à la poui'suite de joies vulgaires ou de satisfactions
grossières, mais que sa sympathie va aux âmes prêtes à l'émotion,
aux cœurs capables des épreuves de la passion (v. 4^-70), il a fait
un aveu très sincère. Ce n'est pas l'efiTet d'un hasard, mais d'une
afiKnité certaine, s'il a choisi pour sujet la touchante histoire des
immortels amants de Comouailles. Disons plus. Seul des poètes
allemands contemporains que nous connaissons, il possédait les
dons nécessaires pour mener à bien la délicate tâche qu'il a entre-
prise, pour pénétrer d'un charme fluide et d'une molle tendresse
le récit de Thomas, encore un peu sec et froid.
Rappelons-nous comment les personnages que lui fournissait
son modèle ont été transformés par lui. Il a mis en avant la douce
Florete, la « bonne maréchale d, dont la maternelle et chaude ten-
dresse éclaire d'un rayon de joie l'enfance de l'orphelin Tristan,
et à qui son fils supposé fait une large place dans son cœur (p. 88
s., 118, i3o, i38, 3o4). U a élevé le rôle et la condition de la fidèle
Brangain, qui, de chambrière, dont les services sont payés, chez
Thomas, est devenue chez lui la parente d'Isolde, artifice utile
pour expliquer que la meschine ait, à l'égard de la jeune reine,
l'aflection dont elle fournira divers témoignages : sa désolation
après la méprise du « boire d (p. 338 s.), sa tristesse de la lan-
gueur qui consume les amants séparés par les jaloux (?)(p. 356),
sa frayeur quand Marc surprend Tristan et Isolde dans le ver-
ger (p. 47). Enfin, il a détaché en vigueur la figure de la sympa-
thique reine d'Irlande, faite par lui épouse aimante (p. 3o4), mère
tendre (a) et affectueuse bienfaitrice (p. 180).
<i) V. Kurz : Germania, i5, p. ai5 s. Contrairement àTusage de Wolfram,
Gottfried ne fait pas précéder du titre de herr le nom des poètes qu*il cite
et qai sont nobles.
(a) V. plus loin p. 817.
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3l6 GOTTFRIED : L*HOMM£ ET LE POETE
La sensibilité du poète, jointe à son désir de fondre harmo-
nieusement ses caractères, Ta amené à la conception d'une Isolde
plus douce que celle de Thomas, plus innocente aussi. Nous mon-
trerons qu'il a atténué les torts de la jeune femme et s'est appli-
qué à la rendre plus sympathique (i). Pour cela il n'a pas craint
de médire des femmes (p. aSi et v. ijgSS ss.). Et pourtant le doux
Gottfried n'est pas leur ennemi ! Bien mieux que les Minnesinger^
dont l'attitude envers elles décèle quelque égoïsme, il s'est fait
leur défenseur, et il use en parlant d'elles d'un ton tendre inconnu
à Thomas (a).
On voit la sensibilité de Gottfried se révéler, ainsi que sa
naturelle bonté, dans le remaniement qu'il a fait subir au rôle de
Marc. Rien n'est plus invraisemblable que de croire que Thomas
— malgré le passage 1092-6 des fragments (3) — ait vu dans ce
personnage autre chose que le peu intéressant mari trompé, dont
les fabliaux offrent le type. Le poète allemand, au contraire, a
mis à nu, dans le roi de Gornouailles, Fâpreté des souffrances
de l'homme qui aime et qui est trahi. Effet d'art, dira-t-on. Oui,
mais aussi manifestation d'une âme née bonne. En divers endroits
du Tristan^ Gottfried laisse voir sa constante préoccupation de
noter les chagrins de Marc et d'en témoigner de la compassion.
Il n'a pas montré, comme le fait Thomas, le roi de Gornouailles
trouvant dans les plaisirs de la chasse une consolation au départ
d'Isolde (p. 288). En de belles et touchantes paroles, il a prouvé sa
sympathie pour l'attristé mari d'Isolde, que le soupçon torture
sans tuer en lui l'amour (p. fyj, îà49» ^^i s., 376 s., 294), et à qui
il souhaite l'étemel doute plutôt que l'anéantissante certitude
(v. 18229-34 et p. 47)- Son vif intérêt pour le roi trahi se montre
dans des phrases comme celle-ci : « Le roi (sur le point de sur-
prendre les amants) alla au devant de sa poigpante misère »
(v. 14602 s.) (4).
Aussi bien que par 1^ modification des caractères (et en partie
comme conséquence de cette transformation), la sensibilité de
Gottfried se dévoile dans le relief qu'il a donné aux sentiments
d'affection.
(1) V. plus loin, ch. III, sous Caractères,
(2) V. Bédier, v. 339 ss., 2596-607.
(3) V. p. 47, n. I.
(4) Cf. le vers 18198, qui n*est certainement pas inspiré de Thomas.
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CARACTÂRB DE l'hOMMB 3i7
Plus apparent que chez Thomas est, chez lui, Tamour conjugal,
dpnt Gormond et sa femme fournissent un bel exemple dans le
Tristan allemand, où on les voit unis, confiants, partageant les
mêmes soucis, alors que, dans le poème français, Gormond est
pour la reine un étranger et même un maître m*enaçant(p. 304, ao6).
Mieux traité est aussi Famour maternel. Gottfried le montre puis-
sant et tendre chez la i*eine d'Irlande, que le souci de Tavenir
réservé à sa fille remplit d'une poignante angoisse (v. 9276 ss.),
détermine aux résolutions vigoureuses (v. 9802 ss.), prépare au
pardon de Tinjure personnelle (p. 2i5) et dispose à une inquiète et
prévoyante sollicitude (v. ii473 ss. et p. 226). La peinture des sen-
timents d amitié est également plus abondante et plus vive chez
Gottfried. Uaffection que Brangain et Kurvenal témoignent, Tune
à Isolde, Tautre à Tristan, est, dans son œuvre, plus absolue et
pénétrée d'une plus touchante douceur (v. 7499 ^s** 9^^^ s^** ^44^4
s., etc.). Enfin Tamour qu'éprouvent Tun pour l'autre Tristan et
Isolde se révèle avec plus d'intensité que chez Thomas, au moins
dans les plaintes des amants lorsqu'ils sont séparés^. 56, 3o3 s.).
On trouverait aisément d'autres preuves de la promptitude de
Gottfried à Témotion. Dans certains de ses discours ou mono-
logues règne une vibrante passion que nous pensons absente de
l'œuvre de Thomas (p. 142, n. 4» i46, 258). Ses scènes de sépara-
tion ont un ton endolori que le poète français n'a pas donné aux
siennes (7382 ss. et p. 226). Enfin, le tour du langage décèle la
sensibilité de Gottfried. M. Pope a remarqué que les épithètes de
prédilection du poète sont schœne, sûeze, liep, sœlec, guot, qui,
à l'exception de schœney sont d'un homme en qui les doux sen-
timents dominent (1). Du même homme est l'idée de faire dési-
gner par les gens de Marc le jeune étranger récemment arrivé à
la cour, et qu'ils ont pris en afiection, à l'aide du gracieux pos-
sessif « notre Tristan ».
Aimant, sensible et bon était Gottfried. C'est lui qui a songé —
pensée très délicate — au sort des captifs comouaillais en Irlande,
qui a décrit leur émotion à la vue de leurs parents et leur a assuré
les joies du retour dans la patrie (p. 222 s., 225). C'est lui encoi^e
qui, après Eilhart, il est vrai — mais cette imitation trahit son
(i) P. R. Pope : Die Anwendung der Bpitheta im Tristan Qoitfrieda von
Strassbarg, p. 34.
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3l8 GOTTFRIED : l'hOMME ET LE POETE
humanité — s'indigne du cruel traitement infligé, sur l'ordre de
Gormond, aux sujets de Marc jetés par les vents sur les côtes
d'Irlande (p. i6a).
On a constaté que les poètes allemands antérieurs à Gottfried
ont pris à leur récit un intérêt personnel (i). Thomas aussi est
intervenu dans Faction (a). Personne cependant, à notre connais-
sance, n'a montré la débordante passion de Gottfried et ne s*est
livré comme lui. Il se sent presque acteur dans le drame qui se
déroule, et en suit les péripéties avec un palpitant attachement.
Il injurie les adversaires de Tristan, non seulement les hommes
(v. 11355, 16046, 16145, etc.), mais aussi les animaux. Ainsi il
appelle le serpent « fils du démon » (v. 8976, cf. aussi v. 8998,
go5a, etc.). Pour les choses inanimées même il a des qualificatifs
amers : une langue est « funeste » (v. 9091), Tenvie est « maudite »
(v. 83a3), la coupe est « odieuse et fatale » (v. 1 1697) (3). ^'^^ aborde,
dans une de ses digressions, une question qui sollicite puissam-
ment son intérêt, le ton s'échauffe, la phrase devient ardente, les
personniûcatjpns et les images se pressent et donnent un vif coloris
à la pensée. Telle est, par exemple, la véhémente apostrophe au
faux amour (v. 12226 ss.).
Noblesse (Tâme et délicatesse
A la sensibilité et à la bonté, Gottfried allie la noblesse d*âme.
Il en a donné le témoignage en modifiant les traits du récit où
percent Fégoîsme et la dureté. C'est surtout le caractère de Marc
qui a bénéficié de ces atténuations. Au gonflement de vanité qui,
dans le Tristan français, remplit le cœur du roi de Comouailles
(i) V. J. Bethmann : Vntersuchungen àber die mhd. Diehtnng i>om
. Grafen Rudolf, p. i5i s. Pour Eilhart, la preuve se trouve dans les épithètes
péjoratives dont Jl gratifie les personnages hostiles à ses héros, telles que
a le méchant nain », et dans les malédictions qu'il lance aux gens
antipathiques : « Que le diable le noie dans le Rhin » (v. 3i6a), « que Dieu
le confonde » (v. 7697). Hartmann offrirait aussi de nombreux exemples.
(a) Il est soulagé de ce que Mar.c et le nain surviennent trop tard pour
surprendre les amants (Bédier, v. 6).
(3) Le poète est à ce point dominé par son émotion qu'il commet ici une
erreur d'exposition. Brangain, dit-il, lança la coupe dans les flots impétueux
de la mer en furie. Fausse est cette association des éléments aux choses
humaines : le vaisseau est à Tancre, dans le paisible abri d'un port.
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CARACTERE DE l'hOMME 3i9
contemplant la brillante assemblée réunie à Tintagel, le poète
a substitué la satisfaction éprouvée par Teffet d'un mouvement
d*affection fraternelle (p. 68). Le Mai*c du poème français se mon-
tre, avant l'épreuve du fer rouge, rigoureux justicier ; Gottfried
lui a donné une attitude apitoyée (p. 363). Chez Thomas encore,
Marc accepte avec empressement que Tristan offre à Morholt le
périlleux défi : dans le poème allemand, il s'efforce de détourner
son neveu de sa téméraire résolution (p. i44 s-) (i). et il est
assailli de mortelles angoisses en pensant aux dangers que va
courir le champion de la Gornouailles (p. i5o). Plus tard, loi»s-
que les envieux pressent Marc de prendre femme, au mépris
d'engagements solennels, Gottfried prête au roi de Gornouailles
une résistance plus longue et plus généreuse, ainsi qu'une protes-
tation indignée quand Marc apprend que c'est en Irlande, c'est-à-
dire à une mort presque certaine, que ses barons veulent envoyer
Tristan (p. i8a-i86 et v. BSSg ss.).
Comme Marc, les autres personnages du poème finançais sont
enclins aux actes barbares. La vie humaine a peu de prix à leurs
yeux. L'idée de la mort violente, du meurtre même, n'effarouche
personne. Dans le Tristan allemand, l'humanité est plus douce de
mœurs. Chez Thomas, Isolde elle-même réclame l'épreuve du fer
rouge, se déclarant prête, avec un magnifique mépris de la vie, à
monter sur le bûcher si son innocence n'éclate pas parle jugement
de Dieu. Dans le poème de Gottfried, ce n'est pas la jeune femme
qui demande l'épreuve — qu'elle sait périlleuse, se sachant cou-
pable —, et il n'y est pas question de supplice (p. 263). La même
répugnance pour les choses cruelles a déterminé Gottfried à
modifier le sens des menaces de Marc dans la scène du verger
(p. 48) et a contribué à lui faire éliminer la farouche apostro-
phe de Gormond, qui, dans le Tristan français, déclare à sa
femme qu'elle aura la tête tranchée si le champion qu'elle a
promis ne descend pas dans la lice au jour fixé (p. ao6). C'est
aussi pour une raison d'ordre analogue que le poète allemand
n'a pas imité Thomas, qui conte que les gens de Marc sont
prêts à tuer le pèlerin qui a laissé choir Isolde. Plus humain, il
(i) Gottfried, il est vrai, n'est pas absolument original ici. Il a suivi
Eilliart. Mais le fait qu'il a abandonné Thomas pour se rallier à Texposition
de son compatriole est signilicatif.
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SSO GOTTFRIED : L*U0MME Et LE POETE
prête aux barons cornouaiUais le dessein de seulement châtier le
jnaladroit (p. 1264).
D'autres modifications mettent en lumière la générosité de
Gottfried. 11 n'a pas donné à la préférence de Ruai pour son fils
adoptif l'aspect déplaisant — caractérisé par la jalousie des enfants
du maréchal — qu elle revêt dans le Tristan français (p. 90 s.). 11
n'impute pas à Tristan et à ses compagnons, vainqueurs de Mor-
gan, le cupide désir du butin (p. i36), et peut-être est-ce lui qui a
songé à prêter aux gens d*Ermenie le souci d'ensevelir les morts
et d'emporter les blessés (p. iSj). Il ne dit pas crûment que les
marchands de Norwège enlèvent Tristan pour le « vendre » (p. 93).
Il n'attribue pas à Marc l'égoïste dessein de faire de Tristan le
charmeur de ses insomnies (S 24 : i3-i4« G 3726 s.). Il ne présente
pas Gandin comme un chevalier orgueilleux, ce que fait Thomas
sans nécessité (5 60 ; Sa s.), et il cherche à excuser Riwalin du
seul défaut qu'il lui reconnaisse : la promptitude à venger l'outrage
(p. 63). Son Tristan est un suzerain plus gracieux et plus attaché
à ses vassaux que celui de Thomas (p. i38). Enfin l'Isolde fran-
çaise, qui admire les qualités physiques de Tristan parce qu elle
en attend le triomphe de son champion, diflère de l'Isolde alle-
Oiande, à qui ce motif intéressé est inconnu (p. 207 s.).
Plus noble que chez Thomas, est, dans le poème de Gottfried,
la conduite des hommes vis-à-vis des femmes qu'ils aiment. Son
Rinvalin manifeste à l'égard de Blancheflor une délicatesse dont le
Riwalin français est dépourvu (p. 81 s.). Son Tristan aussi montre
à deux reprises une supériorité morale sur le Tristan de Thomas :
avant de quitter Isolde, il évite de' se plaindre égoïstement de
l'adversité qui le menace (p. 48) ; après la séparation, il est plus
généreux, plus ému, moins enclin aux reproches que le Tristan du
poème français (p. 56 et 3o4).
Comme les hommes, les femmes ont le cœur mieux placé dans
le poème de Gottfried. Ici, Brangain accepte de sacrifier son hon-
neur à Isolde, non en vue d'une récompense, ce qu'elle fait chez
Thomas, mais poui* expier la faute dont elle est chargée et témoi-
gner son dévouement envei*s Isolde (p. aaS s.), dévouement dont
le poète allemand montre la grandeur en insistant sur l'efibrt qu'il
impose à la jeune fille (p. 23^ s.). Dans la scène de la substi-
tution de la fiancée, son Isolde fait voir une réserve de bon
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CARACTJCRE DE L*HOMME 3si
goût inconnue à celle de Thomas, laquelle, après la superche-
rie, oublieuse de ses torts envers Brangain et envers Marc, se
livre, dans le lit nuptial, à de gais propos avec Fépoux outragé
(p. a38 s.). Plus loin, Tlsolde allemande donne une nouvelle
preuve de tact. On ne la voit pas, comme Tlsolde française, repro-
cher fort impudemment à Marc ses trop justes soupçons après
qu elle s'est jouée du jugement de Dieu (p. ^69).
Nous voyons une sorte de délicatesse d'esprit dans la répu-
gnance qu'éprouve Gottfried à mapifester, les seutUments de ses
personnages en exagérant la violence de leurs effets physiques. Il
n'a pas imité Thomas, qui affirme que Blancheflor, sous l'influence
de l'amour, frissonne et transpire (5 9 : a5 ss.,), ni dit, à l'exemplç,
du poète français, qu'Isolde, reconnaissant le meurtrier de-son
oncle, est couverte de sueur (il affirme simplement que la jeune
fille rougit et blêmit, 5 53 : 17 s. 6 10093-6).
Du même sentiment procède le souci, remarqué chez Gottfried,
d'idéaliser le récit. Nous en avons trouvé diverses preuves dans la
narration de la vie des amants dans la forêt (p. 3812 s., 386 s.),
ainsi que dans le rejet d'une donnée offerte par Thomas : la justi-
fication de l'amour de Marc pour Isolde par l'absorption du reste
du « boire » (p. a!29).
Sentiment de Vhonnenr
Le poète allemand a, semble-t-il, une idée plus haute de Thon-
neur que le poète français. S'il n'est pas avéré que ce soit lui qui
ait imaginé la lutte que se livrent la passion et le devoir dans
l'âme de Tristan victime du philtre (p. 3!29 s.), il est probable que, '
seul, il a songé à motiver le retour des amants à la cour de Marc
par le désir qu'ils ont de regagner Testime du monde (p. 397)..
Il est certain que c'est lui aussi qui a donné à l'adoubement de
Tristan le caractère d'un acte de plus haute portée morale (p. 126).
Enfin nous avons cru reconnaître qu'il n'a pas trouvé dans son
original la raison invoquée à deux reprises pour empêcher Isolde
de tuer Tristan, c'est-à-dire le déshonneur dont ce meurtre tache-
rait la fille du roi d'Irlande (p, ai4).
Unw, de Lille, Tr. et Mém. Dr, 'Lettres, Vasc, 5. 21.
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II
Les Idées de l'Allemand du xiii« siècle
Gonception de Tamoar. — Esprit chevaleresque. — Sentiment religieux.
— Courtoisie. — Bienséance. — Luxe. — Tendances modernes.
Conception de Vamour
La légende de Tristan est une histoire d*amour et nous avons
dit que c'est par Teflet d'une naturelle inclination que Gottfried a
entrepris de la conter. D faut donc nous attendre dès Tabord à
constater que tout ce qui touche à l'expression de la passion a été
l'objet préféré de Tattention du poète et a surtout donné lieu à des
additions. C'est, en effet, ce qui s'est passé. Thomas a, certes, heu-
reusement inspiré Gottfried, mais nous avons les plus sérieuses
raisons de croire que les digressions, où se trouvent des réflexions
sur l'amour, que la description allégorique de la grotte, qui est un
code de la passion, et que maintes observations de détail, où se
trahit Fexpérience d'un homme qui a aimé, découvrent la pensée
intime du poète allemand.
Nous avons remarqué que Thomas n'est pas expert en matière
amoureuse. Non seulement le poète français témoigne dans son
récit d'une naïveté qui décèle. son ignorance (p. 55 s., 6i s., 69),
mais il confesse, dans les fragments conservés, qu'il n'a guère été
touché par la passion, si toutefois il l'a été. Au sujet de ceux qui
changent d'amour pour combattre une inclination vaine, il dit
qu'il Ta « vu advenir ainsi à bien des gens » (v. 397). 11 n'a donc
pas été dans cette situation. U n'a pas été non plus dans celle
de Marc, qui possède le corps et non le cœur d'Isolde, ni de
Tamant dédaigné, ni de l'amant éloigné de son amie par des
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LBS IDEES DE l'ALLBMAND DU XlW SlicLB 3a3
obstacles matériels. Il avoue en effet n'avoir éprouvé aucun des
sentiments qui naissent de ces divers états (v. 1084-9).
Il n*en va pas de même de Gottfried. Les aveux du poète alle-
mand sont précieux. Nous savons par ses confidences que, s*il
n*a pas connu uniquement Fidéale flamme (v. i^iao ss:), il en
a éprouvé le bienfaisant effet. Il sait de quel prix elle est dans
Fexistence et quel levier puissant elle fournit aux âmes qui ont
quelque noblesse. Aussi vante-t-il l'amour pur» débarrassé d'im-
probité, de calcul, d'égoîsme et de défiance. Ce qu'il recommande,
c'est l'étroite union des âmes, l'abandon sans retour des cœurs
(v. 111191 ss., i!2384 ss., 169227 ss.), la constance de l'affection
(v. i8o55 ss., etc.). A cet amour élevé, qui comporte de graves
et difiiciles devoirs, il attribue une influence ennoblissante, affir-
mant qu'il fait aimer la vertu (v. 635-8), qu'il purifie le cœur (v.
82294 ss.) et qu'il hausse l'âme aux sentiments d'honneur (v. 187-
922, ii63i-5, 16957-66, etc.). En revanche, il honnit la passion
vénale, avilissante, qui est une misérable contrefaçon de l'amour
(v. 12222226 ss.), et il flétrit la basse sensualité (v. 17774 ss.).
L'affection sexuelle est, à ses yeux, un sentiment d'essence
mystérieuse, né d'un secret accord des âmes. Si, pour ne pas faire
violence à la tradition, il a, moins visiblement que Thomas, laissé
percer l'inclination de ses héros avant la consommation du
« boire » (p. 2208), il a répudié l'influence du philtre sur Marc,
montrant ainsi son mépris pour les charmes destinés à faire naître
l'amour (p. 22229), et il a répété que l'amour ne peut être imposé
(v. 17009-18, 179221-4).
Il n'est pas rare d'entendre donner à Gottfried le nom de
Minnesinger. Il y a plus d'erreur que de vérité dans cette dési-
gnation. L'auteur de Tristan, il est vrai, a fait des emprunts au
Minnesang. Il lui doit quelque subtilité de psychologie amou-
reuse. Nous en avons vu un exemple dans la singulière raison qui
fait que Blancheflor ne meurt pas de douleur en apprenant la
blessure de Riwalin (p. 78). Ces traits, toutefois, sont rares dans
l'oeuvre de Gottfried, et cela témoigne de son goût. Au Minne-
sang il doit aussi la donnée de la huot, de la surveillance des
maris jaloux. Mais, à son ordinaire, il a approfondi ce motif, il l'a
humanisé en quelque sorte et a pénétré de vérité un thème con-
ventionnel. Il exprime non la froide et artificielle plainte d'un
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3^4 GOTTFRIED : L^HOMME £T LE POETE
poète en quête dldées, mais Topinion d*un mprâlidte qui à sondé
la plaie et en a cherché le remède dans le ôœui^ et la raison
(v. 17821 ss.). Il s'est ainsi montré fort peu Minnesinger en ti'ai-
tant l'un des sujets préférés du Minneaang.
Esprit chevaleresque
11 n'est pas pour sui'prendre que Gottfried ait mis si peu
d'empressement à suivre la voie tracée par le Minnesang, On ne
lui voit qu'un goût très modéré pour les manifestations de la vie
chevaleresque. Il a certainement fréquenté des cercles courtois,
et son poème s'adresse avant tout à la caste aristocratique. Mais
nous avons remarqué qu'il n'était pas chevalier lui-même, aucune
addition ne décelant son intérêt pour les tournois et les joules.
On constate bien qu'il a dépeint avec plus d'abondance le duel
de Tristan et de Morholt, et qu'il a donné de ce combat une des-
cription plus vraie que celle de Thomas (p. 167 ss.). Mais, dans
ce duel même, on remarque des détails qui ne concordent pas
avec les usages chevaleresques : combat à cheval avec l'épée —
ce qui est le fait d'un vilain, dit le poète-chevalier Hartmann (i);
lutte d'un combattant à cheval contre un adversaire désarçonné
— ce qui est une félonie, nous enseigne encore Hartmann (2);
blessure faite au cheval de l'ennemi — infraction aux lois élé-
mentaires du duel courtois. Nous n'avons pu distinguer si ces
traits appartenaient à l'original ou s'ils sont des additions du
poète allemand. Admettons que Thomas les ait offerts à son
imitateur. Nous avons le droit de penser que Gottfried les aurait
façonnés autrement si son sentiment des coutumes chevaleres-
ques en avait été choqué. Son indépendance se fait jour dans
d'autres occasions moins importantes.
Sentiment religieux
Très fréquemment le nom de Dieu paraît dans le poème de
Xjottfried. Nombreux sont les passages où- la puissance de la
(i) Iwein 71 16 ss.
(2) Érec 8a3 ss. l\ est curieux de constater qu'en E, Tristan descend de
cheval lorsqu^l en est sommé par Morholt jeté en bas de sa monture
(v. 1067 88.).
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LES IDÉES PE l'allemand DU Xlll® SIÈCLE 3:25
Divinité est attestée, sa protection invoqaée, son secours reconnu.
La Vierge, les phalanges célestes, le Christ sont aussi nommés
par le poète.
Cette constatation ne suffit pas cependant pour nous autorisera
dire que Gottfried était animé d'un vif sentiment religieux. D'une
part, ces appels au pouvoir divin sont le plus souvent de simples
formules créées par l'usage et que l'auteur emploie, comme les
poètes de son temps, sans y attacher d'importance. De l'autre,
il est impossible de reconnaître exactement quels sont les cas où
Gottfried reproduit son texte et de distinguer ses additions.
Il parait cependant indiscutable que le Tristan allemand est
empreint d'une ferveur religieuse étrangère au poème français.
On peut appuyer cette opinion sur les habitudes de traduction de
Robert. Comme le bon moine n'a pas négligé les témoignages de
piété que lui offrait son modèle, mais qu'il les a plutôt multipliés
(p. 35) (i), il est à supposer que lorsque la Saga, dans un déve-
loppement reproduit par elle, ne présente pas une pensée pieuse
rencontrée chez Gottfried, c'est ce dernier qui l'a introduite dans
son texte. Si les cas où la preuve de l'intervention de Gottfried
peut être faite ne sont pas très nombreux, ils sont, à notre avis,
caractéristiques.
On voit le poète allemand, dans des vers très poétiques, affir-
mer la puissance de Celui qui disposa toutes choses et « à qui les
vents, les mers et les êtres créés obéissent en tremblant » (p. 94).
On le voit également faire état plus fréquemment que Thomas,
et avec plus d'insistance, de la justice de Dieu, et reconnaître son
ingérence dans les choses humaines (p. i44> ^49* i^^* ^^^) (^)*
Les prières que ses personnages adressent à la Divinité pour
implorer son assistance dans des circonstances critiques ont aussi
un ton plus fervent (p. !à5S). Enfin, il insiste, plus que Thomas,
sur les devoirs religieux de l'homme (p. 162).
Se fondant sur la fameuse protestation inspirée au poète par la
versatilité du Christ, qui protège le coupable comme l'innocent,
certains critiques ont présenté Gottfried comme un esprit fort.
Nous ne répéterons pas notre opinion au sujet de cette manifesta-
(I) Cf. p. 86 ss. et p. 95.
(3) Allégorie des trois auxiliaires de Tristan, qui compte d'abord sur le
secours de Dieu.
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3!l6 OOTTFRIED : l'hOMBIB BT LE POÈTE
tion et rappellerons seulement que l'épisode tout entier du juge-
ment de Dieu témoigne d'un sentiment religieux bien plus apparent
dans le poème allemand que dans le Tristan français (p. a68).
Courtoisie
A son arrivée en Gomouailles, le Riwalin de Gottfided se
félicite d'être venu dans un pays où la courtoisie est en honneur
(p. 66). Gottfried souhaitait certainement pour son poème Féloge
que fait Riwalin de la cour de Marc. II n'a rien omis de ce qui
pouvait pénétrer son œuvre d'un parfum de décence, de bonne
grftce, de politesse et d'élégance ; il. s'est efforcé de l'orner de
formules choisies, adoptées par l'étiquette ou dignes de l'être,
et de la rehausser de l'éclat que donnent aux personnages la
distinction et la correction des habitudes.
Thomas avait déjà fait un effort dans ce sens. Nous allons voir
combien Gottfried est allé plus loin que son devancier.
Les mœurs ont parfois dans le Tristan français une simplicité
très patriarcale ou une verdeur âpre. Le roi Marc témoigne consi-
dération et amitié à son hôte en l'invitant à manger dans sa
propre écuelle (iS 6i : i s.) (i). Le Marc allemand s'abstient de
cette preuve d'estime. U fait asseoir l'étranger à sa table, auprès
de lui (G. i3i79 s.). Dans le poème allemand, Tristan ne boit
pas le philtre le premier, mais tend d'abord la coupe à Isolde
(p. 22228) (22). Nous voyons que, chez Thomas, Marc est pris de vin
en entrant dans le lit nuptial. Gottfiied n'a pas accueilli ce ti*ait,
qui rend cependant plus admissible le succès de la substitution de
Brangain à Isolde (p. 2288).
Le poète français ne recule pas devant un détail vulgaire. Gott-
fried, aisément efi&rouché, abandonne ou corrige son texte. Il ne
dira pas que la chemise d'Isolde a été salie de sueur (S. 69 : i3 s.),
mais, plus discrètement, que la blancheur en a été ternie (v. 12806).
Il évitera de faire savoir que ses personnages sont i*assasiés de
(i) C'est là aussi une contome de l'Allemagne ancienne. Cf. RaodUeb,
(éd. Seiler), XI, 18-30.
(a) Déjà dans le RaodUeh il est de bon ton de se servir en dernier lien
(Xin, 60) et de ne boire qu'après avoir offert la coupe à la maltresse de
maison (Vil, ai, cf. op. c, p. 91). Notons cependant qu'Eilhart ne connaît
pas cet usage (p. 228).
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LES IDSBS DE L* ALLEMAND DU XIII^ SliCLB StÀJ
noorritare (5 a6 : ii s.) et de s'attarder à parler de Tabondance
de la chère (p. 68). Il ne comparera pas non plus la fantaisie
amoureuse au goût de certains mets (p. ao5).
Gottfried se détourne aussi des choses laides, susceptibles de
blesser une imagination délicate, ou môme qui sont simplement
dépourvues de noblesse. 11 s'abstient d'évoquer l'image d'un corps
humain noirci et enflé (S 4? : 5). 11 supprime, comme indignes de
l'attention d'un auditoire de choix, les réalités matérielles de
l'existence. Nous faisons abstraction de la vie des amants dans la
forêt, qui a été idéalisée pour des raisons diiréi*entes, mais nous
retiendrons d'autres et significatives altérations. Le Tristan fran-
çais demande que Marc acquitte ses gages (Bédier, p. aoi, n. i) ;
Thomas énumère les marchandises que Tristan, partant pour
llrlande, emporte sur sa nef (p. 187); il signale, parmi les objets
mis en vente par les Norwégiens, des choses dont la vulgarité
peut blesser le goût courtois, telles que cire, peaux de bœufs,
huile (p. 91) ; il introduit Blancheflor chez Riwalin au moment
où l'on nettoie la maison (p. 79). Gottfried, en rejetant ces traits,
a montré son aversion pour ce qu'il estime trivial.
Bienséance
Recommander la bienséance et la distinction, tel est évidem-
ment le but de Gottfried. Ne dit-il pas, dans un passage que nous
avons tout lieu de croire personnel, que la morâliteit, c'est-à-dire
la science des « belles mœurs», l'art -de se rendre agréable au
monde, est une partie essentielle de l'éducation (p. 178)? Il aflirme
ailleurs qu'il ne consent pas à se servir de terme qui ne soit pas
« de la cour » (v. 7955-8). Dans les choses et les mots, dans les
t>ensées et l'expression, il s'est fait une règle de rester un homme
de bon ton.
Ses personnages sont de rigoureux observateurs de l'étiquette.
S'il n'a pas reproduit la solennelle arrivée de Riwalin à la cour
de Marc, c'est pour éviter do décrire des usages surannés (p. 66).
Il s'est d'ailleurs amplement dédommagé dans la scène magni-
fique — et certainement originale (p. 2219 ss.) — où le sénéchal
est confondu. Ici l'abondance des détails relatifs au cérémonial
montre combien le poète avait à cœur de mettre au jour les habi-
tudes des cercles aristocratiques.
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,35l8 t flOTTIiîaiEI>l: l'homme et IiBPOÈÏB
o ©'aati^s altérations -empêéhent 'de croire' que Xiottfiried ait
éum le poète français quand il fait ressortir les belles manières
de ses personnages -(i). Dans le Tristan de Thomas, les adver-
saires recourent à Tinjure pendant la discussion, se û*aitant de
coquin, mauvais truand, fils de ribaude — ou d*épithètes équiva-
lentes qu*on ne peut retrouver à travers la traduction de Robert
j(S aS : ao s., 55 : 27, 76 ; 3i). Chez Gottfried, ils se servent d'ex-
pressions mesurées et qui sont « de la cour )» (p. i34 et v. 15985).
n n'est même pas besoin d'un accès de fureur pour justifier le
ton brutal des personnages de Thomas. Un chevalier accueille
-Tristan, déguisé en jongleur» par un mot insultant (S 6a : ao).
Isolde elle-même emploie des termes malséants {S 53 : 19, 53 : 23,
60 :.8). On voit, chez Thomas, un duc oublier sa dignité au point
de frapper l'homme qui lui adresse une réclamation (p. i34). Rien
de pareil dans le Tristan allemand, où Ton chercherait vainement
une grossièreté, soit dans les faits, soit dans les mots.
Gottfried avait une telle appréhension d'offenser les esprits
délicats qu'il va jusqu'à proscrire le vocabulaire de la médecine.
Il estime que les termes « tirés du bocal de l'apothicaire y> blessent
Foreille et l'âme (v. 7939-58, cf. p. 177), A plus forte raison rejet-
tera-t-il une comparaison crue de Thomas : « comme une ribaude i>
(S 48 : 35), ou telle autre qui est d'une rudesse réaliste : le pelage
de Petitcrû est rouge « comme si la peau était tournée en dehors »
(S 75 : i!2 s.), ou une locution à la fois trîviale et impolie : a Tu serais
devenue folle de frayeur », dit le sénéchal à Isolde (S 5i : a5).
Inutile d'ajouter que Gottfried l'emporte sur Thomas par le
^ouci de la décence. L'Isolde allemande fait preuve d'une pudeur
étrangère à l'Isolde française (p. 207). Kaherdin favorise l'amour
de sa sœur et de Tristan avec plus de discrétion chez Gottfried
que chez Thomas (p. 3ii). Ce n'est pas sans dessein que, dans le
poème allemand, il est affirmé que les dames de la cour d'Irlande
découvrent la langue du serpent, non dans les chausses de Tristan,
comme le dit Thomas, mais sur la poitrine du chevalier (p. 19:2).
Nous avons constaté, dans la comparaison des poèmes, que Gott-
fried a rejeté un détail scabreux (p. îi5i), et noté qu'il est plus
réservé dans le récit de l'incident qui permet à Isolde de fausser
le jugement de Dieu (p. 264).
(i) Les fragments de Thomas laissent apercevoir chez ce^poèle la rudesse
attestée par la version norwégienne (Bédier, v. 1274» '^^> *545, i6oa).
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LES IDÂBS BB l'allemand DU XIII^ SIECLE 3*^9
• Luxe
Cette recherche d'élégance s'étend aux choses extérieures et
conduit Gottfried à rehausser le luxe dont s'entourent ses person-
nages. Donner à l'action un cadre digne des héros qui s'y meuvent
est une fréquente préoccupation des poètes courtois. On a remarqué
que Thomas n'y a pas échappé (i). Mais, ici encore, il a été dis-
tancé par son imitateur. Gottfried n'a pu se résoudre à dire que le
verger du palais royal est entouré d'une simple palissade (p. 047).
Il a remplacé la grossière corbeille à cendres, dont Brangain se sert
pour masquer la lumière dans la chambre d'Isolde, par un échi-
quier (ibid,). Les objets deviennent somptueux dans l'imagination
du poète allemand. Il enrichit de pierres précieuses la harpe de
Gandin, qui n'est que dorée chez Thomas (S 60 : 35. G i3iîi4)' H
décrit — Thomas i*estant muet — le lit précieux qu'Isolde fait
disposer dans le veiner (v. i8i5o-5), le magnifique échiquier des
marchands de Norwège (v. 2219-25), les costumes superbes que
portent Tristan et Isolde le jour du jugement (v. 10904 89, 11106-
43). Enfin, il ajoute à la Grotte d'amour la richesse du marbre et
de l'airain, l'éclat du cristal et des pierres précieuses (v, 16711 ss.).
On devine que les conditions d'existence aussi sont relevées
dans le poème allemand. L'isolde de Thomas promet aux serfs
qu'elle charge de tuer Brangain la liberté et de l'argent ; celle de
Gottfried fait aux palets dont elle attend le même office des propo-
sitions plus brillantes (p. 240). Au lieu d'un marc d'or — somme
indiquée par Thomas — c'est deux mares que, selon Gottfried, la
reine d'Irlande donne à Tristan en guise de viatique (S 39 : 3^ s.
G 8215-7). Ruai n'est pas, dans le Tristan allemand, malmené
par un portier du château royal, mais, comme il convient à sa
condition, obligeamment renseigné par un aimable vieillard
(p. 117). Tristan est accompagné dans son voyage en Irlande, non
plus par vingt barons, mais par une imposante escorte de cent
hommes (p. 186 s.) (2). Pour plaire à un auditoire choisi, Gott-
(i) V. Novati, op. c, p. 420 ss.
(2) Il est vrai que le poète allemand n'a pas donné, comme Thomas,
vinfçt compagnons à Riwalin se rendant en Cornouailles, mais douze
seulement. Il m*est impossible de deviner le sens de cette altération, que
Gottfried a introduite avec intention dans son texte (S 6 : 16. G 468-72).
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33o GOTTFRIED : l'hOMMB BT LE PO&TE
fried insiste sur les coutumes savantes de la chasse (p. io4 ss.).
Autant que le luxe extérieur et l'orgueil du rang, le goût des
choses de l'esprit distinguait les cercles courtois. Il ne faut donc
pas s*étonner que Gottfried n admette pas que la jeune Isolde
d'Irlande ait été absolument ignorante avant l'arrivée de Tristan à
la cour de son père, mais Tait dite instruite déjà, en sorte que
Tristan n'a qu'à parfaire une éducation avancée (p. 178). C'est
aussi en partie poiir montrer que la cour d'Irlande n'est pas
inculte qu'il a imaginé le personnage du clerc précepteur d'Isolde
et de sa mère (p. 176).
Tendances modernes
Le poète aux prises avec un sujet traité de longues années avant
lui est conduit naturellement à en moderniser les personnages et
les mœurs. C'est ainsi qu'a agi Hartmann en adaptant son
Grégoire (i). Gottfried n'a pas procédé autrement.
On trouve dans le poème français des traits qui ont paru
archaïques à Gottfried. Le Morholt de Thomas est une sorte de
géant à la forte membrure» son Riwalin un baron batailleur et
pillard. Le poète allemand s'est appliqué à façonner ces person-
nages selon le type chevaleresque moderne, rabaissant la taille
de Morholt, élevant les qualités de Riwalin, rapprochant l'un et
l'autre du chevalier contemporain, qui doit satisfaire à d'autres
exigences que le géant de la légende (a) ou le fruste et cupide
soudard du passé (p. i5o, 64).
Comme les personnages, les mœurs du conte ancien ont été
mises en harmonie avec celles de l'époque contemporaine. Les
barons de Marc n'ont plus l'attitude presque insolente que leur
prête Thomas vis-à-vis de leur roi (5 4i :3s.); le Saint-Empire
romain a été substitué par Gottfried à la Rome fabuleuse du poète
français (p. 3o2 s.) ; la discussion de Tristan et de Morholt est
devenue un débat politique, d'aspect moderne (v. 6265 ss. cf.
p. 146) ; le holmgang a pris le caractère d'une ordalie (p. 149) ;
(i) V. mon Etude sur Hartmann d*Aue, p. 3a8-33o.
(a) Gottfried a conservé à Urgan sa nature de géant fabuleux. Il lui efkt
été difiicile d'agir autrement. Il aurait fallu ici, non pas retoucher, mais
transformer, ce qui était incompatible avec le procédé du poète.
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LB8 IDÂBS DE l'ALLBMAND DU XIII* SlÂGLE 33l
la déchéance du b&tard est utilisée comme ressort dans Faction
(p. i35) ; les messages verbaux ont fait place aux lettres» qui sont
l'usage d*ime époque plus instruite (p. a^S); Tattitude élégante d'un
chevalier sur sa monture est curieusement étudiée (p. i53); les
jeux chevaleresques qui ont coutume de suivre Fadoubement sont
ajoutés au texte français (p. 1227), ainsi qu'une coutume existant
au temps du poète : le chant d'une sorte d'hymne au départ du
vaisseau (p. 226). Les relations de pays à pays étant plus fréquentes
au moment où écrivait Gottfried, on est mieux informé de ce qui
se passe à l'étranger. Aussi le roi de Gornouailles connaît-il de
réputation le maréchal d'Ermenie (v. 43i4 s^.), et Tristan n'ignore
pas Texistence d'isolde avant son voyage en Irlande (v. 7288 ss.).
Pour ce qui est des idées, nous avons noté la constante préoc-
cupation de Gottfried de faire prévaloir des conceptions plus
modernes que celles de Thomas (p. 49* S^). Ses digressions sur la
littérature du temps et sar les théories amoureuses, si actuelles,
sont une nouvelle preuve de son désir d'intéresser les hommes
de son époque en rapprochant d*eux les choses de son poème. Il
a dit son mot sur la question du jugement de Dieu (p. a65 ss.),
et peut-être a-t-il pris discrètement parti dans un débat ouvert sur
les mérites respectifs d'Hartmann et de Wolfram (p. ia5, n. i)«
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III
Le Talent du Poète
GoUfried Critiqae. — Vérité et vraisemblance. — Les motifs. — La
clarté. — Ornements nouveaux. — Le précieux. — Les caractères.
— L'étude psychologique. — GoUfried moraliste. — Humour et iro-
nie. — Poésie et lyrisme. — Les discours. — Descriptions et sens
du pittoresque. — Comparaisons et allégories. — Sentiment de la
nature.
GoUfried critique
Le poète est, chez Gottfried, doublé d'un critiqae. Le prologue
de Ston Tristan envisage l'intéressante question des rapports de
Tauteur et du public. Gottfried y révèle la haute idée qu'il a de
l'art, pour qui il demande, non Tassistance matérielle, le morceau
de pain sollicité par tant d'autres, mais les encouragements judi-
cieux (v. ai-îi8). Il reconnaît Futilité de la critique, pourvu qu'elle
soit éclairée et dégagée de tout sentiment envieux (v. i^-Sô). Il a
lui-même donné l'exemple de cette appréciation bienveillante,
qu'il n'a pas trouvée chez Thomas, porté à dénigrer les conteurs
anciens (v. ai5i-6), alors que Gottfried découvre en leui» faveur
une indulgente excuse (v. i3i ss.). Dans sa digression littéraire il
a pesé les mérites des poètes de son temps> et la postérité a ratifié
ses jugements (i).
De ces poètes — il s*agit des imitateurs d'oeuvres françaises —
Gottfi:ied loue surtout le sens et la langue, 11 est utile, pour com-
(i) S'il n'a pas rendu pleine justice à Wolfram, dont robscurité lui a
masqué la profonde originalité et dont le tempérament forme avec le sien
un parfait contraste, on ne peut dire qu'il se soit mépris gravement dans
son appréciation de l'auteur de Parzival,
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LE TALENT DÛ POETE 333
prendre le rôle que Gottfried assigne aux adaptateurs, de fixer la
valeur de ces termes.
- ,^ A ne considérer que les vers 4826 ss. du Tristan, il semble que
Gottfiied entende par sens la conception des idées et par langue
leur expression. Mais cette interprétation n'est pas tout à fait
exacte. Gottfried, qui n^accorde pas toujoui*s aux mots qu^il
emploie une valeur bien définie et immuablement identique, prend
ailleurs ces termes dans une autre acception. A langue il a donné
auparavant la signification de talent poétique. Sa langue, dit-il en
parlant de Bligger, mélodieuse comme la harpe, a la double félicité
du mot et du sens (v. 47o3-5). En revanche, sens n'a pas toujours
chez lui la vaste compréhension qu'on pourrait lui supposer d'après
les vers 4B26 ss. D'Hartmann d'Aue il dit : « Ah ! comme lisait
colorer et orner son poème au dedans et au dehors par les paroles
et par le sens! Gomme il pénètre et rend dans ses vers l'esprit de
J'aventure! Comme pures et nettes sont ses paroles de cristal!»
(v. 46210-8). Ce passage, ainsi que celui qui est relatif à Bligger,
nous enseigne que Gottfried entend par sens, non la faculté créa-
trice, mais le don d'arrangement, l'intelligence de l'adaptation (i).
N'oublions pas que l'auteur du Tristan allemand savait, à n'en pas
douter, qu'Hartmann traduisait librement Chrétien de Troyes ou
d'autres poètes, et que VeJdeke, dont il loue la facilité à « ajuster
son sens » (v. 47^7)» était aussi un imitateur. Il n'a donc pu recon-
naître ni à l'un, ni à l'autre, le mérite de l'invention. Quand il loue
le premier d'avoir « pénétré l'esprit de l'aventure», on peut croire
qu'il le félicite du bonheur de son remaniement : savante mise en
valeur des données empruntées, souci de motiver les laits, vrai-
semblance plus grande du récit, grâce d'ornements nouveaux,
richesse des descriptions (a), etc. Ce sont ces qualités que Gottfried
cherchait lui-même à introduire di^ns le poème dont il empruntait
le fond à Thomas. Notre devoir est d'essayer de les mettre en
lumière.
(i) Cf A. E. Schônbach : Ueber Hartmann von Aue, p. 477.
(2) Cest peut-être ce travail que Gottfried entend caractériser quand il
donne aux poètes épiques le titre de peintres <v. 46^)> c'est-à-dire d'auteurs
ajoutant à leur matière le charme d'un éclatant coloris. Cependant M. Ehris-
mann, se fondant sur l'usage des colores, des fleurs de rhétorique imitées
de- la littérature latine, restreint le sens de ce mot aux seuls effets de style
(Z. /. d. PhiloL, 33, p. 396).
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334 GOTTFRiBP : l'homme bt le POiTE
Vérité et vraisemblance
Thomas, déjà, s*est attaché à donner an poème de Tristan un
air de vérité, qui fait défaut aux contes antérieurs. Il a critiqué
et banni de son œuvre le motif du « cheveu d'or » (p. 187) ; il a
également rejeté, à cause de leur invraisemblance, certaines don-
nées de l'épisode de Tristan le Nain (v. 2107 ss.); il a aussi,
croyons-nous, fixé un but précis au premier voyage de Tristan
en Irlande, voyage que les autres conteurs représentent comme
fabuleusement aventureux (p. i65 ss.). Gottfried lui-même a
reconnu que c'est le caractère plus véridique de la version de
Thomas qui l'a déterminé à s'adresser au « maître des histoires »
(v. i49-54)- En adoptant la matière de Thomas, il n'a pas cependant
abdiqué tout contrôle. Non content de « jeter au vent les fables »
qui se sont mêlées au conte de Tristan (v. 18467 s.), il exerce sa
critique vis-à-vis de son modèle lui-même. Nous l'avons vu entrer
en polémique avec Thomas sur plusieurs points. et donner par
là des témoignages de son souci de la vérité (p. 9 ; cf. p. 278,
n. I et p. 281) (i).
Le plus souvent, cependant, Gottfried a altéré son original sans
indiquer sa divergence. Les cas sont très nombreux où le poète
allemand a silencieusement corrigé son devancier. Voici quelques
exemples qui donneront à notre affirmation l'autorité voulue.
Par des additions à son texte, Gottfried a rendu plus croyables
certaines données du récit. Il énumère les précautions dont on
use afin que le secret du départ de Tristan pour l'Irlande ne
soit pas dévoilé (p. 173), ainsi que les mesures de prudence con-
seillées par Tristan à ses compagnons et celles qu'il observe lui-
même à l'arrivée à Dublin (p. 188 s.); le prévoyant sénéchal
imagine de rapporter à la cour de Gormond qu'un aventurier a
affronté le serpent avant lui (p. 194); la reine découvre à l'aide
de son savoir magique la supercherie du prétendu vainqueur du
dragon (p. ig6 s.); Tristan est, comme on doit le supposer,
informé pendant son séjour en Irlande des ravages qu'exerce le
(i) Le rationalisme de Gottfried apparaît aussi dans une manifestation
faite contre Eilhart. Le poète récent conteste que le nain Melot soit, comme
le prétend son devancier, on astrologue habile à découvrir dans les étoiles
le secret des choses terrestres (p. s53 s.).
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i
UB TALENT DU POÈTE 335
serpent dans le pays et de la promesse faite à celui qui en débar-
rassera la contrée (p. 190 s.); le vainqueur de Morholt prend soin
de cacher sa blessure aux Irlandais après sa victoire (p. 160).
Le poète allemand a rejeté plusieurs traits qui nuisent à la
vraisemblance : la présence du nain dans la scène du verger
(p. 4s s*)» 1a quotidienne fréquence des apparitions du serpent
dans la capitale de l'Irlande (p. 190), la connaissance attribuée à
Morgan du séjour de Tristan à la cour de Marc (p. 134)9 la suppo*
sition faite par Tristan que les pèlerins aperçus sur la route de
Tintagel sont des étrangers (p. 99, n. a), les jeux et entretiens
courtois des barons comouaillais avec les chevaliers irlandais à
DubUn (S 44 : 8 s.).
Enfin, cas très fréquent, Gottfried a corrigé, au profit de la
vérité, Texposition de Thomas. Les soi-disant marchands de
Flandre ne se rendent pas, chez lui, en grand appareil au palais
de Gormond (p. aao); Tentretien de Tristan avec les pèlerins a
une tournure plus naturelle (p. ioi-io3) ; le cheval de Tristan est,
pendant le combat avec le serpent, tué par le choc et non étouffé
par la fumée (p. 191) ; Fécu du héros ne garde pas ses dorures
intactes après avoir été exposé à la vapeur et au feu vomis par le
monstre (p. 198). Les incidents de diverses scènes ont subi des
remaniements qui les rendent admissibles. Tels l'épisode de
Brangain livrée aux serfs (p. o^q s.), la ruse du nain (p. 261,
a« et 5<>), la découverte de Tristan après sa victoire sur le serpent
(p. 199), la description du hohngang (p. iSj), la narration du
« boire » (p. aaS).
Thomas ne se défiait sans doute pas de la critique de ses
lecteurs. En réfléchissant, ceux-ci auraient pu s'étonner de
quelques invraisemblances qui ont choqué Gottfried. Pourquoi
Tristan, mis une première fois en présence du sénéchal, ne réduit-
il pas Fimposteur au silence en montrant la langue du serpent
(p. 220a)? Comment se fait-il que les deux Isolde, trouvant Tristan
inanimé près de la mare, ne reconnaissent pas en lui le précep-
teur Tantris (p. 199) ? Qui croira que Marc et ses barons aient la
défaillance de mémoire que leur suppose Thomas (p. 2203, n. a)?
Qui admettra que Gandin, seigneur irlandais bien connu dlsolde,
puisse se faire passer pour un jongleur à la cour de Marc (p. ^^i
s.)? que les marchands norwégiens, ignorant la langue parlée
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336 GOTTFRIED : l'hOMME BT le* POETE
en Ermenie, soient en état de trafiquer avec les gens du pays
(p. 9a) ? que Tristan pénètre sans encombre dans le palais de
Morgan avec une nombreuse escorte en armes (p. i3os.)? que
le prétendu marchand, qui a tué le serpent, puisse aspirer à
la main d'Isolde, réservée à un chevalier (p. i^o) ? Uattentif
Gottfried a préservé son poème de toutes ces taches. Il n'a pas
davantage admis que Blancheflor, la vierge ingénue, surprise
par Tamour, discerne si promptement ce qui se passe dans son
cœur (p. 76), que Tristan, sous le charme du grelot magique,
songe à faire don de Petitcrû à Isolde.(p. ^71), que la Grotte
d*amour soit dominée par un tilleul touffu et que le soleil cepen-
dant y pénètre (p. 281), que Gormond croie à la mission de
Tristan sans avoir d'autre témoignage que Taflirmation de celui
qui se dit le neveu de Marc (p. ao3), enfîn que Marc oublie
que ce n'est pas sur le rapport des calomniateurs qu'il a banni
les amants (p^ 297).
Les motifs
Il ne faudrait pas s'exagérer le mérite de Gottfried. 11 lui était
assez aisé, après tout, de reconnaître les fautes de l'ouvrage qu'il
avait sous les yeux et ce serait lui faire injure que de supposer
qu'il lui coûta beaucoup de peine pour les écarter de son œuvre.
Mais il n'est que juste de lui donner acte de ses corrections, qui
témoignent de son attention, de son désir de vérité, et, comme il
le dit, de son « sens x>.
Ces mêmes qualités l'ont conduit à imaginer des motifs plau-
sibles aux actes de ses pei*sonnages lorsque — ce qui arrive assez
fréquemment — Thomas s'est abstenu d'en chercher. Il a justifié:
l'évanouissement de Blancheflor (p. 80 s.), le redoublement des
craintes de Tristan exposé sur un rivage inconnu (p. 97), l'outrage
adressé par Morgan au fils de Blancheflor (p. 83), la demande de
congé faite par Tristan à la reine d'Irlande (p. 179 s.), l'idée de la
recherche, sur le lieu du combat, de l'homme qui a tué le serpent
(p. 196 s.), la connaissance des langues étrangères acquise par
Tristan (p. 89), l'espoir qu'a le neveu de Marc de conquérir Isolde
pour son oncle (p. 190 s.), le désir d'Isolde, qui amène l'aventure
du verger (p. 4?), la précaution de l'épée nue placée entre les
amants (p. 291 s.), l'interruption de la chasse de Marc (p. 296),
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LE TALENT DU POÈTE 33'J
l'abandon de la Grotte d'amour par Tristan et Isolde (p. 297), le
dessein que forme Marc de se rendre à la chasse (p. 288), Tardeur
du roi à poursuivre le cerf lancé (?) (p. 288 s.), l'accueil de la
prière que fait Tristan à Gandin de l'emmener en Irlande (p. 245),
l'habitude qu'ont Tristan et Mariadoc de reposer côte à côte
(p. 247)» l'inquiétude des amants qu'on ne vienne à découvrir leur
retraite (p. 277), l'animation du teint d'isolde endormie dans la
grotte (p. 294 s.) (i).
Il est même arrivé au poète allemand de doubler un motif de
Thomas. Nous avons au moins deux exemples de cette surabon-
dance. 1" Les pèlerins gardent le souvenir de Tristan, non seulement
à cause du somptueux costume dont il est vêtu, mais aussi parce
qu'ils ont été frappés de son intelligence (p. io3). 2^ La brèche
faite à l'épée de Tristan n'a pas été considérée par le rigoureux
Gottfried comme un témoignage suffisant de l'identité du meurtrier
de Morholt, et il a ajouté à cet indice une autre preuve (p. 209 s.).
D'autres fois il a modifié, pour la rendre plus juste ou plus
forte, une explication du poète français. Ainsi, ce n*est pas afin
d'éviter la chaleur, mais pour tromper un espion pressenti que
Tristan et Isolde reposent dans une attitude chaste lors de la
découverte (p. 292). En complotant la perte de Tristan, les barons
de Marc obéissent, non à une crainte peu fondée, mais à un senti-
ment d'envie (p. 182). Marc, voulant faire pièce à ses gens, n'exige
pas qu'ils lui donnent comme épouse une femme de grande nais-
sance et de hautes qualités, mais Isolde d'Irlande, qu'il croit ne
pouvoir pas obtenir (p. i85).
Gottfried a été dominé par le souci de motiver les faits au
point de chercher une raison à un trait emprunté à Eilhart (p. 220).
D lui est aussi arrivé de sacrifier la vérité des choses au souci
d'explication. C'est ainsi qu'il a fait violence à la donnée légendaire
en cherchant une cause à la culpabilité supposée de Brangaia
envers Isolde (p. 240), et il semble bien — si une corruption du
texte n'est pas responsable de l'erreur — qu'il prétende à tort que
Tristan vit, à la faveur de la lumière, la farine répandue par le
nain sur le sol (p. 261).
(i) Peut-être faut-il voir un désir d'explication dans le soin qu*a pris le
poète allemand de déclarer que la trêve conclue entre Morgan et Riwalin
doit avoir la durée d'une onnée (p 65).
Unii^, de Lille. Tr. et Mém, Dr, -Lettrée, Fasc. 5. 22.
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338 GOTTPRIED : L*HOMMB ET LE POÈTE
La clarté
Aussi bien que de logique, Gottfried est épris de clarté. Il a
remarqué les obscurités du poème français et s^est attaché à les
dissiper. Nous le voyons, pour atteindre ce but, remanier son ori-
ginal : transformer la suite des scènes qui aboutissent à la décou-
verte de rimposture du sénéchal (p. aoa ss.), modifier le caractère
de la visite faite par le nain à Tristan (p. a56 s.), supprimer la
description des sentiments de Ruai retrouvant son fils adoptif
(p. 117 s.), déclarer dès Tabordque Tristan, venu àCarlionsur la
demande d'Isolde, est déguisé en pèlerin (p. 264)> donner un autre
tour à Ténigmatique aveu de Blancheflor (p. 71, n. a), introduire
dans son récit une question, nécessaire, de Morholt à Marc et à ses
barons (p. 146 s.)- enfin, jeter de la lumière sur une obscure allu-
sion du poète français (p. 294 s.).
Si Fexposition de Gottfried manque parfois — pour nous, au
moins — de lucidité, il faut chercher la raison de cette insufiisance
dans l'usage d'un vocabulaire très personnel (i) et dans notre
ignorance des nuances de sens que présente parfois la langue
du XIIP siècle et surtout celle de notre poète.
Ornements nouveaux
Comparant le Tristan de Thomas avec le poème de Horn,
M. Sôderhjelm a fait voir comment telle situation identique
a inspiré à l'auteur de cette dernière œuvre une narration vivante,
animée, riche en détails pittoresques et d'un puissant i*elief, alors
qu'elle a été traitée par Thomas de telle façon qu'on voit que les
qualités du poète de Horn manquaient à celui de Tristan (q).
Gottfried a éprouvé l'insuffisance de son modèle. Il a cherché à
remédier à ses défauts et à donner à l'œuvre qu'il composait la
vie, le coloris, l'éclat et l'abondance des détails caractéristiques
qu'on cherche vainement chez Thomas. Procédant à la manière
d'Hartmann, il s'est pénétré de son sujet, il a laissé les situations
agir sur sa fantaisie et en a exploité les données fécondes, autant
(i) y. plus loin, ch. IV, sous Jeux de mots,
(a) Romaniay i5, p. 583 ss.
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LE TALENT DU POÈTE 33g
du moins que peut le faire un imitateur lié par le ferme dessein
de respecter les données importantes de son texte.
Instructif serait Texamen de quelques scènes que nous voyons
esquissées seulement dans le poème français, mais largement
traitées par Gottfried : la piquante narration des gestes et attitudes
du sénéchal après la mort du serpent (p. 193) ; la surprise des
amants dans le verger, relevée de traits colorés (p. 48) ; le juge-
ment solennel, corsé par la description des costumes de Tristan
et dlsolde, les impressions des assistants et la jolie discus-
sion de la reine et du sénéchal (p. 1121 ss.) ; la bataille, fertile en
détails tactiques, de Tristan et des ennemis du duc de Bretagne
(p. 3o5 ss.) (i) ; l'arrivée de Ruai à Tintagel, pourvue d'incidents
ayant un caractère courtois (p. 117), et l'intéressante lutte de
Tristan et des envieux (p. i83 s., i85 s.).
Très nombreux sont les détails que le poète allemand a ima-
ginés pour donner plus de charme, ou de force, ou d'intérêt à
l'action. Citons seulement les réflexions sur les amis perfides
(p. 2160), l'expression de l'effet produit par Kurvenal sur Brangain
et les deux Isolde(p. 2117) et la supposition faite par la jeune Isolde
du meurtre de Tristan (p. 198 s.).
Les traits ajoutés par Gottfried à son original décèlent un
observateur attentif et un conteur à la souple fantaisie. Ils révè-
lent aussi un esprit ingénieux. Le poète orne le heaume de Tristan
d'une flèche qui en forme le cimier et qui est l'emblème de
l'Amour, maître de la vie de Tristan (p. i5i s.). Ce n'est pas un
hasard, mais la volonté du Destin, qui fait qu'Isolde découvre
Tristan dans l'étang où il est évanoui (p. 198). Le breuvage nup-
tial est réclamé par Marc, non par l'effet d'un caprice de roi, mais
par obéissance h la tradition (p. aSS). Tristan dit avec beaucoup
d'à-propos à Gandin que le salaire promis, c'est-à-dire apparem-
ment la plus belle des robes de l'Irlandais, mais en réalité Isolde
elle-même, est dès maintenant en sa possession (p. ^S),
Cette habileté a servi à Gottfried pour justifier la suppres-
sion de scènes de gémissements (p. 84, 161). Il est inutile de
rappeler quel adroit prétexte il a trouvé pour ne pas décrire
l'adoubement de Tristan (p. 1^4 s.)*
(i) Gottfried, nous l'avons dit, doit beaucoup de ses additions à Eilhart
dans cet épisode.
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34o GOTTFRIED : l'hOMME ET LE POÈTE
Le précieux
Si Gottfried a su éviter la fi'oideur et la sécheresse de Thomas,
il n'a pas su segai'der de l'excès du joli et il est tombé dans le pré-
cieux. On est choqué de la discussion qui nait entre Ruai et
Tristan au sujet des pères perdus et gagnés par ce dernier, la
situation ne se prêtant pas à ce jeu d'esprit (p. 121). 11 est bizarre
d'entendre Tristan, sortant d'un évanouissement où il a failli
laisser la vie, faire, en reprenant connaissance, un compliment
galamment tourné aux dames qui s'offrent à sa vue et qu'il
compare au soleil, à l'aurore et à la lune (p. 199). Le jeu de mots
sur 8olt et golt est un bs[dinage que ne comporte guère le récit
(p. 189), et celui sur le cuivre et l'or que Marc trouve en Bi^angain
et Isolde contraste de façon déplaisante avec le ton du contexte
(p. a38, a39). Faire deviner à Isolde que les noms de Tan tris et
et de Tristan s'appliquent au même personnage est une idée ingé-
nieuse. On s'étonne seulement que la jeune fille, qui est en proie à
une extrême agitation, nous dit le poète, possède assez de calme
pour se livrer à cet exercice de divination (p. 209-211). L'idée de
l'échange des corps est d'un effet bien froid dans une scène d'ail-
leurs pleine d'émotion (p. 49) et dans un monologue sans cela très
pathétique (p. 3o3 s.).
Ces fautes de goût sont, heureusement, rares et elles frappe-
raient moins si l'ensemble du poème n'était d'un exact coloris.
Les caractères
On comprendrait mal que Gottfried, si soucieux de donner aux
détails de son récit cohérence, harmonie et vraisemblance, n'eût
pas cherché à étendre ces qualités aux caractères du poème. 11
s'y est essayé. Mais la tâche était lourde et le but n'a pas tou-
jours été atteint. Le poème de Tristan est, en somme, la l'ésul-
tante de la contamination d'aventures diverses. Comment rendre
consistants des personnages qui jouent, dans les récits différents
fondus en un poème, des rôles dissemblables? L'effort de Gott-
fried n'a pas été vain cependant, et le poème allemand offre des
caractères plus vrais et mieux conçus que le Tristan français.
Nous avons remarqué que, chez Gottfried, le rôle de la reine
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LE TALENT DU POÈTE 34l
d*Irlande est approprié à son âge, à sa qualité de mère et à sa
condition de reine (p. 196 s.). Nous avons aussi montré que celui
de la blonde Isoide était devenu, dans la première partie du
poème, plus conforme à ce qu'on attend d'une jeune fille (ibid.),
et constaté que chacune des deux femmes entre en scène quand
la vérité des choses l'exige (p. 198). Gottfried a aussi essayé de
masquer les disparates qui se révèlent dans le caractère de l'amie
de Tristan. Observant que la jeune fille sans expérience qui parait
avant la scène du philtre se transforme soudainement en une
femme apte aux loises les plus déliées, il a cherché à pallier le
désaccord. Pour cela il invoque une évolution de caractère, que
justifie l'effet de l'amour (v. ïî243i-56). Il a été choqué d'autres
contrastes et s'est attaché à les atténuer. Afin que la sympathie
que doit nous inspirer son héroïne fût moins compromise, il Ta
excusée de son dessein de faire périr Brangain (p. aSg), de
recourir à l'hypocrisie des larmes (p. îî5i), enfin, de tromper Marc
(p. Q98).
Cette dernière tentative d'absolution d'Isolde a lieu aux dépens
de son époux, et cela n'est pas sans porter atteinte à l'unité du
caractère de Marc. Gottfried, nous l'avons vu, a témoigné un vif
intérêt à l'oncle affectueux et au mari trompé (p. i45 ss. et p. 3i6).
Il est fôcheux qu'afiu de tempérer la faute d'Isolde et de mieux
expliquer la réconciliation, il ait gratifié le roi de Cornouailles
d'une basse sensualité et d'une complaisance répugnante (i). Cette
faute n'a cependant rien de très surprenant. Nous avons, à maintes
reprises, vu que Gottfried, à peu près impeccable quand il corrige
le texte français, erre aisément lorsqu'il ajoute à son original.
De Tristan il y a peu de chose à dire. Lié par le texte, Gottfried
n'a pu qu'attribuer à son héros les faits mis à son actif par Thomas,
et qui déterminent son caractère. Le poète allemand s'est ingénié
seulement à le grandir, le disant habile parleur (v. 8164 ss.),
conteur intéressant (i348o ss.), camarade aimé de ses compa-
gnons (v. 2i4î>-6) et amant plus tendre que ne l'a fait Thomas
(p. 48 et 56). Au fond, il n'a pas modifié sa physionomie.
11 eu va tout autrement de Brangain, à qui il a donné un rôle
(1) n est fort probable que l'idée de cette attitude prêtée à Marc se
trouvait dans le texte français. Gottfried a, pour le motif que nous
signalons, appuyé sur la donnée (p. 298).
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34a GOTTFRIED : L*HOMME ET LE POÂTB
bien plus important que son modèle. La jeune Irlandaise intervient
dans Faction de son Tristan en divers endroits où elle ne parait
pas dans le poème français ; et, quand il la met en scène à l'exemple
de Thomas, il la montre plus directement intéressée aux événe-
ments (p. 47. 2i5 ss., 219, 2M, 2q5 s., 2128 s., a4i C?)i 2i55 s.). En
donnant ainsi un plein relief au caractère de Brangain, en fai-
sant d'elle la parente d'Isolde et en la reconnaissant coupable
de la méprise commise au sujet du philtre, Gottfried a accusé son
intention de relever le caractère dramatique du poème. C'est sous
Teffet de la même préoccupation qu'il a transformé Mariadoc,
simple envieux dans le Tristan français, en un amoureux d'Isolde
et un rival de Tristan (p. 247).
L étude psychologique
On a depuis longtemps vu que les poètes allemands du moyen
âge qui imitaient les Français, tendaient, dans leurs adaptations, à
étudier plus attentivement les sentiments, à examiner plus curieu-
sement les états d*âme, à mettre en plus vive lumière la vie inté-
rieure de leurs personnages. Gottfried n'a pas résisté au courant.
Chez lui aussi, on découvre le souci psychologique. A la vérité, il
n'est pas toujours aisé d'en discerner les manifestations. Comme il
se témoigne surtout par des additions, et que ce genre d'altéra-
tions est celui dont la démonstration est la plus difficile et la moins
sûre, nous ne pouvons acquérir la cei'titude que Gottfried a
toujours obéi à son penchant quand il se livre à l'analyse morale.
Les preuves décisives de son originalité ne manquent pas cepen-
dant. Nous en avons trouvé en étudiant les passages de Thomas
qui ont été traduits par Gottfried (p. 46 s., 55 s.). Nous en ren-
controns une autre encore au début du poème allemand, où le
tableau des agitations de Blancheflor, presque pathologique chez
Thomas, est devenue une fine et délicate étude de la naissance et
des progrès de la passion dans un cœur de jeune fille (p. 75 s.).
Nous pourrions citer d'autres exemples. Il est préférable de nous
arrêter à caractériser les additions de cette nature apportées —
certainement ou fort probablement — par Gottfried à son texte.
i^ Le poète allemand se plaît à découvrir les sentiments de ses
personnages dans une situation donnée. Il décrit : la suite des
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LA TALENT DU POÂTE 343
impressions de Mariadoc pénétrant le secret des amours de
Tristan et de la reine (p. 247), Témotion de Tristan apprenant le
mystère de sa naissance (p. 119, lao), les inquiétudes des amants
pendant la chasse de Marc (p. 291 s.), l'état d'esprit de Tristan
ayant le bond périlleux (p. îi6i), les incertitudes de Marc devant le
lit ensanglanté de la reine (p. 361 s.), les sentiments d'Isolde et de
son époux avant le jugement de Dieu (p. aQo), 11 est seul à relater
la tristesse du roi après le bannissement des amants (p. 288), les
regrets qu'éprouve Gilan de la perte de Petitcrû (p. 273), la dou-
leur que Brangain fait paraître à diverses reprises (p. 256 (?),
V. i666f-74 ^t P- ^76)» ainsi que l'affliction de Tristan éloigné
d'Isolde (p, 3o2). Le mystérieux instinct, la voix du sang, qui
rend raison de la sympathie qui pousse l'un vers l'autre Tristan
et Marc avant que leur parenté ne soit révélée (p. m), est aussi
un motif psychologique.
20 Thomas, déjà, aimait à distinguer des états d'&me doubles
et à peindre les luttes morales de ses persopnages. Gottfried a mul-
tiplié — sauf en un cas où le balancement de sentiments lui a
semblé confus (p. 117 s.) — ces analyses complexes. Il a montré
Riwalin partagé enti*e le doute et l'espoir d'être aimé (p. 72 s.),
Tristan joyeux de se savoir le fils du seigneur d'Ermenie et affligé
de la mort de son père (p. 128), Marc satisfait d'être convaincu de
rinnocence des amants et désolé de les avoir soupçonnés injuste-
ment (p. 294), Tristan et son amie heureux par leur amour, mais
tourmentés des chagrins qu'un avenir prochain leur réserve
(p. 234), Marc allant de la confiance au doute et du doute à la
confiance (p. 249, 276, etc.), Isolde, enfin, luttant contre sa pas-
sion et la chaleur du jour, et imaginant une défense qui lui
réussit mal (p. 47)»
30 Probablement à l'imitation d'Hartmann — Thomas n'offre
aucun exemple de ce procédé — Gottfried a fait le total des senti-
ments qui se partagent l'âme d'un personnage. Blancheflor a trois
sujets de désespoir (p. 81), Marc et Melot connaissent deux espè-
ces de chagrin (p. 269), Isolde est tourmentée de deux sortes de
soucis (p. 263 s.) et les sujets de Marc ont trois motifs d'affliction
(v. 1828 ss.).
4"" Plus fréquemment que Thomas, le poète allemand a exprimé
les émotions de personnages indirectement intéressés, ou même
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344 GOTIFRIED : l'homme ET LE POÈTE
étrangers à Faction. Les barons irlandais témoignent leur éton-
nement de l'exploit du sénéchal (p. 2o4) ; les veneurs de Marc
contemplent avec curiosité et admiration Tristan se préparant à
défaire le cerf (p. io5) ; la cour de Gomouailles est émue de
la loyauté du Foitenant (p. lao); les gens de Marc s'amusent
d'apprendre que Tristan a dupé la reine d'Irlande, et ils écoutent
avec sympathie l'éloge qu'il fait de la fille de Gor moud (p. i8i);
le duc Gilan est rempli de crainte au sujet du danger que
court Tristan, puis de joie après le succès de son ami (p. aj'à) ;
Brangain est saisie de douleur lorsqu'elle prévoit la surprise des
amants dans le verger (p. 48)* C'est sans doute afin de fatee naître
l'occasion de cette manifestation de sentiments que le poète alle-
mand a introduit Tristan dès le début de la scène où les gens de
Marc, menacés de perdre leurs enfants, se livrent à leur deuil
(v. 6042-62 et p. 142), et qu'il a fait paraître le géant irlandais dans
l'assemblée des Cornouaillais harangués par Tristan (p. 142, n. 3).
50 Le désir de rehausser la valeur morale de ses personnages
— mais aussi d'amener une exposition de sentiments — détermine
de temps à autre Gottfried à dire qu'ils inspirent l'estime et l'affec-
tion à leur entourage. Riwalin, Isolde, Brangain, Tristan sont
aimés et honorés par la cour de Marc, que séduisent leurs belles
qualités (v. Soj ss., 8320 ss., 12953 ss., i3o93 ss., 13455 ss.,
16409 ss.) (1). De même le duc Jowelîn et les siens tiennent Tristan
en grande considération (v. 18953 ss.) Il convient de i*econnaltre
que le poète allemand ne s'est pas appliqué à de minutieuses des-
criptions dans ces cas. C'est simplement une tendance, qui nous a
paru intéressante, que nous avons prétendu souligner.
Les faits que nous venons de citer sont des additions de détail.
Une différence, née du tempérament respectif des deux poètes,
frappe le lecteur qui examine attentivement les études psycholo-
giques de Thomas et de Gottfried. Le premier, froid et didactique,
expose des états d'âme et des sentiments pour y trouver un ensei-
gnement plutôt qu'un sujet d'émotion. 11 aime les problèmes
généraux, les grandes questions qui conduisent à une doctrine. Il
se tient à l'écart ou au-dessus de ses personnages, et exploite pour
l'édification de ses lecteurs les situations qui peuvent fournir le
(i) Les vers 3484 ss. ne peuvent être invoqués, l'idée s*en trouvant chez
Thomas.
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LK TALENT DU POÈTE 345
^hème d'un débat. C'est plutôt un historien qu^un peintre des pas-
sions, un raisonneur qu'un évocateur, un moraliste objectif qu'un
affectif prompt à se livrer. Tout autre est Gottfried. Sa profonde
sensibilité le fait entrer dans les sentiments de ses héix)s et vivre
en quelque sorte leur vie morale. Il éprouve le contre coup des
chocs qui les frappent et il réagit avec eux. Aussi sçs peintures
morales sont-elles plus colorées, plus animées; plus intenses d'effet,
plus émouvantes que celles de Thomas. La chaleur de la passion
pénètre et enflamme ses expositions psychologiques ; elle en ban-
nit la sécheresse et en fait supporter la longueur, qui, sans cela,
risquerait de paraître excessive à notre goût.
Gottfried moraliste
La Saga et les fragments conservés de Thomas sulllsent à
démontrer que le poète français se plaisait à généraliser et tirait
des faits de sa narration des considérations morales. Il est non
moins assuré que le tour d'esprit de Gottfried le disposait aussi à
la réflexion et à Teflort didactique.
Si nous n'avions à redouter de faire tort à la fois au modèle et
à l'adaptateur, en imputant au second ce qui est la propriété du
premier, nous pourrions appuyer notre opinion d'exemples nom-
breux. Toutefois, laissant de côté les cas où notre critique est
impuissante à retrouver la pensée de Gottfried, nous découvrons
assez de traits probants.
Si le poète allemand s'est inspiré des idées courantes en tra-
çant les devoirs du chevalier (p. 126), il est plus original quand il
a étudié les cas où la condition sociale et les « biens de fortune »
jouent un rôle dans son récit. Dans une discussion entre Tristan
et Isolde, il se préoccupe de savoir s'il vaut mieux être humble
et heureux dans le pays natal que de chercher gloire et adversité
à l'étranger (p. 227). La conduite de Ruai et de Tristan, lors de
l'adoubement de ce dernier, est mise à profit par le poète pour
opposer la fougue dépensière de la jeunesse à la prudente écono-
mie des vieillards (p. 122 s.).
Gottfried est, croyons-nous, également original quand il
flagelle certains défauts humains. S'il ne fait que mentionner,
sans s'indigner, la tendance des hommes à écouter les médisances
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346 GOTTFRIED : L*HOMME ET LE POÈTE
(p. ti6a S.) (i), il flétrit vigoureusement les passions basses, Tenvie
et r hypocrisie. Par la bouche de Marc, il exprime sa dédaigneuse
indifiiérence à Tégard de l'envie, qui sans cesse poursuit le mérite,
mais aussi lui donne sa consécration (v. 8397-4^5 et p. i85). En son
propre nom il maudit l'hypocrite attitude de l'ami perfide, plus
dangereux que l'ennemi déclaré (p. a6o, 374)- Le ton animé de
Gottfried dans les passages où il s'élève contre les faux semblants
dénote, non l'observateur désintéressé, mais l'homme qui, dans
les luttes de la vie, a éprouvé le dégoût que fait naître la duplicité,
et a été victime des « colombes cachant une queue de serpent )».
L'histoire de Tristan était une aventure d'amour, et Gottfried
ayant, comme nous l'avons dit, choisi ce sujet par secrète S3rmpa-
thie, nous voyons, sans nous étonner, le poète théoriser à propos
de cette passion, recommander aux amants la loyauté, la cons-
tance, et faire le procès à la huot comme à l'amour vénal (v. IQ187
ss. et p. 23q ss.). Il trace les devoirs de ceux à qui les obstacles
matériels interdisent toute autre marque d'aflection que « le bon
vouloir », et il s'est livré à d'ingénieuses réflexions sur la jalousie
— assaisonnement de l'amour partagé — et sur le soupçon —
torture d'un cœur véritablement épris et inquiet à juste titre
(v. i3o53-75 et p. 24^, v. 13781-846 et p. 260, v. 182124-34).
Le moraliste use volontiers des maximes et proverbes. CTest ce
qu'a fait Thomas. Les fragments conservés témoignent de ce goût,
et Robert n'a pas été assez abréviateur pour ne pas le laisser
deviner à travers sa traduction. La Saga offre môme des
exemples que Gottfried n'a pas reproduits (S 8 : i3-i5, 8 : 3i s.,
9 : 3o, 10 : 25 s., 25 : i4-i6, 3o : 33-35, 32 : 27-33 : 2, 37 : 3o-32 (2),
83 : 36). D'un autre côté, le poème allemand contient des maximes
qui sont certainement des additions de Gottfried, soit qu'elles
lui aient été inspirées directement ou indirectement par Publilius,
soit qu'elles portent une empreinte allemande (3). Que conclure
de ces observations ? Rien d'assuré. Nous ne pouvons dire, dans
la plupart des cas où Gottfried présente des l'éflexions, maximes
ou proverbes inconnus à la Saga, que c'est lui qui le^ a introduits
(i) Le poète allemand se borne d'ailleurs ici à commenter Thomas,
(a) La réflexion faite en 5 (4i : ^a s.) se retrouve en G, sous une forme
un peu différente (v. 8369-71).
(3) V. Preuss, op, c, p. 67 ss. et Hertz, op. c, p. 5i7, n. 48 et p. 5a4, n. 66-
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I
i
LE TALENT DU POÈTE 34?
dans le poème ; à plus forte raison devons-nous nous résigner
à ignorer le caractère des additions dont il se pourrait qu'il fût
responsable.
Humour et ironie
Thomas savait, quand il le voulait, donner un tour ironique à
sa pensée. On le voit par les paroles sarcastiques de Tristan à
Morholt expirant et aux Irlandais emportant le corps de leur
chef (p. iSg). Mais il ne semble pas qu'il ait. possédé la verve
humoristique qui se fait jour dans le Tristan allemand. Déjà dans
la comparaison des fragments de Thomas avec le poème de
Gottfried, nous avons vu se trahir la malice rieuse de Fauteur
allemand, qui, sous couleur d'ignorance, fait passer une pensée
risquée (v. 18218 et p. 48). De même nature est la remarque des
vers 10918-20 sur un vêtement dessinant les formes féminines et
des vers i3436-4i sur la conduite des amants revenant à la cour de
Marc (p. 245).
C'est avec un gracieux enjouement que Gottfried prétend
réparer un oubli qu'il a commis en négligeant de rapporter la
joie de la bonne Florete au retour de son cher Tristan (p. i3o),
qu'il feint de se rappeler après coup la cause de la fatigue d'Isolde
(p. 294 s.) et qu'il se plaît à confondre le lecteur par une question
insidieuse (p. 137 s.).
Léger et souriant est aussi son humour en maints endroits. En
présence d'Isolde aux Blanches Mains, Tristan se dit «Isoté » pour
la seconde fois (p. 3io). L'amant d'Isolde, à qui l'on apprend que
le « boire » sera sa mort, répond plaisamment qu'il est prêt à
mourir éternellement de telle façon (p. 237) (i). Brangain exprime
son désir de donner, elle aussi, le baiser de paix à Tristan « bien
qu'elle ne soit pas reine » (p. 216). Le poète a exercé sa verve sur
le personnage, poussé à la bouffonnerie, du sénéchal irlandais.
Il le montre fuyant « un peu plus vite qu au trot » en enten-
dant les mugissements du serpent (p. 191, n 2), s'escrimant
vaillamment sur le cadavre du monstre tué par Tristan (p. 193),
(i) La situation, cependant, ne se prête pas à un effet d'humour dans
ces deux cas. Nous avons déjà relevé cette faute de goût de Gottfried
(p. 3io, n. I).
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348 GOTTFHIED : i/hOMME ET LE POÂTE
et piteusement déconcerté par les railleries de la reine (p. ^qq).
Plus âpre est Tironie quand le poète, dans la digression litté-
raire, en vient à critiquer Fauteur obscur, dont les œuvres exigent
Faide d'un commentateur et des recherches dans les grimoires
(v. 4681-8), ou dans l'apostrophe d'un combattant escomptant
une victoire douteuse (v. i6o34-4o et p. aji s.). Elle a même un
caractère violent lorsque Gotlfried emploie Pimage « trophée de
chasse » (prisant) pour désigner le cadavre de Morholt (p. 160).
Poésie et lyrisme
De la description de la vie des amants dans la forêt M. Bédier
a dit qu'elle est l'un des plus rares joyaux de la poésie du Minne-
sang et de toute poésie (i). Nous avons reconnu que cette descrip-
tion est, pour la plus grande part, l'œuvre de Gottfried. C'est
donc au poète allemand que s'adresse Téloge du critique. Mais il
n'est pas besoin de cette preuve, obtenue par la comparaison des
textes, pour nous convaincre que Gottfried est un poète lyrique
rarement doué. Il a donné la mesure de son talent dans la digres-
sion littéraire, empoi-tée d'un rapide mouvement, vibrante de
passion, traversée de l'éclat d'images neuves et saisissantes.
Les mêmes qualités apparaissent dans d'autres digressions,
que nous avons toute raison d'accorder à Gottfried. Remarquable
entre tous est le passage lîiigi-SOi de la scène des aveux, où,
avec tant d'ardeur, de délicatesse, d'émotion et de relief d'expres-
sion, l'auteur exprime, non plus les conventionnelles plaintes du
Minnesang, mais les sensations pei»sonnelles et sincères d'un
poète frappé par le choc de la réalité.
Gottfried est indubitablement un plus grand lyrique que
Thomas. La comparaison des vers qui nous sont restés du poème
français avec les passages originaux du Tristan allemand le fait
voir clairement. Aussi est-ce sur les parties du poème qui permet-
taient Tessor à l'inspiration que Gotlfried a porté l'effort de sa
rénovation. Mais il a aussi animé de sa verve aisée et brillante
la plupart des épisodes purement narratifs et il a échauffé l'œuvre
tout entière du feu de son génie (p. i85, n. 2, ao5, 216, etc.).
(i) Bédier, p. 234.
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LE TALENT DU POÈTE
349
Les discours
On trouye un certain nombre de discours dans le Tristan
français. Gottfried les a reproduits. Mais il les a soumis à une
attentive révision et en a souvent modifié la physionomie. La
plupart de ses altérations ont été examinées dans notre 3" partie.
U convient cependant, afin de se former une idée de la nature et
de l'importance de ses divergences, d'observer Tun d*eux en
particulier. Nous choisissons celui qui a été tenu à Marc par
Févèque de Londres. Malgré sa brièveté il fait saisir le caractère
des altérations de Tauteur allemand (i).
Saga (71 : 8-26)
I Entendez mes paroles et ap-
prouvez-moi si ce que je dis est
juste.
a On accuse Tristan sans prou-
ver sa faute.
3 Puisque vous nous consultez,
il convient que nous vous don-
nions de sages avis.
4 Ce n'est pas à vous d'accuser :
vous n'avez pas pris les inculpés
sur le fait.
a 11 ne vous appartient pas de
condamner votre neveu et votre
femme légitimement épousée, si
vous ne possédez pas de preuves
manifestes.
Gottfried (i5354-4aa)
I* Écoutez-moi.
3 Vous nous avez convoqués
pour nous demander conseil.
a Ma situation et mon âge me
donnent le droit de parler.
V Je vais exprimer mon avis ;
s'il vous convient, vous le suivrez.
b Tristan et Isolde sont accusés
sans preuves.
4 Gomment pouvez-vous les
condamner s'il n'y a pas d'évi-
dence ?
(i) Les motifs précédés de lettres sont particuliers à l'une et à l'autre
version. — Ce n'est pas une traduction, mais seulement un résumé schéma-
tique des deux textes que nous donnons.
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35o
GOTTFRIED : L*HOMME ET LE POÈTE
5 Mais vous avez pourtant le
devoir de poursuivre cette affaire
à cause des bruits diffamants, fon-
dés ou non, qui ont été répandus.
6 Le monde croit plutôt le faux
que le vrai.
b A cause de la honte que vous
avez patiemment supportée.
7 il convient que la reine com-
paraisse devant nous, et, après sa
réponse,
8 nous jugerons qu'elle doit être
écarlée de votre lit jusqu'à ce
qu'elle soit lavée de tout soupçon.
a On charge Tristan d'une faute
sans démontrer qu'il soit coupable.
On accuse de m6me iFolde
sans témoignage convaincant.
5 Mais, puisque la cour a ces
soupçons.
8 vous ne partagerez pas le lit
ni la table d'Isolde avant qu'elle
ne soit lavée des accusations
6 répandues par les gens, enclins
à médire d'autrui à tort ou à
raison.
7 Mon avis est que la reine com-
paraisse devant nous.
Avant de tirer les conséquences de cette confrontation des
textes il faut répondre à une question. La traduction de Robert
reproduit-elle fidèlement le poème français ? On n'en saurait
douter. Le fond des idées est le même chez Gotlfried que dans
la Saga. I-.es modifications du poète allemand comportent
moins des additions, qui seules pourraient lui être contestées,
que des transpositions, des suppressions et des altérations de
données (i).
1° Ordre du discours. L'enchaînement des idées est chez
(i) Sur la légitimité de ratlribution de Texorde à Gottfried, v. p. !>63.
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LE TALENT DU POÈTE 35l
GottMed rigoureusement logique : exorde, démonstration, con-
clusion. Un simple coup d'oeil fait voir qu'il n'en est pas de même
dans le poème français.
La pensée 3 de la Saga, qui appartient évidemment à l'exorde,
a été placée par Gottfried à l'endroit voulu.
Pour des raisons qui seront données tout à l'heure, 8 de la
Saga devrait précéder 6.
a<> Suppressions. Insister, comme le fait la Saga (a), sur la
qualité d'époux de Marc est inutile, ainsi que répéter l'argument
tiré de l'absence de preuves (S a=t S 4).
Il existe dans la Saga une contradiction aperçue et éliminée
par Gottfried. L'évêque proclame qu'il n'existe aucune preuve de
l'accusation portée contre Isolde (S 4). Puis il dit à Marc que « à
cause de la honte patiemment subie » il convient de faire compa-
raître la reine (S b). Il est aisé de concevoir qu'il ne peut être
question de « honte » si l'adultère n'est pas certain (i).
3° Additions. Le discours est attaqué gauchement par la Saga.
Gottfried a ajouté un exorde, qui est utile, en donnant les raisons
qui autorisent l'évêque à prendre la parole.
Dans le poème français, l'incertitude de l'accusation est appli-
quée successivement aux deux inculpés, alors que, dans le Tristan
allemand, elle est dès l'abord et simultanément reconnue à l'égard
de l'un et de l'autre.
4<* Altération. Chez Thomas, l'évêque termine son discours par
cette singulière déclaration : « la reine va comparaître devant
nous ; vous entendrez mes questions et sa réplique ; lorsqu'elle
aura répondu, nous lui interdirons, comme juste sentence, de
partager le lit du roi tant qu'elle ne se sera pas justifiée. » Il saute
aux yeux qu'il est parfaitement inutile- d'interroger la reine pour
porter une sentence connue d'avance et qui d'ailleurs n'est pas un
jugement. C'est avec peine qu'on se décide à rendre Thomas res-
ponsable de cette erreur. Mais la pensée est si étroitement
enchaînée au contexte qu'il faut bien reconnaître que c'est lui
(i) Il serait cependant imprudent d'attacher grande importance à cette
remarque. La Saga peut avoir infidèlement rendu le texte français en
donnant trop de valeur au mot traduit par honte, Gottfried est peut-être
plus près de Thomas quand il dit que la nécessité du jugement se justifie
par le tort que font à Marc les bruits qui courent (v. i54io-52).
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35q gottfbied : l* homme et le poète
et non Robert qui en est Fauteur. Après réflexion, le poète
allemand a vu la faute et Ta corrigée. Il a placé ce motif plus
haut, et sans le donner comme sentence. C'est, chez lui, une
proposition transitoire, sans corrélation avec le jugement défi-
nitif, lequel sera prononcé seulement après la comparution de
la reine.
Le discours du Tristan allemand montre donc plus d'art que
celui du poème français. Nous y trouvons un exorde mieux
entendu, modiûcation coutumière à Gottfried (v. 1609 s., 14030
ss., i543q ss. et p. 146, n. i), une disposition plus logique Ci)
et une conclusion plus précise. Cependant nous n'y rencontrons
pas — la situation ne s'y prêtant point — comme dans d autres
harangues du poème allemand, la chaleur et la véhémence qui
font défaut au peu pathétique Thomas (v. 6067 ss., 6q65 ss., et
p. 146, etc.).
Description et sens du pittoresque
Gottfried a écourté une description de tempête, phénomène
qui lui est inconnu (p. 94), et supprimé un passage où Thomas
expose Tétat de TAngleterrc, sujet sans intérêt pour ses lecteurs
(p. 65). Mais il faut se garder de croire qu'il ait de la répugnance
pour le procédé descriptif. 11 en fait, au contraire, un usage plus
fréquent que Thomas (2), et il n'a pas eu recours à l'artifice de
Wolfram pour le dissimuler (3). Il est toutefois doué d'un sens
littéraire trop fin pour en abuser ou pour l'employer en un lieu
impropre. Lorsque son devancier Hartmann énumère les qualités
du palefroi d'Énide, il est languissant, car ce tableau est un
(i) La recherche du même mérite se rencontre dans le discours de Tristan
aux gens de Marc (p. i43), où le motif i' de Thomas est placé après »• par
Gottfried, afin de servir de transition pour amener 3". V. aussi la harangue
de Tristan à Morholt (p. 147).
(2) Les fragments du poème français ne contiennent, à cet égard, rien
qui puisse êlre comparé aux tableaux que l'on rencontre dans le Tristan
allemand. Thomas y donne bien une esquisse de Tristan déguisé en
lépreux, mais cette tentative est insig^iiiante ; il a laissé passer, sans les
utiliser, deux occasions de descriptions intéressant la vie courtoise : le
mariage de Tristan avec Isolde de Bretagne (v. 4^1 ss ) et les jeux chevale-
resques donnés à la cour de Marc (v. 3067 ss.).
(3) V. E. Mai lin, op. c , H. p. LXXI.
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LE TALENT DU POÈTE 353
hors-d'œuvre ; lorsque Gottfried détaille les riches costumes
d*Isolde (y. 10904 ss.) et de Tristan (y. iiioq ss.), ayant la
scène du jugement, il yise à un effet qui sert à la narration : le
poète dirige Tattention sur les deux personnages qui, dès ce
moment, deyiennent les héros essentiels de son récit. 11 serait
facile, mais sans utilité, de justifier les descriptions que Gottfried
a ajoutées à son original : les deux portraits de Tristan, le
premier ayant Farriyée du héros à la cour de Marc (p. iio), le
second ayant le holmgang (p. i53), celui de Ruai (p. 118),
celui dlsolde dans la Grotte d'amour (p. 295) et des deux amants
dans le yerger (p. 48).
Dans ces cas, Gottfried est très probablement original.
Ailleurs, il a déyeloppé un germe qu'il trouyait chez Thomas.
Telles les peintures du printemps qui embellit le tournoi de
Marc (p. 66 s.), du cheyal de Tristan (p. 162 s.), du combat de
Tristan contre le serpent (p. 191 s.), dlsolde affi*ontant Tépreuye
du fer rouge (p. s64 s.) et de la grotte qui sert de refuge aux
amants (p. 279 ss.).
Les descriptions de Gottfried sont colorées et releyées de
traits bien choisis. Ceci n'est pas pour surprendre, le poète
possédant au plus haut point le sens du pittoresque. C'est une
éyocation saisissante de yérité que celle de Téyêque de Londres,
de noble stature, de grand âge, le chef blanchi, soutenant d'une
béquille son corps chancelant (y. i535o ss.), ou celle d'Isolde ayant
Tayeu, appuyée de son coude sur l'épaule de Tristan, les yeux
noyés, le cœur gonflé, les lèyres frémissantes, la tête inclinée
(y. 11974 ss.).
Ces exemples et d'autres, tels que l'éyanouissement de
Blancheflor (p. 79), l'attitude de Brangain pendant la scène de la
surprise (p. 4B)> l'apparition de la fidèle meschine au moment où
Tristan est menacé par les deux Isolde (p. ai 5 s.), sont certaine-
ment, ou fort probablement, des additions de Gottjried et attes-
tent en lui l'artiste doué d'un sûr instinct d'obseryation et d'une
extrême habileté de main.
U semble que nous puissions reconnaître au poète allemand un
procédé nouyeau de description. Après ayoir mis sous les yeux
les détails d'un objet, il en donne une impression générale par
une.yue d'ensemble (y. 11144-9 ^^ p, i5q, i53 s., 283).
Univ, de Lille, Tr. et Mém. Dr.-Leitreê, Fasc. 5. 23.
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354 ooTTFRiED : l'hommb et le poète
Comparaisons et allégories
La comparaison étant un détail de forme, il est rare qa'nn
critère sûr permette de distinguer, parmi les nombreuses images
dont Gottfned a rehaussé la beauté de son poème, celles qui lui
sont personnelles de celles qu'il a empruntées à Thomas. Il est
certain cependant que Gottfried a remplacé une pensée abstraite
du Tristan français par une métaphore poétique (p. i8q, n. 4) et
très vraisemblable qu'on puisse lui attribuer les comparaisons
des vers 276, 276 s., gaS, et bien d'autres. Les passages originaux
du poème allemand attestent que Gottfried avait le don de
rimage vive, neuve, saisissante, bien plus caractéristique que
celle de Thomas. On y voit aussi que le poète strasbourgeois
aimait à emprunter ses comparaisons à la nature, et, plus
particulièrement, à la chasse et au règne animal. Dans ce qui
nous est resté de Thomas, rien ne décèle ni la rechei'che ni le
bonheur de la métaphore. On peut croire que les autres parties
du poème français offraient une semblable parcimonie. Robert,
en effet, a dû conserver les images de Thomas dans les pas-
sages qu il a traduits, puisqu'il n'en a supprimé qu'une seule
dans la reproduction des 3i44 vers qui nous sont restés de
l'original (p, 34).
Le talent de Gottfried, plus frais, plus concret, plus facilement
impressionné par le monde extérieur, plus ardent aussi, allait
naturellement à .Fimage (i), alors que Thomas, plus didactique
et plus froid, ne s'aidait guère de la comparaison que pour
expliquer sa pensée (a).
La comparaison conduit à Tallégorie, et celle-ci importe à
Gottfried. S'il est probable qu'il a trouvé dans son original l'idée
première de l'allégorie relative aux vêtements endossés pour
l'adoubement (p. 124)7 s'il est possible aussi que Thomas lui
ait fourni le motif de l'interprétation figurée du costume de
Tristan (p. 126), s'il est assuré qu'il doit à Hartmann l'idée de
l'assimilation de vertus guerrières à des auxiliaires humains
(i) V. par ex. les comparaisons plus nombreuses de Gottfried, p ayo s.
(a) V. Bédier, v. 858, 883, 890, i656 s., 1667, a2ia, a6a6. — Il faut aussi
noter que Gottfried a éliminé quelques images de goût douteux (p. 327, 3a8).
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LK TALENT DU POETE 355
(p. i56 S.) (i), il est, en revanche, certain que c'est lui qui a donné
à la Grotte d'amour son ingénieux symbolisme (p. ^83 ss.). On
ne saurait non plus lui refuser d'autres allégories d'importance et
d'effet moindres : la chasse figurant la poursuite d'amour (v. 17104-
11) et les plaisirs de la vie des amants représentant la nourriture
matérielle (v. 16819-40). Cette dernière est, à vrai dire, fort indé-
cise. A peine indiquée est celle des ai^mes du serpent,^ s'offrant à
l'esprit comme une troupe belliqueuse (v. 9020 ss.).
Le poète allemand a donc ajouté aux allégories du Tristan
français. Il a ajouté aussi aux personnifications, si même il n'est
pas l'auteur de toutes celles qu'ontrouve dans son œuvre. Thomas
a peut-être personnifié l'amour. Mais Gottfried a tiré de cette
représentation de remarquables effets inconnus au poète français
(v. IQÎ295 ss., 17540 ss.). A côté de Minne, on voit chez lui la
Fortune (v. 943o), le Désir (v. 10902), la Mesure (v. 10929 et
18017), l'Honneur (v. 11766 ss.), la Fidélité (ibid.), la Surveillance
(v. 12200 s.), l'Insuccès (13496 ss.) et la Constance (19260).
Sentiment de la nature
D est douloureux de ne pouvoir toujours rendre justice à Gott-
fried. La crainte de le louer de mérites étrangers contraint à laisser
dans l'ombre des beautés dont on a tout lieu de croire qu'elles
sont bien à lui. Plus qu'ailleurs, cette inquiétude est pénible quand
il s'agit d'apprécier son sentiment de la nature. Les plus belles
pages du Tristan allemand sont, sans aucun doute, celles que le
poète a pénétrées d'un parfum agreste, où il a mis en scène le doux
tilleul, les gentils oiselets, le ruisseau murmurant, qu'il a animées
de l'éclat des fieurs riantes et du gazon verdoyant. Mais ces vers
d'une si fraîche et si sincère poésie sont-ils jaillis de la fantaisie de
Goltfried ? Le lecteur qui a considéré avec attention les œuvres
de Thomas et de son imitateur n'hésitera guère à répondre affirma-
tivement à cette question. Ce jugement ne repose cependant que
sui* une impression. Nous avons cru pouvoir prétendre que la
description du printemps, qui éclaire le début du Tristan, et celle
(i) Hartmann avait aussi, dans son i. Bachlein, représenté quelques
vertus sous forme allégorique (v. 1275 ss.).
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356 GOTTFRIBD : L HOMME ET LE POÂTE
de la yie des amants dans la forêt ont été développées par Gott-
fried (p. 66 s., Q91). Nous remarquons aussi que l'auteur allemand
fait, plus volontiers que son modèle, usage des comparaisons
tirées de la nature (i). Nous croyons pouvoir conclure de ces obser-
vations que Gottfried était, plus que Thomas, sensible à la poésie
du monde extérieur et qu'il Ta exprimée avec un charme dont le
poème français était dépourvu. C*est, hélas ! tout ce qu*il nous
est permis ae dire.
(i) Voir les vers 4749 >>• ^t 4791 ss- àa passage de critique littéraire et
noter Tabondance de ces images dans les digressions.
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IV
L'Art de l'Écrivain
Intérêt de Taction. — Science des effets. — Incohérences. — Transpo-
sitions. — Concision. — Transitions. — Vivacité de l'exposition. --
Antithèses. — Allitérations. — Jenx de mots.
Intérêt de l'action
Gottfried, qoi a respecté le plan de Thomas, ne peut répondre
de l'ordonnance du récit. Ce qui est sa propriété, c'est la modifica-
tion des détails, soit dans leur nature, soit dans leur disposition.
Il a laissé intact le gros œuvre de l'édifice, mais il en a parfois
changé l'aménagement. L'idée d'où procèdent plusieurs de ses
variations est aisée à découvrir : il cherche à accroître l'intérêt
de l'action.
On reconnaît cette tendance dans l'annonce voilée des consé-
quences d'un acte. Le poète, sans anticiper sur sa narration, ce
que fait quelquefois Thomas (p. j5, 79), laisse entrevoir la des-
tinée future de ses héros, rattachant ainsi le présent à l'avenir et
donnant aux choses actuelles l'importance que leur assure leur
répercussion sur les faits prochains (v. iSag ss., qi63, jiSg, 7198 s.,
9873 ss., 15196SS.).
L'art de Gottfried apparaît aussi dans les dispositions prises
en vue d'une savante gradation de l'intérêt. Le poète enchaîne les
choses de façon à mettre en dernier lieu les éléments les plus
frappants, les arguments concluants, les faits décisifs. C'est dans
cet esprit qu'il a remanié la description de la naissance de la
passion dans le cœur de Blancheflor (p. 70 s.), des amours de
Riwalin et de la sœur de Marc (p. 79 s.), de l'altercation de Tristan
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358 GOTTFRIED : L*HOMMB ET LE POÈTE
et de Morgan (p. i34 s.) et de la scène du bain (p. 2i5). Il ne servi-
rait de rien de répéter que le même souci se manifeste dans la
disposition des discours du Tristan allemand.
Science des effets
On doit attendre d'un poète savant comme Gottfried qu'il mul-
tiplie les effets ou accroisse la valeur de ceux que fournit Toriginal.
De cette préoccupation de Gottfried est née sa plus audacieuse
— et aussi sa plus heureuse — altération, c'est-à-dire la transfor-
mation des scènes qui précèdent la confusion du sénéchal (p. ao3)
et de cette scène elle-même (p. aaS). Le poète allemand n'a pas,
comme son modèle, atténué l'effet de la découverte de Mariadoc
en laissant deviner dès l'abord le résultat des investigations du
jeune chevalier (p. a4^)- ^^^ ^^^ heureuse combinaison, il a su
donner à la lutte de Tristan et des envieux la variété et l'imprévu
d'une savoureuse intrigue (p. i85 s.). C'est peut-être afin de pro-
duire un effet de surprise qu'il n'a pas parlé de l'éducation musicale
de Tristan au même endroit que Thomas (p. ii3 s.) C'est enOn
pour concentrer l'intérêt sur des personnages de premier plan
qu'il a fait de la discussion qui précède le holmgang une sorte de
lutte personnelle entre Tristan et Morholt (p. ifyf)*
En vue de l'effet encore, Gottfried a exagéré certaines don-
nées du poème français. Le serpent d'Irlande est, chez lui, d'une
taille monstrueuse (p. 191 s.); Tristan tombe évanoui dans l'eau
de l'étang et non sur le bord (p. 192) ; la lutte entre Tristan et
Urgan a pris un caractère dramatique (p. 272).
Par une ingénieuse préparation et un rigoureux enchaînement
des faits, le poète a également réussi à accroître l'impression de
vigueur donnée par la narration. Voici quelques exemples.
La confidence de Morholt, relative à la guérison que Tristan
peut trouver en Irlande, est amenée par -une tentative de conci-
liation que fait le géant irlandais avant le duel (p. 1 55 s.). Le
charme qu'exercera Isolde sur divers personnages est à prévoir
d'après le portrait qui est fait d'elle (p. 1 79). La tristesse des Cor-
nouaillais au départ de Riwalin (v. i570-5) est un trait presque
attendu, le poète ayant dit auparavant que le jeune seigneur a
gagné l'affection des gens de Marc (v. 507-17). Le triomphe d'Isolde,
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l'art de l'écrivain 359
lors du jugement de Dieu, est préparé par Tattitude repentante et
pieuse de la belle pécheresse (v. i5548 ss.). Pour que Tristan ait le
droit d'invoquer la parole de la reine, afin d'échapper à la mort
dans la scène du bain, Gottfried met cette promesse dans la
bouche d'Isolde dès que Tristan est découvert (p. 201). Dans les
trois discoui's que fait Tristan pour sauver sa vie menacée par
les deux Isolde l'intérêt est savamment ménagé (p. ai 5).
Ces observations montrent que Gottfried a étudié avec atten-
tion la disposition du poème français et l'a corrigé après un effort
de réflexion. Ses remaniecàents ne sont pas l'effet d'une inspi-
ration soudaine et limités à un seul moment du récit. On voit, au
contraire, qu'une modification introduite k un point donné de
l'action rejmrait plus loin et se lie fortement à l'ensemble. Ainsi,
le soin pris par Tristan de cacher sa blessure aux Irlandais (^. 160),
l'intervention, dans le récit, des captifs cornouaillais en Irlande
(p. aaa s. et aaS), le motif de la lutte de Tristan et des envieux
(p. i85 s.) et l'allégorie des trois auxiliaires de Tristan (p. i56 s.)
sont des traits qui, par l'usage répété et efficace qui en est fait,
accusent un dessein attentivement poui*suivi.
Aussi le poète allemand a-t-il presque toujours gardé le souve-
nir de ses modifications, surtout de celles qui entrent vigoureuse-
ment dans l'organisme de l'œuvre. Rappelons seulement, afin de
ne pas multiplier les exemples, que son Isolde, dans la scène de
l'aveu, évoque divers incidents ignorés de Thomas (p. aSa) ; qu'il
n'a pas fait reconnaître en Tristan un étranger par l'aspect de l'écu
du jeune chevalier, ayant dit auparavant que cet écu avait été
brûlé (p. 198) ; que, changeant l'heure du jour à laquelle Tristan
est abandonné sur la côte de Cornouailles, il a évité par la suite de
revenir à la donnée du poète français (p. 97) et que, ayant imaginé
un moyen convenable d'assurer à Tristan la conquête d'Isolde
(p. 190 s.), il s'est abstenu de conter, d'après Thomas, que Tristan
songe à attirer la fille du roi sur sa nef pour l'enlever ensuite
(p. 187).
Incohérences
Soit défaillance de mémoire, soit excès de concision, soit pour
toute autre raison, Gottfried n'a pas cependant échappé complète-
ment à l'erreur. On a, avant nous, relevé quelques-unes de ses
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36o GOTTFRIED : L*HOMMB BT LE POÈTE
fautes. Mais il convient de faire nne distinction généralement
négligée. Des reproches c[u'on a adressés ou qn'on pourrait adres-
ser à Gottfried, il en est qui doivent aUer à Thomas, visant des
incohérences dont celui-ci est responsable. Pour cette raison il
n'y a pas lieu de s'arrêter aux critiques suivantes. i<> Le poète
allemand a omis de dire que Tristan a été banni de la cour après
le demi-succès de la ruse du nain, ce qui rend injustifiée sa pré-
sence à Carlion (v. i5554 ss., cf. S ch. LVIII). a* Après Pépreuve
du fer rouge, Tristan n'a pas à se réfugier eu « Swâles », l'inno-
cence d'Isolde — et en conséquence la sienne — ayant été reconnue
(v. 16769 ss., cf. Sch. LXI). 3** Ce n'est pas à trois ruses, comme
le dit étourdiment Thomas, et comme le répète Gottfried, que
recourt Marc pour éprouver la fidélité d'Isolde (p. a5i). 4* H est
inad^iissible que le veneur de Marc, qui, selon toute apparence,
a maintes fois vu Tristan et Isolde, ne les reconnaisse pas dans la
grotte (v. 17444 ss., cf. S ch. LXV) (i).
Il ne sied pas non plus d'attacher trop d'importance à de légères
imperfections de rédaction. 1° Un critique voit une contradiction
entre les vers 71-100, où Gottfried déclare qu'il écrit son poème
pour distraire les amants, et les vers loi-iaS, où l'auteur recon-
naît que, s'occuper de choses d'amour, c'est, pour un cœur épris,
nourrir son tourment (a). La contradiction que l'on voit ici
existerait en effet si Gottfried avait affirmé, comme on le lui fait
dire, que la lecture de récits d'amour « donne le repos aux cœurs
blessés ». Mais ce n'est pas ainsi qu'il faut entendre la pensée
du poète. Il recommande les nobles histoires d'amour, comme
une bienfaisante occupation, aux hommes touchés par la pas-
sion. Puis il précise la nature de l'adoucissement que l'on peut
attendre de ce remède : c'est une douce peine mêlée de grande
joie. Il n'y a donc pas de contradiction. Tout au plus peut-on
blâmer le poète de n'avoir pas été dans ces vers aussi clair que
d'habitude. 2° Dans leur rapport fait à Ruai, les pèlerins disent
qu'ils ont vu Tristan à Tintagel, ce qui n'est pas rigoureusement
exact, mais fort près de la vérité cependant (p. io3, n. i).
30 Gottfried a omis, dans l'épisode où il rapporte la rencontre
de Tristan et des pèlerins, de faire savoir que Tristan a surpris
(i) Cf. Heinzel, Z./. d. A, 14, p. a85 s.
(a) Bahnsch : Tristan-Studien, p. ao.
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l'art de l'écrivain 36i
les pieux voyageurs par ses talents de polyglotte, motif qu'il
utilisera plus tard cependant. Ce n'est là qu'une ellipse un peu
forte (p. io3, n. 3) et peut-être voulue (p. ii4, n. i). 4** Nous
pensons avoir démontré que la visite du nain à Tristan, avant
la scène du rendez-vous épié, n'est pas, comme on l'a déclaré,
inutile (p. a57). 5® Tristan reproche à Morgan d'avoir tué
Riwalin. Ce grief surprend, Gottfried n'ayant pas dit aupara-
vant que le père de Tristan soit tombé sous les coups du duc
breton (v. 54^)' Ici encore, c'est un défaut de précision et non
une incohérence qu'il y a lieu de relever. En contant la mort
de Riwalin, le poète a simplement omis d'en désigpier l'auteur
(v. 1674 ss.). 60 Gottfried semble tomber dans une contradiction
quand il déclare que le sénéchal irlandais trancha la tête du
serpent, attendu qu'il a affirmé auparavant que le couard est
incapable de cet acte. M. Bédier a déjà reconnu qu'on est ici
en présence d'une ellipse très excusable (v. Bédier, p. i3o s.).
7» Enfin, comme l'a fait voir Bechstein, c'est à tort que certains
critiques ont accusé Gottfried d'un oubli en lui reprochant de
ne pas se rappeler que Tristan n'a plus de compagnons auprès
de lui, en Cornouailles (i).
Pour ces cas, Gottfried est donc à l'abri du blâme. On
serait, semble-t-il, en peine de le justifier d'autres fautes.
10 II n'informe pas le lecteur que Blancheflor a donné son
anneau à Ruai, au moment de mourir (p. iso, n. i). s^ Il a
commis quelques inadvei'tances dans l'épisode du rendez-vous
épié (p. 259) (a). 3" Ruai cherche Tristan à Tintagel : mais le
poète ne nous a pas appris que le Foitenant sait que Tin-
tagel est la résidence de Marc (p. 117, n. a). 4* L'union légale
de Riwalin avec Blancheflor, que Ruai dit avoir été célébrée
dans sa propre maison, n'a jamais eu lieu (p. 87, n. 5). 5^ Le
conte fait par Tristan à la reine d'Irlande, après la mort du
serpent, diffère, sans qu'on voie pourquoi, de celui qui a été
débité au maréchal (p. aoo). 6* U est peu vraisemblable que
la grotte merveilleuse, avec sa porte d'airain, les trois tilleuls
qui en ornent l'enti^ée, etc., ait existé, ignorée, non loin du
château de Mai*c (p. q85, n. 3). y L'une des trois divisions du
(i) V. Bechstein, op. c, n. au vers 18410.
(a) V. cependant p. a59, n. 3.
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doo^z
36a GOTTFRIED : L*HOMME ET LE POÈTE
Tarmée de Bretagne est restée inutilisée par suite d'un oubli
du poète (p. 3o8 s.). 8*^ Sous l'influence d'Eilhart, sans doute,
les adversaires de Jowelîn sont dits tantôt les voisins, tantôt
les vassaux du duc (p. Soj). g"* Si Gottfried a corrigé Thomas
en préparant le discours conciliateur que tient Morholt pen-
dant le holmgang, il faut reconnaître que la façon dont cette
préparation est amenée laisse à désirer. Les dispositions qae
montre Morholt dans sa première tentative cadi'ent mal, en
eflet, avec les sentiments que Gottfrîed a attribués auparavant
à rirlandais (p. t55 s.), io® Tristan déclare h ses compagnons
que Kurvenal restera avec eux sur la nef (v, 8719). On remar-
que plus loin que Kurvenal se rend à terre avec Tristan (v.
8766X1).
Il est assez singulier que plusieurs des dissonances du récit
de Gottfried soient nées d'une altération qu'il a fait subir à
son texte. Très clairvoyant à l'égard des fautes de Thomas, le
poète allemand se surveillait peu attentivement quand il se
laissait aller à ses pensées. Aussi, dans des cas douteux, avons-
nous tiré argument de ses incohérences pour appuyer la conjec-
ture d'un remaniement (cf. p. 64, 76, i55s., 933, 264, a56, n. a,
a65, a85, n. 3, agg).
Transpositions
L'ordre du récit laisse parfois à désirer dans le poème français.
(i) Cependant on constate ici, à nouveau, un manque de précision plutôt
qu'une faute véritable. Le poète a voulu dire que Kurvenal restera sur le
vaisseau plus tard, pendant que Tristan ira combattre le serpent.
C'est aussi négligence vénielle si Brangain parait dans le Tristan
allemand sans avoir été introduite (v. 9321), si une cheville vient contrarier
Feffet d'un motif de Gottfried (p. a39, n. a), si une jeune ûUe assiste bien
inutilement à la scène qui suit la saignée (Bcdier, p. 2o3, n. 'i), si Ruai,
donné d'abord comme étant dans la maturité de Tâge (v. 4^38 ss.), est
représenté plus loin comme ayant le désir des biens qui est le propre de la
vieillesse (v. 4^o4 ss.), si, enUn, le poète a oublié que la nef où sont Tristan
et Isolde est au mouillage, à l'abri des tempêtes (v. p. 3i8, n. 3).
Nous ne ferons pas non plus un grief à Gottfried d'avoir commis de
grossières erreurs géographiques en se méprenant sur le sens des noms de
Lût et Tamise (v. 3679, 8072, i5352), en distinguant Iberne de V Irlande (cf.
Bahnsch. op. c. p. 11) et Swâles de GàUs, et en donnant Occéne pour une
localité (cf. Heinzel, op. c, p. 273, et Bechstein, op. c, n. au vers 1S736).
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l'art de l'écrivain 363
Thomas ne domine pas son sujet. Il a inventé, ou emprunté à
d'autres conteurs, des traits qu'il incorpore à son récit. La fusion
n'est pas toujours intime et bien des détails ne se plient pas doci-
lement à la nécessité de l'ensemble. Gottfried a dû laisser sub-
sister les heurts et disparates résultant de l'admission, dans le
poème, d'épisodes entiers ou de données essentielles. Pour les
faits secondaires, il s'est efforcé de les ordonner de façon à satis-
faire aux exigences d'un art plus sévère. Aussi ses transpositions
sont elles fréquentes.
Pour se tenir plus près de la vérité ou pour donner une
impression plus forte, il transpose : la description des agitations
de Blancheflor"(p. 70), la scène où s'évanouit l'amie de Riwalin
(p. 80), rénumération des marchandises étalées sur la nef des
Norwégiens (p. 91), l'éloge de la tendresse paternelle de Ruai
pour Tristan (p. 92), l'indication de la connaissance que possède
Tristan de la langue norwégienne (ibid,), la désolation du
maréchal et de sa femme après l'enlèvement de leur fils adoptif
(p. 94), la description des vêtements de Tristan (p. 98), le témoi-
gnage fourni par l'anneau de Blancheflor (p. 120), la scène où les
nobles comouaillais se désolent d'avoir à livrer leurs enfants à
Morholt (p. 142), le départ du géant irlandais pour le holmgang
(p. i54 s.), la reconnaissance de a Tantris » par Isolde (p. 199),
la prière adressée par les amants à Brangain pour la décider à
prendre la place d'Isolde aux côtés de Marc (p. 236), l'introduc-
tion du nain dans le poème (p. 253 ss.), l'exposition de la vie des
amants dans la forêt (p. 281 s.), les efforts de Kaherdin pour
amener Tristan à aimer Isolde (p. 3io s.), enfin la libéralité de
Riwalin, qui est signalée, non pas au cours de la caractéristique
de ce personnage, comme chez Thomas (S 5 : 16), mais plus loin,
lorsque cette générosité se manifeste par des actes (v. 4^2-6).
Le même souci d'art a déterminé Gottfried à réunir en un seul
récit les deux fragments où Thomas conte le voyage de Ruai à la
recherche de Tristan (p. 94), à scinder le monologue de Tristan
abandonné (p. 96 s.), à décomposer le holmgang en deux phases
(p. i58) et à mettre sous forme de conclusion au discours tenu par
Tristan à Morholt, l'offre du combat faite par le premier (p. ify])>
Quelques transpositions sont inutiles ou fâcheuses. Ainsi on
n'aperçoit pas la raison du déplacement de la recherche de
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364 GOTTFR1ED : L'hOMMB ET LR POÈTE
Tristan par ses compagnons (p. aoo), ni de la description des
angoisses des Gomonaiilais pendant le combat dans Fîle (p. i48>,
et Ton ne saurait dire que le poète ait été heureusement inspiré
en contant, longtemps après Thomas, que Tristan n*était pas à la
cour lorsque Gandin enleva Isoldc (p. a44)'
Concision
On a appelé Gottfried un amplificateur. L'épithète est juste si
on ne lui donne pas un sens péjoratif, et si on entend par là que
le poète a fourni son récit d^additions qui, le plus souvent, en
relèvent la beauté ou en accusent le relief. Mais Gottfried n'a
pas seulement ajouté. Il lui est arrivé de retrancher quand il a
rencontré chez Thomas une nuisible abondance.
Il supprime ou abrège : i® les scènes de plaintes, que Thomas
a développées avec une singulière prédilection (p. 83, 84, 88, 93 s.,
i^a, 161); !2<> les redites, qui tiennent.une si lai*ge place dans le
poème français (i) : chagrin de Tristan emmené par les marchands
norwégiens (S 18 : 19 s. = 18 : 24*^*8), description du combat de
Tristan contre le serpent (p. 200 s.), récit fait par la i*eine à
Tristan des prétentions du sénéchal (p. aoi), menace de ce dernier
de recourir au combat singulier (S 5o : 35-38 = Sa : 3-5), hilarité
des gens de Marc au sujet de la chute du prétendu pèlerin (S ^3 :
14 s. = 73 : 18 s.), protestation que fait Isolde de son innocence
(S 74 : 2-4 = 74 • ^ s.), description de la joute qui précède le tour-
noi donné à la cour de Marc (p. 67 s.), enfin l'un des portraits de
Morholt (p. 1 48) ; 3» des traits du récit sans valeur ou fôcheux (a).
Ainsi Gottfried ne dit pas que l'épée de Marc a appartenu au
père du roi de Comouailles (p. i5i), qulsolde demande à Bran-
gain d'aller lui chercher des simples qui lui servent pour des
emplâtres (p. q4^)i Q^^ ^^^ copeaux lancés par Tristan ne tombent
pas au fond de l'eau (S 68 : 29-3 1), que les marchands norwé-
(i) Gomme Robert, lai aussi, a sacrifié un certain nombre des répétitions
de Thomas (p. 34), on peut affirmer que GottMed a abrégé plus vigoureuse-
ment que la comparaison de son poème avec le texte de la Saga ne per-
met de le démontrer.
(3) Je ne relève pas des omissions sans importance, telles que le
pansement de la blessure de Riwalin par le plus savant médecin {S i3 : ai s.X
le baiser solennel donné par Tristan a Marc et à ses barons (p. i45), etc.
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l'art de l'écrivain • 365
giens ont été jetés par la tempête à Kanoêl (p. 91), que Tristan
reçoit, avant le holmgang, des barons de Marc Tassurance qu'ils
ne cesseront de le tenir en grand honneur (p. i45). Il a aussi
rejeté la lutte des deux Isolde s'arrachant Tépée de Tristan afin
de tuer le meurtrier deMorholt(p. ai 3), les incidents du retour
de Tristan en Comouailles (p. 181), Ténumération des pays visi-
tés par Ruai en quête de Tristan (p. 116), les détails relatifs à
Tarrivée des Irlandais dans leur pays après la défaite de Morholt
(p. 160, n. 4)* Enfin il a banni de ses descriptions de chasse des
faits sans intérêt (p. io4 et 2288).
Transitions
Tout désireux qu'il fût .de ne pas allonger inutilement son
poème, Gottfried était trop finement doué pour ne pas apprécier
et utiliser un procédé qu'il trouvait chez Thomas, mais dont le
poète français n'use pas fréquemment : la transition.
Il est rare qu'il passe brusquement d'un sujet à l'autre, comme
le fait Thomas, en se contentant de rattacher le fil rompu à Taide
d'un nœud qui est une aspérité dans la trame. « Revenons à
Tristan », voilà la formule ou le genre de formules dont se sert
le plus souvent le poète français quand il attaque un développe-
ment nouveau. Plus habile (i), Gottfried s'applique à masquer
la suture. Pour cela il recourt à divers moyens.
Tantôt il aborde un ordre d'idées inattendu en jetant dans le
récit une interrogation qui fera le raccord (ex. v. ioi5, a4^) 52a5).
Caractéristique est l'interrogation du vers 58^1, chaînon sans
doute peu solide, mais qui montre le désir du poète de rattacher
deux épisodes.
Tantôt il se met en scène et conduit avec plus ou moins de
bonheur à un nouveau sujet (ex. 4^04 ss.) ou à l'incident qui fait
suite à son exposition (ex. v. 5i j5-8) (a).
(i) Il est cependant certains cas où le poète allemand, lui aussi, rentre
directement dans son sujet. Cf. « revenons à la huot » v. 1811g.
(a) Très ingénieuse est la transition qui précède la digression littéraire.
Grottfried se demande comment il pourra lutter de virtuosité avec les poètes
qui ont donné de si belles descriptions d'armures. Cette question l'amène
naturellement à l'appréciation des auteurs de son temps (v. 45B7-618).
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366 GOTTFRIËD : l'hOMMK et LB POETE
Tantôt en&n — et c*est le cas habituel — il énonce une pensée
générale, laissant au lecteur le soin de découvrir la relation de
cette réflexion avec les faits contés ou signalant lui-même Fappli-
cation au cas particulier. L^exemple le plus visible de cette der-
nière tendance est la critique des faux amis qui précède Fépisode
du fer rouge (p. a6o).
Le plus souvent, Gottfried se sert, pour ses transitions, de la
forme du quatrain, qui parait empruntée à la poésie populaire
(ex. 1749-52, 1789-92, i863-6, 12187-90, 12435-8, 12507-10). Le soin
qu'a pris l'auteur allemand de revêtir ses transitions de cette
forme particulière parait autoriser à croire que Tidée aussi est
son bien propre. L'absence dans la Saga de tous les motifs que
nous rencontrons dans les quatrains est, sinon une preuve déci-
sive, du moins un ai^^ument de valeur.
Viçacité de Vexposition
C'est la forme qui constitue le principal mérite du poète adap-
tateur. S'il a exprimé avec force, grâce, finesse, élégance, préci-
sion et justesse la pensée empruntée à autrui, s'il a fait sienne la
conception étrangère, s'il lui a donné le relief de l'originalité
verbale et Ta marquée de son empreinte personnelle, il s'élève
infiniment au-dessus du traducteur, soucieux seulement de faille
passer dans sa langue un texte étranger. 11 suffit de comparer la
prose informe de l'auteur de la Saga avec les vers si pleins de
poésie de Oottfried, dans les passages où tous deux reflètent le
Tristan français, pour comprendre combien la magie du style
ajoute de valeur à l'idée, et qu'un imitateur peut être un vrai
poète.
Dans sa digression littéraire, Gottfried a énuméré les qualités
de forme qui lui pai*aissent enviables entre toutes. U réclame
une langue claire, un choix de mots vifs, expressifs, nobles, har-
monieux, mais simples cependant et s'ajustant naturellement à la
pensée (v. 4^H)^ ss.). Ce qu'il implore des Muses, c'est la diction
mélodieuse à l'oreille et agréable à l'esprit, un style lucide à
Inégal du diamant (v. 4897 ss.). Notre but n'est pas de montrer que
le poète a atteint ce précieux idéal. Ce serait sortir de notre sujet,
qui est limité à l'exposition des mérites dont a fait preuve Gott-
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l'art db l'écrivain 367
fried en s*écartant de son texte. Il est cependant certains procédés
appréciables que nous devons examiner, parce qu'ils trahissent
rinfluence de Thomas, mais dévoilent toutefois un art plus achevé
que celui qui parait dans le Tristan français (i). C'est la vivacité
de l'exposition, l'usage de l'antithèse, de Tallitération et du jeu de
mots.
De deux façons s'accuse la préoccupation dont est dominé
Gottfried de rendre plus vive la narration de Thomas.
i<> Le poète allemand coupe un développement jugé par lui
languissant. Ainsi le discours de Morholt à Tristan est inter-
rompu par une répartie de ce dernier, qui accorde à son adver-
saire le loisir d'aller chercher une armée en Irlande (p. 147). De
même la harangue de Tristan aux barons de Marc est divisée
par une intervention des auditeurs (p. ifyi). Nous avons signalé
plus haut (p. 363) l'application du même procédé à un monolo-
gue de Tristan et à la description du holmgang.
a° Comme Thomas, Gottfried a cherché à donner du mouve-
ment à son exposition en faisant usage des exclamations et des
interrogations. Mais sa manière diffère de celle d\i poète français.
Ce sont les discours de ses personnages que Thomas cherche à
revêtir d'une forme pathétique. Ainsi, dans la dispute de Bran-
gain et d'Isolde(v. 1369-16x6), nous trouvons quinze exclamations
et autant d'interrogations. Le monologue de Tristan contient une
abondante quantité des unes et des autres (v. 53-234). Gottfried
ne paraît pas enclin à hacher ainsi ses discours. Il préfère dans
les dialogues et les monologues un ton plus calme et plus coulant.
Il est aisé de se rendre compte de cette tendance en considérant
les vers 139-4? de Thomas, qui présentent cinq questions suivies
de leurs réponses dans le texte français, et qui ont un tour moins
vif dans la version allemande (v. I95i3 ss.).
Il n'en est pas de même dans la narration. Thomas fait alors
un sobre emploi des formes pathétiques. On voit bien qu'il s'en
sert pour rompre la monotonie d'un développement (v. 1009 s.)
ou pour varier le ton d'une exposition (ai43 ss.). Mais il est avant
(i) Pour arriver à quelques résultats assurés nous avons dû étudier les
procédés de Thomas dans les fragments conservés, la Saga n'ayant rien
laissé subsister de la forme de Toriginal.
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368 GOTTFRiBD : l'hommb bt le POiTE
tout un conteur objectif et dit les choses sans passion. Gottiried,
au contraire, surtout lorsqu'il est vivement touché, recourt volon-
tiers à rinterrogation et à Texclamation. Une statistique com-
parative est impossible, étant donné Tétat actuel des textes ; mais
il est aisé à tout lecteur de vérifier cette opinion en mettant
Tardent passage littéraire de Gottfried en regard des calmes
réflexions de Thomas sur les gens épris de « novelerie »
(v. a85-356) (i).
Antithèses -
Dire que Gottfried a aimé l'antithèse serait répéter une asser-
tion devenue banale. Il n*est pas le créateur de cette forme de
style, dont les poètes allemands qui Font précédé, et Thomas
lui-même, ont fait usage. Cependant il ne semble pas que personne
avant lui, ait tiré de ce procédé les efiets qu'il s'en est promis et
qu'il a obtenus.
Plus que chez Thomas, l'opposition est, dans le poème
allemand, vive et saisissante. Comme M. Preuss l'a finement
remarqué, le sujet de Gottfried s'est révélé à lui sous forme
d'antithèse : ein man, ein wtp, ein wîp, ein man (v. 129). A quoi
on peut ajouter que la donnée interne, le sens profond du
poème est symbolisé aussi par une antithèse : la mort et la vie,
la douleur et la joie, et que Gottfried a pris soin de la souligner
(v. 11447 s.).
Rien n'autorise à croire que Thomas ait aperçu le contraste
qui est ofiert par le thème du récit. On ne saurait penser
davantage, après examen des fragments conservés, que les
innombrables antithèses, soit de mots, soit de vers, soit d'idées,
semées par Gottfried dans son Tristan, aient eu souvent leurs,
équivalents dans le poème français. D'ailleurs, il faut bien
reconnaître que les passages se prêtant à la comparaison montrent
(i) V. aussi G, V. ia347 ss , 17767 s., 17768 s., où le poète allemand use de
l'interrogation pour donner plus de vivacité à une digression psychologi-
que. — Gottfried, si nous avons eu raison de lui attribuer ce passage, a
aussi animé la description des sentiments de Marc devant la Grotte
d*amour par un monologue du roi, od il aiguise la pensée par de vives
interrogations (v. 17521-35).
\
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L*ART DE l*écrivâin 36g
chez Gottfried des antithèses plus nombreuses, plus neuves,
plus colorées et plus vigoureuses que chez Thomas (i).
Si fort que soit le penchant de Gottfried pour l'opposition,
son goût Fa cependant préservé d'un excès où son modèle est
quelquefois tombé. II n'accumule pas les effets de contraste
comme Thomas, qui, par exemple, oppose quatre fois je à qous
dans dix vers (v. 61-70) ; mais il se borne à appliquer deux fois
le procédé (v. igSSS-gi) (2).
Apparenté à Tantithèse est Toxymoron. On a fait le relevé
des oxymora qui se trouvent chez Gottfried (3).- Nous n'avons
pas à tirer parti de ces constatations, ignorant si Thomas a servi
de modèle au poète allemand. Il est certain d'ailleurs que
Gottfried a trouvé des" exemples de ce procédé chez ses devan-
ciers, et notamment chez Eilhaii;, pour ne citer que ce poète (4)*
Il est un autre effet de style dépendant de Tantithèse, qui a été
recherché par Thomas, mais que Gottfried semble avoir perfec-
tionné. 11 consiste dans l'exposition d'une pensée contrastée
suivie de l'explication plus ou moins détaillée de l'opposition.
Exemple : la confiance et le doute s emparent alternativement
d'un pei*sonnage ; l'une lui dit : « Tu es aimé », l'autre : « Tu es
détesté » (G V. 88i-3)(5). Thomas n'a pas poussé le contraste aussi
vigoureusement que Gottfried (6), qui est plutôt sous la dépen-
dance des auteurs allemands antérieurs (7).
Allitérations
De l'allitération on peut dire, comme de l'antithèse, que
(i) Ainsi les oppositions des vers 19^6 s., 19484* 19530 s., 19648 s. de
Gottfried manquent dans le poème français. Le vers 19488 résume en une
antithèse énergique les vers 59-64 de Thomas. Le poète allemand semble
même avoir créé un mot {widerpflegen, v. 82) pour obtenir une antithèse.
Enlln, nous avons cru reconnaître le désir d'un effet de contraste dans une
addition de Gottfried (p. 207 ; cf. p. a 16, 28S).
(9) Cf. aussi Tels et ki se suivant quatre fois dans le Tristan français
(v. 349^).
(3) V. Preuss, op. c, p. 18 s. et Heidingsfeld, op, c, p. 58.
(4) V. Eilh. 240a.
(5) Cf. V. i33o ss.^ 5079 ss. (qui font défaut chez Thomas), 7096 ss.,
10261 ss. (peut-être ajoutés par Gottfried), etc.
(6) Cf. V. 288 ss., 369 ss., 4o5 ss., 5a5 ss., etc. du poème français.
(7) V. Roetteken, op. c, p. 35 s.
Univ, de Lille, Tr. et Mém, Dr. -Lettres, Fasc. 5. 24.
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âjO GOTTFRIED : l'hOMMÈ ET Lfi PoèlE
Gottfried en trouvait le modèle chez Thomas (i). Mais, dans le
poème allemand, elle est plus abondante (a). Elle parait surtout
employée avec plus de conscience des effets qu on en peut
obtenir. Elle avive Tarête des oppositions (ex. ern Wânde niht,
er Weste, 18^26), augmente Tharmonie d*un vers descriptif (ex.
si triben die tobenden ûnde, 04^8) (3), ou enfin relève une
pensée, soulignant, soit sa force (ex. ir Sûeze Sûr, ir liebes
leit, 60), soit sa finesse (ex. der ritier mit der rotten^ — der
herre mit der harnschar, iSijô s.) (4).
Jeux de m^ts.
Les jeux de mots — par là nous entendons la reprise d'un
même terme ou l'association de teimes ayant une forme analogue
en vue d'un efiet quelconque — ont été cultivés par Thomas avant
de l'être par Gottfried. On se rappelle le subtil artifice, le jeu sur
lamer, auquel recourt Isolde pour laisser deviner à Tristan son
amour (5). On constate aussi que Thomas use du même mot dans
le même sens, mais en exprimant une idée nouvelle (v. 384 ss.) ;
qu*il connaît la répétition en chiasme (v. 408 s.), les rapproche-
ments de vocables issus de même racine, mais ayant des fonctions
grammaticales divci-ses (v. i58i ss.), ou de sens différent, mais de
forme semblable ou de même racine (v. 04^7-77 sur le mot 8alu() ;
enfin qu'il cherche un effet dans la répétition d'un mot présentant
des nuances de sens (v. 871-906 sur le moi fresaie pris au propre et
au figuré). On trouvera dans une élude de M. Myska (6) de nom-
Ci) V. Bédier v. 718, loSg, i6a4, aSgg, afeô, 2717, etc.
(a) M. Preuss a réuni un nombre important des allitérations de Gottfried
(op. c, p. 5-8).
(3) V. aussi les. nombreuses allitérations dans la peinture des agitations
de Hiwalin ballotté entre le doute et Tespoir (v. 875-900).
(4) V. p. a44, n. 3.
(5) Si Thomas n'est pas l'inventeur de Tidée (cf. Hertz, op. c, p. 53» et
Pirmery : Notes critiques sur quelques traductions allemandes de poèmes
français au moyen âge, p. 119 s.), il a su en tirer un habile parti (y. Bédier,
p. 146, n. I).
(0) G. Myska : Die Wortspiele in Gottfrieds çon Strassburg Tristan, Prog.
Tilsitt, 1898. M. Myska n'ayant pas signalé les répétitions de termes faites
en vue de renforcer la pensée (ex. : il vivait, vivait et vivait, v. 3oa), j'en
donne le relevé : 853, 1046, io8a, i344. i394 (et nombreuses répétitions de
owê), i85i (et nombreuses répétitions de PÏQ, 1899, 198a (— 9047), 38a9(» iiSii
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A
l'aUT de L ECRIVAIN Sjl
breux exemples de ces variantes du jeu de mots fournies par le
Tristan allemand. Gottfried est donc un imitateur de Thomas ;
mais, ici encore, il développe le procédé et en tire un plus heureux
profit.Qu*on se reporte aux passages ajoutés par le poète allemand,
et on se convaincra que c'est ce go(ït pour l'opposition des termes,
leur rapprochement inattendu, leur croisement ingénieux, qui
donne en partie à son style sa grâce chatoyante (i). Il faut même
reconnaître qu'il ne s'est pas gardé de l'excès, et que « l'auguste
Mesure » (v. 18017), sa déesse, l'a parfois abandonné. De môme
que la recherche du joli l'a jeté dans le bel-esprit, de même le désir
du charme et de l'imprévu dans l'élocution l'a fait verser dans le
raffinement. Ses mots si variés (â), si richement et si délicatement
nuancés, de sens si personnel et si fuyant, ne sont pas toujours
l'expression claire de la pensée (3). Ses accumulations de termes
presque identiques, placés à la rime ou dans le corps du vers
sont un jeu, le jeu d'un homme d'esprit sans doute, mais dont
l'effet n'est pas toujours supporté par la situation, et qui donne à
sa langue un caractère de mièvrerie et d'aQ*éterie. Gottfried est
un classique chez qui se voient quelques signes de décadence.
— 13548), 3856, 4057, 5582, 7069, 8079, 8775, 9a33, loaoS, 10907, 10981, 122 14,
12720 s., i3oi5 8S , 13707 (— 19350), i52i5, i5232, 16737, i83o9, 1887a. Avant
Gottfried on trouve des exemples de ce genre de répétition (Iwein 6j9, //.
BâchUim^, MSF. i33 : 3i).
(i) Il arrive à Gottfried de forger des mots pour satisfaire son penchant à
l'originalité. Avant que Molière ait dit : « Et Ton me des -Sosie enfin —
Gomme on vous des - Araphitryonne », il a formé le verbe gisôtet (v. 19010)
sur le nom propre Isôt et le verbe gêvet (v. 17966) sur Eve.
(2) Gottfried est le créateur d*un nombre assez Important de mots, surtout
de composés.
(3) V. Bechstein, op. c. p. li. Tel est, par exemple, le mot gonch, qui dans
deux vers successifs, présente deux sens différents (cf. v. i34i5 ss. et note de
Bechstein).
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CONCLUSION
Nous sommes au terme de notre tâche.
Nous nous proposions de rechercher dand quelle mesure
Gottfried a imité Tauteur du Tristan français et de déterminer
rimportance et le caractère de ses modifications. Nous avons
reconnu que son adaptation n*a rien d*un attachement étroit,
d'une fidélité servile. L'appeler traducteur c'est lui faire le
reproche le plus injuste. Certes, il a conservé les grandes lignes
de son original. D voulait ce respect de sa mœre et s'en fait gloire.
Mais il ne s'est pas soumis aveuglément à son texte, même à
l'égard des faits, qu'il conte d'après Thomas. Il a si peu abdiqué
tout contrôle qu'il lui arrive de corriger son original en donnant
à sa rectification l'aspect d'une polémique. Le plus souvent,
cependant, il ne cntique pas, il lui suffit de redresser sans bruit
le poète français.
Redresser! le mot est-il juste, et toutes les corrections de
Gottfried sont-elles bien venues? Oui, k quelques exceptions
près. Nous avons presque toujours constaté que ses modifica-
tions sont le fruit d'une intelligente réflexion.
Esprit vigoureux et doué du sens de Tharmonie, il a dominé
son récit et s'est appliqué à donner aux caractères et à l'action —
au moins dans les détails qui ne compromettent pas le fond du
sujet — un exact accord, et à éviter les dissonances qu'il trouvait
dans son modèle.
Soucieux de vérité, il a atténué les invraisemblances de son
original. Il s'est efforcé de motiver rigoureusement les faits, et,
quand il n'a pu saisir le sens d'une donnée de Thomas, il n'a pas
hésité à la transformer.
Plus abondant que le poète français, encore que plus concis
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3^4 CONCLUSION
quand il convient, il a ajouté au récit quantité d'explications
nouvelles, d'ornements inventés, et a relevé son œuvre d'im
coloris brillant.
Narrateur habile, il a, d'un regard aigu, discerné les défauts de
Tordonnance de Thomas et les a corrigés, déplaçant ici une
donnée, fractionnant là un discours, réunissant ailleurs des traits
inutilement séparés par son devancier.
Curieux de psychologie, son effort a porté sur l'étude des
sentiments, sur les peintures morales, sur les mouvements d'âme,
et nul ne contestera qu'il n'ait donné à ses descriptions de vie
intérieure à la fois l'exactitude et le relief.
Moraliste, il ^abordé quelques-uns des sujets qui sollicitent
le penseur et s'est montré sincère quoique passionné, incisif
quoique bienveillant, avisé quoique enthousiaste.
Ame aimante et sensible, il a pénétré son poème d'émotion,
décelant une ardente et délicate sympathie pour les hommes et
les choses, s'intéressant aux personnages créés par la fiction
poétique autant qu'à la belle et douce nature.
En lui encore nous aurions à louer la noblesse des sentiments,
la bonté du cœur, la clarté de l'esprit, la sûreté du goût, la finesse
du sens critique, l'éclat de la verve, la gaieté de Thumour, la
justesse de l'observation. Mais ce serait répéter des choses sur
lesquelles nous croyons avoir suffisamment insisté.
Précieuses sont ces qualités que nous avons découvertes, à
travers le Tristan de Thomas, dans l'œuvre de Gottfiied. Plus
précieux encore sont les dons de styliste du poète allemand. C'est
pour nous un amer regret — et c'est aussi une injustice vis-à-vis
de l'auteur — de n'avoir pu nous arrêter à faire valoir cette forme
d'une rare élégance, cette élocution aisée, cette langue si riche,
si souple, si expressive. Le style de Gottfried a ses défauts, mais
ses beautés élèvent l'auteur du Tristan allemand bien au-des-
sus de ses contemporains, qu'ils s'appellent Hartmann d'Aue,
Wolfram d'Ëschenbach ou Walther de la Vogelweide.
De l'épreuve à laquelle nous l'avons soumise, la gloire de
Gottfiied sort plus rayonnante. Nous laissons à Thomas les
mérites qui lui reviennent et que nous tenons pour très grands (i).
(i) C'est avec raison qu'un critique a dit : « Si nous avions devant les
yeux les deux poèmes (de Thomas et de Gottfried), nous accorderions le
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CONCLUSION 3^5
A la renommée de Gottfried suffisent ceux qu'il peut légitimement
revendiquer. Nous nous sommes efforcé de les mettre au jour et
nous croyons, après la minutieuse comparaison des textes que
nous avons entreprise, avoir démontré que l'auteur du Tristan
allemand ne mérite pas le nom de ti^aducteur. Les nombreuses
preuves d'originalité qu'il a fournies dans son ouvrage exigent
qu'on l'appelle un imitateur, ou un adaptateur, ou — plus simple-
ment et plus exactement — un poète (i).
premier prix à Gottfried en nous laissant guider par des raisons purement
esthétiques ; mais son travail était incomparablement plus aisé que celui de
Thomas » (Golther : Tristan und laolde, p. ix).
(i) Je ne prétends pas, en matière aussi délicate et étant donné le nombre
considérable des ftiits à examiner, avoir toujours réussi à démêler la vérité,
ni être parvenu à éviter constamment Técueil de ce genre de travail, le cer-
cle vicieux. Des critiques plus érudits, ou plus pénétrants, ou d'esprit plus
ferme, arriveront peut-être à des résultats différents des miens au sujet
de quelques points difficiles ou d'observations de détail. D suflit, pour que
mon œuvre soit utile, que mes attributions soient exactes dans les cas
importants et mes conclusions justes dans leur généralité. Au lecteur de
juger si ce but est atteint.
Je manquerais à un élémentaire devoir si je ne remerciais publiquement
M. le bibliothécaire Mis, qui a bien voulu m'aider à corriger les épreuves de
ce livre.
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Additions et Corrections
P. ii5. — Ajouter à la fin du chapitre : Cest un effet de la géncrosilé
de Gottfried si le poète évite do dire, comme Thomas, que Marc demande
à Tristan de chanter et de harpcr quand le roi sera en proie h Tinsomnie.
P. 124. — Ajouter, ligne i6, après (4587-818) : et qui correspond peut-être
à une description de Thomas, que Robert aurait résumée {S 27 : 3-5).
P. 17, 1. 12. — Lire
95 : 25 s.
au lieu de
1 96 : 25 s.
P. 26, 1. 19. - »
2569.71
2569 : II.
P. 32, 1. 18. — » un
« epitomatore »
une « epitomatore ».
P. 5i, l. 17. — »
eine
einc.
P. 82, 1. 38. - »
Amira
Ajnira.
P. 117, 1. 24. — »
Veldeke
Veldecke.
P. 240, 1. 23. - »
Tristrem
TrUtan,
P. 246, l. 18. - »
8320 ss.
83x0 ss.
Passim »
Érec
Erec.
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TABLE DES MATIERES
Pages
Introduction i
1'* Partie. — Les fragments de Thomas et la Saga :
1 Comparaison des textes ii
Il Caractère de la traduction Scandinave 3i
2** Partie. — Les fragments de Thomas traités par Gottfried :
l-II Fragment de Cambridge :
I Comparaison des textes Sg
Il Résultats de la comparaison : Vraisemblance et ordonnance
du récit. — Psychologie. — Sensibilité et délicatesse de
Gottfried. — Descriptions et comparaisons. — Conceptions
nouvelles 4^
IIMV Fragment Sneyd < :
III Comparaison des textes 5o
IV Résultats de la comparaison : Ordonnance du récit. — Psy-
chologie. — Délicatesse de Gottfried. — Comparaisons. —
Conceptions nouvelles 54
3"« Partie. — Comparaison de Gottfried avec la Saga (S) et Sir Triairem {E) :
I Prologue (1-342) 59
11 Riwalin et Blancheflor (243-1788) 03
m Ruai le Foitenant (1789-3146) 85
IV Tristan enlevé par les marchands de Norwège (3147-2756) . ' 91
V La chasse (2757-3376) ic4
VI Tristan à Tintagel (3377-3754) m
VU Ruai retrouve Tristan (3755-4544) 116
Vm L'adoubement (4545-5o66) 124
IX Tristan venge son père (5067-5870) 128
X Morholt (5871-7234) 139
XI Tantris (7235-8229) i63
XII La quête d'isolde (8230-8900) 181
XIII Le combat contre le dragon (8901-9986) 190
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38o TABLE DES MATIERES
Pages
XIV La brèche de l'épée (9987-10806) 307
XV Le sénéchal confondu (10807- 11870) 219
XVI Le philtre (11371-1 1878) . 2ia4
XVII L'aveu (11879-12438) a3i
XVllI Brangain (12439-13100) 235
XIX La rôle et la harpe (i3ioi-i3454) 2^3
XX Mariadoc (ï3455-i367C) 246
XXI Ruse contre ruse (13677-14238) 249
XXII Melol (14239-14586) 253
XXIII Le rendez-vous épié (i4587-i5o5o) 258
^ ^XXIV Le fer rouge (i5o5i-i5768) 260
XXV Petitcrû (15769-16406) i^o
XXVI Le bannissement (16407-16682) 273
XXVII La Grotte d*amour (16683-17278) 279
XXVIII La découverte et la réconciliation (17279-17662) 288
XXIX La séparation (17663-18408) 299
XXX Isolde aux Blanches Mains (18409-19563) 3oa
4''» Partie. — Gottfried : Thomnie et le poêle :
I Caractère de l'homme : Personnalité de Gottfried. — Sa sen-
sibilité et sa bonté. ~ Sa noblesse d'âme et sa délicatesse.
— Son sentiment de l'honneur 3i3
H Les idées de l'Allemand du xiii" siècle : Conception de
l'amour. — Esprit chevaleresque. — Sentiment religieux.
— Courtoisie. — Bienséance. — Luxe. — Tendances mo-
dernes 32«
m Le talent du poète : Gottfried critique. — Vérité et vraisem-
blance. — Les motifs. — La clarté. — Ornements nouveaux.
— Le précieux. — Les caractères. — L*étude psychologique.
— Gottfried moraliste. — Humour et irbnie. — Poésie et
lyrisme. — Les discours. — Descriptions et sens du pitto-
resque. ^ Comparaisons et allégories. — Sentiment de la
nature 332
IV L'art de l'écrivain : Intérêt de l'action. -- Science des effets.
— Incohérences. — Transpositions. — Concision. — Tran-
sitions. — Vivacité de l'exposition. — Antithèses. — Alli-
térations. — Jeux de mots 357
Gonclasion 373
Additions bt corrections 377
KILLK. — IMPBmeRiE I.K BIGOT PR6rkS.
14 9767
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y*
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PLEASE RETURN TO
ALDERMAN LIBRARY
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Oj.(2, ^1
DUE
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Google
IK 000 771 ASIi
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^
INDIANA
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